III

Mars.

Non, cher ami, vos lettres ne seront jamais de la littérature pour moi.

Quand je reçois l’une d’elles, la seule vue de votre écriture opère sur

mon esprit son doux sortilège. J’aime tout ce que vous me dites, j’aime

tout ce que vous faites, parce que tout ce que vous dites ou faites

porte l’empreinte d’un cœur semblable au mien.

Quels moments délicieux j’ai passés avec vous, mardi, à me raconter avec

cette sincérité qui, j’en suis sûre, ne me fait pas tort! Je pense à

notre causerie. Il y a quelques années, je n’aurais pas pu parler sans

larmes de ces moments douloureux. Maintenant, je regarde ma vie passée

comme je regarderais celle d’une autre femme...

Mon ami, n’ayez aucune crainte. Mon cœur est prompt mais non pas vers

tout le monde; il suit la sympathie instinctive, il ne se donne pas

après des calculs et des raisonnements; et surtout il n’est pas léger.

Je vous aime déjà beaucoup parce que votre caractère, votre sensibilité,

votre fierté et même les défauts que vous pouvez avoir s’accordent avec

les miens. Et si vous ne m’aimez pas de la même façon, je serai très

déçue...

Maintenant--il faut être franche--je n’oserais pas vous écrire cela si

nous étions plus jeunes; je n’oserais pas le penser; du moins, je m’en

défendrais... Mais nous avons bien gagné, je crois, l’un et l’autre, le

droit de penser sans danger qu’une amitié tendre nous est permise. Nous

ne nous tromperons pas par des mots innocemment équivoques et nous

serons tout naturellement sincères parce que l’amitié plus encore que

l’amour a besoin de vérité.

Quand on est très jeune, l’amitié vous paraît un sentiment moyen, trop

sage, presque médiocre; on refuse un si mince présent. On veut l’amour

qui est plus héroïque, plus fou. Mais quand on a reçu les chocs de la

vie et qu’on en a tiré un peu d’expérience, on sait que l’amitié est

comme Cendrillon et tout ce qu’elle cache sous son apparence subalterne.

On découvre que c’est peut-être le sentiment le plus beau et le plus

doux, qu’il est le plus noble, le plus libre, le plus pur, le plus

désintéressé qui existe, puisque rien ne nous l’impose, ni les liens du

sang, ni la servitude des sens et qu’étant le privilège de certaines

âmes élevées, il est le plus rare aussi.

Parfois je me demande avec crainte si nous n’avons pas été un peu

prompts à nous décerner ce beau titre d’ami si galvaudé et auquel nous

donnons toute sa valeur. Mais il me suffit pour être rassurée de voir

votre brun visage tout resplendissant d’intelligence, la sincérité, la

loyauté qui se lisent sur vos traits. Donnez-moi souvent la certitude

que cette amitié vous fait du bien, n’oubliez pas que si vous avez plus

de vitalité que moi, j’ai peut-être plus de sagesse.

Et puisque je suis en train de tout vous dire, sachez qu’il ne faut

jamais, même pour les plus petites choses, me faire des promesses en

l’air, car rien n’est petit pour moi et de vous je prends tout au

sérieux. Par exemple, lorsque vous me dîtes gentiment: «Maintenant que

vous êtes mon amie, vous aurez la corvée de lire mes œuvres en

manuscrit», songez que cette parole, dite dans un moment d’abandon, vous

engage, que si elle vous sort de la mémoire, la mienne l’aura retenue,

que vous n’étiez pas obligé de me la dire, que je l’ai accueillie

gravement en considérant moins _le plaisir que le devoir_ qu’elle

m’apportait et que, par conséquent, si vous ne tenez pas votre promesse,

il me semblera que vous me faites tort, que je ne suis pas tout à fait

pour vous l’amie que j’ai cru être.

Je vous parle un peu solennellement. C’est que notre amitié me paraît

être une chose grave et belle. Et d’ailleurs ne m’avez-vous pas écrit:

«Je regarderais comme un crime d’engager votre cœur dans une affection

qui doit être pour nous chose sérieuse, chose sacrée, si j’étais capable

de vous décevoir un jour.» Oui, nous sommes bien d’accord. Nous sentons

de même. Quelle douce sécurité!

Je vous quitte à regret. Je causerais ainsi des heures avec vous. Mais

cette lettre est suffisamment longue. A bientôt. Donnez-moi votre main.

Vous êtes mon ami. Vous avez toute ma confiance.

Paroles d'un solitaire · 第 42 / 71 题