VI

Juin.

Mon ami, si j’étais raisonnable, je ne vous écrirais pas, car je suis

très émue. Chacune de vos visites m’attache à vous davantage. Je vous

regarde avec une surprise émerveillée envahir mon cœur et ma vie. Mon

ami, mon ami, je pense à vous avec une douceur, une force, une joie si

profondes, si nouvelles, si inconnues qu’il me vient aux yeux des larmes

bienfaisantes. Je ne vous trouve pas, je vous retrouve. Vous êtes le

premier rêve et le premier désir de ma jeunesse, celui que la vie

n’avait pas réalisé et que je n’attendais plus. Cher François, j’aime

votre nom. C’est celui de ma mère. Je n’avais pas osé encore vous

appeler ainsi, mais j’y avais pensé.

Il faut que je vous dise la découverte que je viens de faire. En

fouillant dans une armoire, j’ai retrouvé une collection de la _Revue

des Deux Mondes_ de l’année 1908. Le numéro de novembre contient mes

notes sur Bayreuth. C’est donc en octobre probablement que nous nous

sommes rencontrés. Il y a quinze ans, mon ami, quinze ans. Je veux en

rire pour n’en pas pleurer.

1908! Toutes mes illusions chantaient dans ma tête. Mon ami, je vous

connais depuis quinze ans. Je suis presque une amie d’enfance. Car vous

n’étiez pas un monsieur bien grave dans ce temps-là. Vous n’aviez pas

l’air tendre, peut-être parce que vous étiez timide.

Ce jour-là, vous ne vous doutiez pas, en attendant d’être introduit chez

Francis Charmes, que votre voisine deviendrait votre chère, votre tendre

et fidèle amie. Mais le destin veillait.

Pour moi, il me semble que ces quinze années sont un rêve et que je me

retrouve telle que j’étais en 1908. C’est que, précisément, cette

année-là, une amitié s’offrait à moi, qui ressemblait à la vôtre, mais

en apparence seulement, car vous en êtes la réalité et je n’ai trouvé,

en ces temps lointains, que la parodie, le mirage et l’illusion. Mais il

y avait dans mon cœur tout ce que la vie n’a pu m’enlever, tout ce que

j’ai gardé pour vous, à travers les douleurs, les erreurs et les

catastrophes, à travers l’amour même qui fut mon bonheur unique; il y

avait ce désir mystérieux et poignant d’un être pareil à moi, d’un être

qui était vous, et tant de bonne volonté, tant d’enthousiasme, tant de

tendresse passionnée et de courage...

Il y avait tout cela dans mon cœur. Regardez: tout cela y est encore, et

je vous le donne. C’est le seul bien qui me reste, c’est le meilleur de

moi-même, c’est le cœur de mon cœur que je ne connaissais pas.

... Je viens de recevoir votre lettre. Comme nous nous comprenons bien,

comme nous sentons au même moment les mêmes choses! S’il faut que je

sois heureuse pour vous donner du courage, il faut aussi que je vous

sache heureux pour que je sois courageuse.

Mais croyez-vous vraiment que je sois si réservée avec vous? Oh! non, je

ne veux pas refréner les élans de ma tendresse. D’ailleurs je ne

pourrais pas.

Mon ami, je voulais vous donner un souvenir de cette année 1908, et

j’étais bien embarrassée parce que je n’ai plus rien qui m’en reste,

excepté des meubles et des livres.

Or, tout à l’heure, en m’habillant, j’ai demandé un ruban bleu. La femme

de chambre ne trouvant pas de ruban convenable est allée chercher, pour

me l’apporter, un carton qui est un cimetière de frivolités. Et qu’ai-je

trouvé parmi les rubans et les fleurs de mes anciens chapeaux? Un petit

collier de velours bleu turquoise et de tulle pailleté d’or que j’ai

porté en 1908, exactement avec une robe noire et bleue décolletée.

Comment était-il resté, cet objet sans valeur, démodé, fané, inutile

dans ce carton, que je n’ouvre jamais? Je l’ai pris, je l’ai regardé

avec un peu d’émotion et je l’ai mis de côté pour vous le donner, si ce

présent ne vous fait pas sourire... Ce ruban de velours aurait l’âge de

notre tendresse si les dieux l’avaient permis. C’est la seule chose

matérielle qui m’ait touchée, qui ait fait un peu partie de moi et qui

subsiste encore après tant d’années. Le voulez-vous? Vous y sentirez

revivre quelque chose de ma jeunesse.

A demain, mon ami, mon ami bien-aimé. Mon âme est pleine de vous. Où

vous n’êtes pas, je sens un vide, une tristesse que je ne puis

exprimer...

C’est bien le même parfum qui est dans le petit mouchoir que vous avez

de moi et dans ma lettre. C’est une essence arabe que j’ai achetée au

souk de Tunis à un beau jeune homme à turban vert, à robe rose. Deux

gouttes d’essence d’œillet dans un tube de cristal bouché suffisent à

parfumer tout ce qui les approche.

Si je pouvais parfumer toute votre vie avec deux mots, comme je les

dirais! Je les dis tout bas dans mon cœur quand je pense à vous.

Paroles d'un solitaire · 第 47 / 71 题