Mars.
Non, cher ami, vos lettres ne seront jamais de la littérature pour moi.
Quand je reçois l’une d’elles, la seule vue de votre écriture opère sur
mon esprit son doux sortilège. J’aime tout ce que vous me dites, j’aime
tout ce que vous faites, parce que tout ce que vous dites ou faites
porte l’empreinte d’un cœur semblable au mien.
Quels moments délicieux j’ai passés avec vous, mardi, à me raconter avec
cette sincérité qui, j’en suis sûre, ne me fait pas tort! Je pense à
notre causerie. Il y a quelques années, je n’aurais pas pu parler sans
larmes de ces moments douloureux. Maintenant, je regarde ma vie passée
comme je regarderais celle d’une autre femme...
Mon ami, n’ayez aucune crainte. Mon cœur est prompt mais non pas vers
tout le monde; il suit la sympathie instinctive, il ne se donne pas
après des calculs et des raisonnements; et surtout il n’est pas léger.
Je vous aime déjà beaucoup parce que votre caractère, votre sensibilité,
votre fierté et même les défauts que vous pouvez avoir s’accordent avec
les miens. Et si vous ne m’aimez pas de la même façon, je serai très
déçue...
Maintenant--il faut être franche--je n’oserais pas vous écrire cela si
nous étions plus jeunes; je n’oserais pas le penser; du moins, je m’en
défendrais... Mais nous avons bien gagné, je crois, l’un et l’autre, le
droit de penser sans danger qu’une amitié tendre nous est permise. Nous
ne nous tromperons pas par des mots innocemment équivoques et nous
serons tout naturellement sincères parce que l’amitié plus encore que
l’amour a besoin de vérité.
Quand on est très jeune, l’amitié vous paraît un sentiment moyen, trop
sage, presque médiocre; on refuse un si mince présent. On veut l’amour
qui est plus héroïque, plus fou. Mais quand on a reçu les chocs de la
vie et qu’on en a tiré un peu d’expérience, on sait que l’amitié est
comme Cendrillon et tout ce qu’elle cache sous son apparence subalterne.
On découvre que c’est peut-être le sentiment le plus beau et le plus
doux, qu’il est le plus noble, le plus libre, le plus pur, le plus
désintéressé qui existe, puisque rien ne nous l’impose, ni les liens du
sang, ni la servitude des sens et qu’étant le privilège de certaines
âmes élevées, il est le plus rare aussi.
Parfois je me demande avec crainte si nous n’avons pas été un peu
prompts à nous décerner ce beau titre d’ami si galvaudé et auquel nous
donnons toute sa valeur. Mais il me suffit pour être rassurée de voir
votre brun visage tout resplendissant d’intelligence, la sincérité, la
loyauté qui se lisent sur vos traits. Donnez-moi souvent la certitude
que cette amitié vous fait du bien, n’oubliez pas que si vous avez plus
de vitalité que moi, j’ai peut-être plus de sagesse.
Et puisque je suis en train de tout vous dire, sachez qu’il ne faut
jamais, même pour les plus petites choses, me faire des promesses en
l’air, car rien n’est petit pour moi et de vous je prends tout au
sérieux. Par exemple, lorsque vous me dîtes gentiment: «Maintenant que
vous êtes mon amie, vous aurez la corvée de lire mes œuvres en
manuscrit», songez que cette parole, dite dans un moment d’abandon, vous
engage, que si elle vous sort de la mémoire, la mienne l’aura retenue,
que vous n’étiez pas obligé de me la dire, que je l’ai accueillie
gravement en considérant moins _le plaisir que le devoir_ qu’elle
m’apportait et que, par conséquent, si vous ne tenez pas votre promesse,
il me semblera que vous me faites tort, que je ne suis pas tout à fait
pour vous l’amie que j’ai cru être.
Je vous parle un peu solennellement. C’est que notre amitié me paraît
être une chose grave et belle. Et d’ailleurs ne m’avez-vous pas écrit:
«Je regarderais comme un crime d’engager votre cœur dans une affection
qui doit être pour nous chose sérieuse, chose sacrée, si j’étais capable
de vous décevoir un jour.» Oui, nous sommes bien d’accord. Nous sentons
de même. Quelle douce sécurité!
Je vous quitte à regret. Je causerais ainsi des heures avec vous. Mais
cette lettre est suffisamment longue. A bientôt. Donnez-moi votre main.
Vous êtes mon ami. Vous avez toute ma confiance.