I
Le 24 janvier 185., ce qu'on appelle tout Paris se poussait, se foulait
et se culbutait au bal de ces gens-là.
L'hôtel des Gautripon, qui recevait tous les mercredis, était cité comme
un des plus vastes et des plus somptueux de l'avenue des Champs-Élysées.
Le suisse et le premier palefrenier se partageaient vingt louis par
semaine, rien qu'à montrer les écuries et les mangeoires de marbre
blanc. On lisait dans le _Guide de l'étranger_ que tel jour, à telle
heure, les Anglais pouvaient voir la galerie de tableaux, et notamment
l'incomparable _Passion_ d'Albert Dürer. Mme Gautripon allait aux
courses en voiture de gala, comme une reine; elle achetait les chevaux
que l'impératrice avait trouvés trop chers. Ses émeraudes jouissaient
d'une réputation européenne depuis l'exposition de Londres, où Webster
et Samson les avaient étalées dans une vitrine à part, entre deux
_policemen_. Le train de cette maison bourgeoise représentait au bas
prix cent mille francs par mois. Un seul détail vous permettra de
mesurer la prodigalité gautriponne: les enfants avaient chacun son
service et ses équipages; or l'aîné marchait sur sept ans et le plus
jeune était âgé de dix-huit mois.
Le monde était témoin de ces magnificences, et le monde parisien, qui
sait tout, savait que Gautripon (Jean-Pierre) n'avait pas hérité d'un
centime. Ses compagnons d'enfance n'étaient pas morts; on l'avait vu
boursier à la pension Mathey, puis maître d'étude en chapeau râpé,
bottes béantes, puis expéditionnaire à dix-huit cents francs. Mme
Gautripon, née Pigat, était élève à Saint-Denis, fille d'un vieux
capitaine d'infanterie. Son père, honnête Breton de Morlaix, avait
laissé le renom d'une droiture et d'une brutalité antiques: dans son
ancien régiment, le 62e, on dit encore: «roide comme Pigat.» Mais, comme
il n'avait pris aucun Palais d'Été, ce vertueux sauvage n'avait pu
donner à sa fille que la dot réglementaire apportée vingt ans plus tôt
par sa femme, c'est-à-dire douze cents francs de rente.
Les splendeurs de cette maison étaient donc une énigme proposée à la
sagacité de Paris. Personne n'avait entendu dire qu'un oncle d'Amérique
eût légué ses dollars à l'ancien maître d'étude ou à la belle Émilie, sa
femme. Quelques habitués du logis, par acquit de conscience et pour
décrotter le pain qu'ils mangeaient, allaient disant: «Gautripon a le
génie des affaires, il spécule, tout lui réussit;» mais aucun agent de
change n'avait acheté ou vendu trois francs de rente pour le compte de
Gautripon.
En revanche, il était notoire que la maison possédait un commensal riche
et généreux comme un roi. On le nommait Léon Bréchot; il avait hérité de
tous les millions de son père, Nicolas Bréchot, terrassier, puis
contre-maître, puis entrepreneur, et en dernier lieu fournisseur de
toutes les grandes compagnies de l'Europe. Cet Auvergnat presque
illettré, mais calculateur de première force et doué d'un coup d'oeil
infaillible, vous livrait des chemins de fer et des canaux sur commande,
comme un cordonnier livre une paire de bottes: simple, rond, honnête en
affaires, camarade de ses ouvriers jusqu'à les battre, et plus dur au
travail que le meilleur d'entre eux. Le travail, qui est le seul roi
inamovible depuis un certain temps, peut seul édifier des fortunes
royales. Quand le père Bréchot, gros mangeur comme tous ceux qui
dépensent leurs forces sans compter, prit son indigestion finale, on
évaluait son actif à plus de cinquante millions. Le fait est que
personne, pas même lui, n'aurait pu en dresser l'inventaire. Ce gros
conquérant de millions était, comme Alexandre, Charlemagne et Bonaparte,
mieux organisé pour prendre que pour garder ce qu'il avait pris. Ses
gains énormes s'étaient logés au hasard; il y avait de tout dans la
succession: des lingots empilés à la Banque, des valeurs de premier
ordre en portefeuille avec énormément d'actions véreuses; des placements
hypothécaires, cinq ou six maisons à Paris, une ferme en Sologne, une
mine de mercure en Espagne, une carrière de marbre en Algérie, une forêt
de dix lieues carrées en Russie, un cru fameux dans le Médoc, une
fabrique d'allumettes à Bade, des parts de commandite à Saint-Étienne et
force reconnaissances souscrites sur papier à chandelle par de petits
emprunteurs peu solvables. Le panorama de ces richesses, brusquement
étalé sous les yeux d'un héritier de vingt-cinq ans, avait dû l'éblouir
comme un nouveau trésor de Monte-Cristo, car il sortait d'une éducation
sévère. Jusqu'à l'âge de dix-huit ans, son père l'avait tenu coffré dans
une pension célèbre, chez l'invincible Mathey, terreur du concours
général. Élève médiocre et bachelier Dieu sait comment, il quitta la
pension pour les bureaux paternels, et fit longtemps la besogne d'un
employé à dix-huit cents francs. Il est vrai que son père le logeait,
l'habillait, lui prêtait des chevaux et lui servait cent louis par mois
pour ses gants et ses cigares; mais ce père bourru ne payait en dehors
que les dépenses motivées; il défendait le jeu, il bondissait à l'idée
que Léon pourrait signer une lettre de change, et disait en fronçant ses
gros sourcils: «Avise-toi d'escompter ma mort, et je te déshérite au
profit de mes ouvriers!» Ces rigueurs invraisemblables dans un temps
aussi relâché que le nôtre avaient allumé chez l'adolescent une soif de
dépense et une impatience de jouir qui n'attendit pas même la fin du
grand deuil. Il aborda la vie en homme qui ne sait pas le chiffre de sa
fortune. Ses compagnons de jeu et ses rivaux du sport lui donnèrent
d'emblée un surnom qui rappelait l'industrie paternelle: on le nommait
l'entrepreneur de sa ruine. Il le sut, et dit un jour assez plaisamment:
«Impossible! Mon père était plus fort dans son genre que moi dans le
mien.»
Ce fou n'était pas sot; il ne manquait pas de repartie. A certain
journaliste apprenti qui se vantait trop tôt d'être le fils de ses
oeuvres, il répondit: «Pardon, mon cher; vos oeuvres sont bien jeunes
pour avoir déjà de grands enfants.» Son esprit, sa gaminerie tardive et
surtout sa prodigalité trouvèrent grâce devant le monde des viveurs, où
il se jeta tête baissée. Paris lui pardonna ses millions à la condition
tacite qu'il ne les garderait pas longtemps. Il ne devait être que
l'usufruitier de sa fortune; on le rangeait de confiance parmi les
décavés de l'avenir. Cette réputation se fonda si vite et si bien que
pas une mère ne fit le geste de lui offrir sa fille. Quant à celles qui
ont pour spécialité de s'offrir elles-mêmes, elles tournèrent quelque
temps autour de lui, et l'abandonnèrent à son heureux sort dès qu'il fut
avéré que son coeur n'était pas disponible. On sut ou l'on crut savoir
que Bréchot était accaparé par une famille bourgeoise et qu'il vivait en
tiers dans le ménage Gautripon. Le fait parut d'autant plus probable que
le train des Gautripon grandissait à vue d'oeil. L'ancien caissier de
Bréchot père, homme riche et considéré, raconta que M. Léon avait voulu
épouser une grisette, mais que le patron s'était mis en travers. Le
bruit courut que le fils aîné de la belle Émilie était venu avant terme;
mais la preuve manquait, Mme Gautripon ayant fait ses premières couches
en Italie. Une autre légende voulait que le capitaine Pigat fût mort de
sa propre main, pour survivre le moins possible à l'honneur de la
famille.
A ces imputations mal démontrées, mais qui se soutenaient en l'air par
la force de leur vraisemblance, les amis de la maison répondaient:
«Bréchot et Gautripon se sont liés de bonne heure; ils étaient
inséparables à la pension Mathey. Gautripon fils, lorsqu'il perdit son
père, eut pour correspondant le père de son ami. Léon Bréchot, un an et
plus après sa sortie du collége, venait voir Gautripon chez Mathey et
lui conter ses amourettes. Jean-Pierre lui rédigeait sur commande des
vers bien tournés et surtout corrects, dont l'autre se faisait honneur
dans un certain monde. Est-il donc étonnant que le fils de famille, en
prenant possession de sa fortune, ait pensé à un camarade si ancien et
si cher? Vous le voyez qui jette les millions par la fenêtre, et vous
demandez qu'il crie à Gautripon tout seul: Gare dessous! Quand une
maison brûle, les voisins ont plus chaud que les autres, et personne ne
les accuse d'avoir volé cette chaleur. Nous ne prétendons pas que
Gautripon spécule avec l'argent de son patrimoine; il emprunte pour
jouer, mais ce qu'il gagne est bien à lui.»
Ce système de défense était le seul possible. Le moyen d'assimiler Mme
Gautripon à ces lionnes pauvres qui comptent deux cents francs un
cachemire de mille écus? Il n'y a pas au monde un Jean-Pierre assez naïf
pour croire qu'on nourrit douze chevaux sur douze cents francs de rente.
Or la communauté n'avait pas d'autre revenu démontré, et l'on ne
connaissait pas à monsieur d'autres moyens d'existence, sauf sa
profession de mari.
Il était donc montré au doigt; il portait sur les épaules une charge de
mépris qui eût écrasé cinquante éléphants. Le vulgaire rit volontiers
d'un mari trompé par sa femme, les gens de coeur qui raisonnent un peu
le prennent en pitié; mais sur le vil complaisant qui vend sa part de
bonheur et de dignité il n'y a qu'une opinion: tout le monde s'accorde à
le noter d'infamie. Après sept ans de mariage, Gautripon ne s'appelait
plus Jean-Pierre; il était pour tout Paris l'infâme Gautripon.
Lorsqu'il faisait une emplette pour madame et qu'il donnait son nom et
son adresse, le caissier du magasin levait la tête, le commis qui
l'avait accompagné jusqu'au comptoir le regardait en face, les acheteurs
entrants ou sortants se retournaient, et tout ce monde semblait dire:
«Ah! ah! voilà comme il est fait!» Ses domestiques, mieux payés que des
chefs de bureau, le servaient par grâce, et Dieu sait en quels termes on
parlait de lui à l'office! Un jour sa femme achète une paire de chevaux.
Le garçon d'écurie qui les avait amenés s'éloigne avec deux louis de
pourboire. Un palefrenier de la maison court après lui, l'arrête et lui
dit:
«J'espère que tu payes à déjeuner?
--Sur quoi? sur quarante malheureux francs?
--On ne t'a donné que ça?
--Ma parole!
--Qui?
--Monsieur.
--Ah! tu m'en diras tant! Madame a dû donner cinq louis, mais l'infâme
en aura mis trois dans sa poche.»
Ce détail en dit plus dans sa brutalité que tout ce qu'on pourrait
écrire.
La façade était en pierre blanche et polie comme le marbre. Presque tous
les matins la servante du suisse y lavait à grands coups d'éponge le mot
«infâme» tracé au charbon par les vertueux polissons du quartier.
Au point de vue de la morale absolue, la trinité de ce ménage était
uniformément criminelle. Le mari qui vend, l'amant qui achète et la
femme qui se livre comme une marchandise inerte, mériteraient d'être
tous enveloppés du même dégoût; mais la morale et l'opinion sont deux.
L'opinion souriait à Bréchot comme à tous les vainqueurs; elle se serait
attendrie pour un rien sur le malheureux sort d'Émilie; elle écrasait
Gautripon seul. Bréchot était un heureux gaillard, pas autre chose, un
homme qui avait bien choisi sa maîtresse et qui se faisait honneur de
son argent. Émilie, sacrifiée par un indigne mari, semblait presque
aussi intéressante que Joseph vendu par ses frères. Pour Gautripon, les
honnêtes gens s'indignaient que le Code pénal n'eût pas un seul article
à l'adresse de ce coquin-là.
Si du moins il avait pratiqué ces façons qui désarment la rigueur du
monde! Il y a mille accommodements avec le puritanisme de Paris. On
passe bien des choses aux scélérats qui savent vivre. Les escrocs
obligeants, les faussaires polis obtiennent à la longue une espèce de
réhabilitation charitable: la vertu même finit par leur donner la main,
de guerre lasse, quitte à se laver après; mais Gautripon n'avait jamais
trouvé mille francs dans sa poche pour assister un malheureux. Autant
madame était prodigue, autant il se montrait tenace à garder son ignoble
salaire. Lorsqu'un ancien compagnon de détresse allait sonner chez lui,
monsieur n'y était pas. Ceux qui lui écrivaient pour demander quelque
service d'argent obtenaient un refus piteux, enveloppé de longues
phrases filandreuses. Son attitude dans le monde n'était rien moins
qu'avenante. Il parlait peu, répondait par monosyllabes, regardait d'un
air froid et semblait se tenir en garde contre un affront toujours
suspendu. «Ce pauvre M. Gautripon! disait un soir la comtesse Mahler, on
croirait qu'il se promène dans une avenue de soufflets.»
S'il assistait aux bals de sa femme, c'était avec une indifférence si
marquée que plusieurs invités, dans les commencements, se crurent mal
reçus. Il saluait les gens d'un sourire contraint, puis s'effaçait dans
le coin le moins éclairé jusqu'à ce que le bruit de la fête et la
distraction du public lui permissent de s'évader incognito. Cette
étrange façon de recevoir finit par trouver grâce; on passa par-dessus
la triste originalité de l'infâme. On ne le saluait plus que par acquit
de conscience, et parmi les jeunes gens qui dansaient le cotillon dans
son hôtel quelques-uns se vantaient de n'être pas présentés à lui. Les
joueurs le connaissaient encore moins, car il ne touchait jamais une
carte; il ne montait pas même à la galerie du premier étage, où l'on
dressait les tables de jeu. Ces messieurs du baccarat, du lansquenet et
du rubicon venaient là comme au cercle. Léon Bréchot ne se faisait pas
faute d'inviter sans cérémonie ses connaissances du club et du foyer de
l'Opéra. Ceux qui étaient venus trois fois dans la maison ne craignaient
pas d'en amener d'autres. Au milieu de cette anarchie et de cette
prodigalité, tout le monde, excepté Gautripon, était chez soi. Quand il
donnait à dîner, les convives étaient choisis avec un peu plus de
discernement, mais par madame ou par Bréchot. On les présentait tous au
mari, mais il avait si peu de mémoire ou de politesse qu'il ne les
reconnaissait pas le lendemain dans la rue. Au milieu des repas les plus
somptueux et les plus exquis, il paraissait honteux de son appétit: à
peine s'il avalait un potage et quelques bouchées de viande; mais il
cassait et grignotait furtivement son pain par un mouvement machinal qui
ne cessait qu'au dessert. Il buvait son eau pure.
Peut-être aussi les vins de cette cave célèbre semblaient-ils insipides
à un ancien buveur de vin bleu. L'ancien maître d'étude de la pension
Mathey ne pouvait guère apprécier les chefs-d'oeuvre du grand Coulard,
ce prodige de science volé au prince de Metternich par la diplomatie de
Bréchot. Quelques moralistes insinuaient que les goûts bas contractés
dès la jeunesse ne se désencanaillent jamais: on accusait Gautripon de
se livrer dans l'ombre à des orgies de gras double et de soupe à
l'oignon. Cette hypothèse fut confirmée par un témoignage aussi curieux
qu'imprévu. Le valet de pied du général péruvien don Pablo Puchinete
jura qu'il connaissait M. Gautripon pour avoir déjeuné dix fois auprès
de lui dans un _bouillon_ de cochers, rue de la Vieille-Estrapade. La
chose était un peu trop forte pour obtenir créance chez les gens qui
raisonnent; il en resta pourtant je ne sais quelle odeur de crapule
autour de l'accusé. La simplicité de ses goûts, la vétusté de ses habits
toujours râpés et toujours propres, la grosse toile de ses mouchoirs, la
modeste percale de sa chemise, toutes ces habitudes d'épargne et de
retranchement personnel qui devaient racheter dans une certaine mesure
le luxe outrageux de sa maison, furent autant de charges contre lui. On
décida que cet homme était ignoble en tout, et le monde ne le vit plus
qu'à travers une opinion détestable.
Pour ceux qui auraient pu l'envisager autrement, sa personne n'était ni
laide ni repoussante. C'était un grand garçon de trente-deux ans, svelte
et bien pris, mais un peu courbé en avant sous le poids de son infamie.
Les traits du visage étaient fermes, le nez un peu grand, mais de forme
élégante et fière, la bouche petite, les dents belles, le front haut et
les sourcils noblement dessinés. Il rasait sa barbe avec soin et portait
les cheveux taillés en brosse. Ces cheveux du plus beau noir
s'argentaient visiblement sur les tempes, et ce rayon de vieillesse
anticipée adoucissait tout son visage. Le misérable, à qui l'on ne
donnait la main que par pitié, avait lui-même une main nerveuse, sèche,
chaude, une de ces mains qui vous attirent, vous retiennent, et qui
s'empareraient de votre amitié, si l'on n'était pas averti.
L'ami de la maison, ce Léon Bréchot que vous savez, était un admirable
type d'homme heureux. Ni trop grand ni trop petit, ni gras ni maigre, ni
brun ni blond, ni beau ni laid, il se citait lui-même comme le mieux
équilibré de tous les mortels. La bonne humeur et la santé rayonnaient
sur sa figure ronde et colorée; ses yeux gris scintillaient; son nez
court, bien ouvert et légèrement retroussé, humait avec une joyeuse
avidité le parfum des bonnes choses. La barbe multicolore, blonde aux
racines, rousse au milieu, brune au bout, s'épanouissait en éventail
pour achever cette figure épanouie. Une coiffure imperceptiblement
olympienne relevait ses cheveux châtains du front à l'occiput en deux
masses frissonnantes. Buveur solide et beau mangeur, il avait pris juste
assez d'embonpoint pour donner une courbure harmonieuse à ses plastrons
de batiste, sous le gilet superbement ouvert. Un Lavater aurait lu dans
sa physionomie la franchise, la bienveillance, la générosité, le mépris
des richesses, l'ignorance du danger, l'ardeur des passions: ce qui
manquait un peu, c'était la persévérance, le dévouement, le sérieux, le
solide, la force de vouloir et la faculté de souffrir; mais à quoi bon?
Est-ce que les oiseaux ont besoin de nageoires? L'homme aimé, riche,
heureux, a-t-il affaire de cette énergie farouche qui lutte corps à
corps avec le malheur?
La femme qui se partageait (disait-on) entre ces deux messieurs ne peut
être comparée à aucune autre, ni même à aucune créature vivante; mais on
se rendrait compte de sa beauté vraiment particulière, si l'on avait la
patience d'étudier avec attention une poupée de grand prix. Les poupées
ne représentent ni des femmes ni des enfants, mais un âge intermédiaire:
il en était ainsi de Mme Gautripon, quoiqu'elle fût mère de deux garçons
et d'une fille. Ses cheveux, plus fins que la soie et d'un blond presque
blanc, rappelaient cette toison d'agneau qui coiffe les poupées Huret.
Toutefois, le corps n'avait pas la raideur et la sècheresse de la
gutta-percha durcie: les mains, les bras, les épaules, tout ce qu'on
voit au bal était d'une blancheur uniforme, absolue, comme le corps des
poupées de peau. Les yeux noirs, d'un émail étincelant, illuminaient des
traits ronds, moelleux, un peu fondus, et doucement colorés comme la
cire. La bouche était trop petite, les yeux trop grands, les pieds et
les mains presque invisibles, conformément à l'esthétique
professionnelle des bimbelotiers. Ses toilettes étaient des costumes
aussi riches et aussi bizarres que ceux que Marcelin, l'admirable
fantaisiste, dessine au 1er janvier pour la devanture de Siraudin. Elle
portait aussi des dentelles trop hautes et des pierreries mal
proportionnées à sa taille. L'aménité de son accueil, le charme de sa
voix, l'inaltérable douceur de son langage, vous forçaient de penser à
ces statuettes du nouvel an qui sont des boîtes de bonbons. Cette petite
femme était la fraîcheur même et la suavité en personne, avec certain je
ne sais quoi qui éveillait des idées de cherté fabuleuse et de fragilité
déplorable. On enviait le bonheur de l'homme qui avait pu se donner un
tel joujou pour ses étrennes, et l'on disait aussi: Pourvu qu'il n'aille
pas la casser! car on ne la voyait pas sans la désirer peu ou prou;
c'était une nature aimantée qui attirait sinon les coeurs, au moins les
convoitises du sexe qui se dit fort. Ses manières n'avaient rien de
décourageant; elle n'était ni courtisane, ni même coquette, et pourtant
elle semblait facile. Pourquoi? Par cent raisons, mais surtout parce
qu'elle ne témoignait pas plus d'amour à Léon qu'à Jean-Pierre, qu'il
n'était pas défendu de lui supposer le coeur libre, et que son laisser
aller, ses grâces nonchalamment sensuelles, la désignaient comme un être
désarmé. Il eût été paradoxal de la croire infaillible, et plus
paradoxal encore de supposer qu'elle ne faillirait plus. Le gros
Merryman, qui fait courir, disait à ce propos: «Je connais pas mal de
chevaux qui ne sont jamais tombés sur les genoux, mais je n'en sais pas
un qui n'y soit tombé qu'une fois.» L'espérance attirait donc un peuple
autour d'elle. On y voyait de tout, depuis les princes et les gros
banquiers, jusqu'aux sous-lieutenants de la littérature, de l'art et de
l'armée, les uns prêts à faire des sacrifices énormes, par cela seul que
Léon Bréchot en avait déjà fait, les autres dans l'espoir qu'il n'y en
aurait plus à faire, et qu'Émilie était assez riche pour se donner le
luxe d'un amour désintéressé.
Cent mille hommes ne suffisent pas à composer un salon, il faut trouver
moyen d'attirer les femmes du monde, et ce remplissage est toujours
difficile dans une maison aussi diffamée que l'hôtel Gautripon; il n'est
pourtant pas impossible, si les maîtres du logis savent mener le
recrutement selon la logique parisienne. Une femme perdue de réputation
aurait beau se bâtir un hôtel magnifique, allumer dix mille bougies,
réunir l'orchestre du conservatoire et préparer un souper babylonien;
elle n'attirerait personne à ses bals, si elle commençait par inviter
les honnêtes femmes de Paris. Plus l'hôtel serait beau, plus l'orchestre
serait illustre, plus le souper serait fin, plus on s'honorerait de
renvoyer l'invitation comme malséante et impertinente. Une maîtresse de
maison qui sait la vie trouve un biais. Elle attire d'abord un certain
nombre d'étrangères, et pense avec raison que ces dames n'y regarderont
pas de trop près. Ceux qui se dépaysent un moment pour s'amuser, font du
plaisir leur principale affaire et prennent leur récréation où ils la
trouvent. Ils agissent chez nous comme nous-mêmes en voyage, avec une
singulière expansion de tolérance et de facilité. Cela n'engage à rien,
pas même à reconnaître au bout d'un an les compagnons ou les
distributeurs des plaisirs qu'on a pris. Si une femme du monde est
solidaire de celles qu'elle voit dans son pays, elle ne doit compte à
personne des relations qu'elle a pu nouer en voyage. Aussi les
étrangères accourent-elles, sans faire se prier, partout où l'on ouvre
un salon agréable. Il suffit que la maison ne soit pas formellement
déclassée, et qu'on voie flotter sur la porte un lambeau de pavillon
conjugal. Les Gautripon ou les Bréchot comprirent qu'il fallait avoir
les grandes dames de l'étranger, et que c'était le commencement de la
sagesse. En effet, le reste alla de soi. Lorsqu'on sut qu'ils faisaient
danser des princesses en _i_, des marquises en _o_ et des comtesses en
_a_, les Parisiennes à la mode jugèrent qu'il y avait sottise à bouder
si bonne compagnie, et plus d'une brigua les invitations qu'elle aurait
repoussées l'année d'avant, si on les lui avait offertes. Les familles
sévères se tinrent obstinément en dehors, mais cette catégorie n'est pas
comptée dans le total hétérogène qui s'intitule tout Paris. Les arts,
les lettres, la finance de Paris, de Francfort et de Vienne, la noblesse
cosmopolite, un lot de bourgeoisie industrielle et marchande, les deux
sexes du sport, la fleur de l'inutilité des clubs, composaient un
ensemble plus brillant qu'imposant, mais assez considérable en somme.
L'élément masculin était en majorité, mais les femmes jeunes et jolies
ne manquaient pas. Les yeux s'écarquillaient aux feux des diamants;
l'écho des noms sonores et des titres plus ou moins authentiques
caressait agréablement le snobisme parisien.
Quoi qu'on pût dire de la vertu de madame, quoi qu'on pût insinuer sur
la complaisance de monsieur, le 24 janvier 185... l'hôtel Gautripon
était encore une maison comme les autres et plus agréable que beaucoup
d'autres.
Ce qui donnait un caractère un peu singulier à ces fêtes, c'était,
comment dirai-je? une certaine atmosphère de mépris répandu. On sait que
dans le monde, et surtout dans le monde un peu mêlé, le savoir-vivre est
réparti par doses inégales. Les femmes en général en ont plus que les
hommes, malgré tous les efforts d'une école nouvelle pour renverser la
proportion. Les vieillards et les hommes mûrs sont plus polis que les
petits jeunes gens. La naissance, l'éducation, la profession, accentuent
plus fortement les inégalités marquées par le sexe et par l'âge: mais le
point capital où j'ai besoin d'insister ici, c'est que l'individu
devient supérieur ou inférieur à lui-même selon le milieu qu'il traverse
et le monde qui l'environne. Il y a des instincts grossiers qui
constatent la parenté de l'homme avec la bête. L'éducation les refoule
plutôt qu'elle ne les anéantit; ils demeurent emprisonnés dans quelque
coin ténébreux de notre être, guettant l'occasion de s'échapper et de
s'épandre. Pour les tenir en respect, la volonté d'un seul homme ne
suffit pas; il faut la collaboration d'un certain milieu, la pression
des idées et des moeurs ambiantes. La bonne compagnie exerce une
salutaire contrainte sur ceux-là même qui n'en sont point; la mauvaise
relâche inévitablement les habitudes de l'homme le plus correct et le
plus délicat. Le même homme boit, mange, danse, parle et rit
diversement, selon qu'il est dans un salon respectable, ou familier, ou
équivoque. La retenue des invités croît en raison de leur estime pour la
maison qui les reçoit. Un homme bien élevé se gêne un peu, même avec ses
amis, quoi qu'en dise le proverbe; tout le monde en prend à son aise et
lâche la bride à ses instincts chez les Gautripons de tous étages.
Ainsi les jeunes gens abusaient étrangement de cette hospitalité banale
et décriée. Quelques-uns arrivaient sans scrupule après boire;
quelques-uns montaient au fumoir avant de saluer Émilie, et s'y
cantonnaient jusqu'au souper, entre les liqueurs et les cigares.
D'autres donnaient l'assaut au buffet avec des poussées formidables.
Tout le monde commandait aux serviteurs de la maison, qui devenaient
familiers dès minuit, grâce aux libations de l'office. On gaspillait
outrageusement les boissons et les mets, et si quelque chose venait à
manquer par hasard, les invités s'en étonnaient sur un ton qui voulait
dire: «Quoi! nous daignons aider à la ruine de ces faquins-là, et ils
n'ont plus d'asperges à quatre heures!» Après souper, la jeunesse
dansait des pas fantastiques et tenait des discours inouïs, et les
dames, acclimatées peu à peu, commençaient à ne plus s'étonner de rien.
Les joueurs s'impatronisaient dans la galerie de tableaux jusqu'à midi,
voire jusqu'à la soirée du lendemain, et, comme Léon Bréchot était de la
partie, on n'essayait pas même de les déloger. Ils commandaient leurs
repas, sans plus de façon qu'à l'auberge, et Mme Gautripon disait en
s'éveillant sur les deux heures: «Comment! ils sont encore là? Eh bien!
donnez-leur tout ce qu'ils voudront!» toujours avec son frais sourire de
poupée neuve.
Voici comment l'étourderie d'un jeune homme et la fumée de quelques
verres de vin de Champagne changèrent ces beaux yeux d'émail en deux
sources de larmes.
Le marquis Lysis de la Ferrade était un magnifique créole de vingt-cinq
ans, un de ces Apollons exotiques qui ressemblent aux Français de la
métropole comme un palmier de l'île Bourbon à un pommier du pays de
Caux. Il avait le teint mat, la lèvre pourpre, les cheveux presque
bleus, les yeux fendus en amande et noyés dans ce fluide étincelant et
doux qui semble fait de courage et d'amour. Noble, riche, vaillant,
admirablement souple aux jeux du corps et de l'esprit, il avait vu
toutes les portes s'ouvrir à deux battants devant lui, toutes les mains
courir au-devant de la sienne. Ce jour-là même, on venait de fêter sa
bienvenue dans un club où les millionnaires n'entrent pas comme au
moulin. Par malheur il avait terriblement bien dîné: la folie que les
Bordelais, les Bourguignons et les Champenois emprisonnent dans leurs
bouteilles s'était mêlée en lui au vin de la jeunesse, qui est le plus
absurde et le plus généreux de tous. Il s'était échappé du club à dix
heures avec un cortége de joyeux compagnons; on avait fait une descente
au foyer de l'Opéra et mis en fuite les plus jolis oiseaux et les moins
farouches du monde; puis la brillante cohorte, soulevée par ces ailes
invisibles que l'ivresse attache aux pieds des jeunes fous, émoustillée
par un vent de bise qui fouettait le visage et piquait les oreilles,
s'était abattue à grand bruit sous le péristyle de l'infâme. Là, les
cochers de ces messieurs, riant d'un rire philosophique et dissertant
entre eux sur l'égalité dans le vin, s'étaient rangés à la file, tandis
que les valets de pied pliaient les paletots et que les maîtres
envahissaient la maison comme une ville conquise.
Vers minuit, Gautripon se faufila discrètement, à son ordinaire, hors
des salons où l'on dansait. Il décrocha, dans un couloir obscur, une
vieille pelisse doublée de chat râpé, comme on n'en trouve qu'au Temple,
et il se mit en devoir de gagner la petite porte des fournisseurs. Un
grand tapage appela son attention vers l'office; il prêta l'oreille, et
entendit les mots «monsieur, madame et Bréchot,» répétés plusieurs fois
au milieu d'une hilarité brutale. Il se consulta un instant pour savoir
s'il devait passer outre ou boire la turpitude de ses gens jusqu'à la
lie. La curiosité fut la plus forte: il écouta tout le récit d'un
laquais qui venait de déposer un plateau de verres vides et parlait en
se tenant les côtes.
L'orateur avait fini et l'auditoire riait encore, que Jean-Pierre était
déjà loin. Il rentrait dans les appartements, la souquenille sur le dos
et le chapeau sur la tête, escaladait le premier étage, traversait la
galerie et se jetait dans la chambre à coucher de sa femme avec
l'emportement d'un sanglier blessé.
Dès le seuil, il reconnut le spectacle insolent que les rires de
l'office lui avaient dénoncé. On avait mis à nu le lit de Mme Gautripon
et fait la couverture. Sur deux larges oreillers étalés côte à côte, on
avait couché deux têtes de carton, dont l'une représentait un coq et
l'autre une chatte blanche. Au-dessus un grand cerf, drapé dans un tapis
de table, allongeait deux longs bras et deux mains gantées de frais sur
le couple hétéroclite, comme pour le protéger ou le bénir. Les pincettes
du foyer et les accessoires du cotillon avaient fourni les principaux
éléments de cette scandaleuse mascarade; l'auteur de la plaisanterie
devait avoir prêté ses gants.
L'infâme poussa un son guttural, ses yeux flamboyèrent; il se redressa
de toute la hauteur de sa taille, plongea un regard effrayant dans le
petit groupe de rieurs qui s'ébaudissait à ce spectacle, aperçut un
jeune homme déganté et lui sauta à la gorge en criant:
«Misérable lâche! c'est donc toi?»
M. de la Ferrade bondit sous l'insulte et sous l'étreinte. Il écarta par
une torsion désespérée les deux mains qui l'étouffaient, regarda son
agresseur, le reconnut sans le connaître, lui rit au nez et répondit
d'une voix vibrante:
«Monsieur le Gautripon, vous dites des incohérences: ce n'est ni un
misérable, ni un lâche, puisque c'est moi!»
Cela dit, il repoussa violemment l'infâme, qui chancela un moment, puis
s'élança de nouveau; mais les amis du jeune homme avaient eu le temps de
se jeter entre les deux combattants. M. Gautripon lutta contre eux,
glissa sur le tapis et se releva sous une pluie de cartes de visite. Le
créole avait profité de la bagarre pour fouiller dans sa poche et vider
tout son carnet sur la tête de l'ennemi. «A demain, disait-il, on ne
donne qu'une carte à un homme seul; mais vous qui vous appelez légion,
vous partagerez le paquet entre vos amis et connaissances!»
Gautripon demeura comme atterré sous le coup de ce nouvel outrage; il
lui fallut une grande demi-minute pour reprendre ses esprits. Lorsqu'il
vint à la riposte, les jeunes gens, au nombre de cinq ou six, étaient
déjà au milieu de la galerie. Il prit son élan pour les rejoindre, mais
la voix de son ami Bréchot le cloua sur place.
«Je tiens mille louis, disait Léon.»
Les joueurs n'avaient rien vu, rien entendu: ils étaient tout à leur
affaire. Le mari se ravisa, rentra dans la chambre, ferma doucement la
porte, fit un paquet des cartes du marquis et les serra dans sa poche.
Il revint ensuite au grand lit de Mme Gautripon, ramena la couverture
sous le traversin, roula les oreillers en cylindre et les mit au pied du
lit, étendit sur le tout le grand couvre-pied de guipure et de satin
rose, rangea le tapis de table et les pincettes, jeta les gants au feu
et replaça les cartonnages dans la corbeille du cotillon.
Le désordre ainsi réparé, il rouvrit la porte à deux battants et regagna
l'escalier de service; mais, au lieu d'y retourner par le même chemin,
il prit à gauche et pénétra sur la pointe du pied dans l'appartement des
enfants. Les deux garçons et la fillette dormaient du plus riant sommeil
sous leurs rideaux de tulle garni de malines. Un précepteur, une
gouvernante et deux bonnes anglaises reposaient auprès d'eux. Leur mère
les avait entourés de ces mille brimborions ruineux qu'on donne aux
enfants d'aujourd'hui pour leur inculquer dès le berceau la sotte vanité
des hommes. Le petit monsieur de sept ans était meublé de bois de rose;
on voyait dans son salon particulier une collection de tableaux
enfantins et le portrait de son poney favori peint par un maître. Un
trophée de cannes et de cravaches à sa taille décorait un des panneaux
de la chambre; sur une pelote à son chiffre brillait toute une
collection de riches épingles à son usage. Rien ne manquait à cette
réduction des élégances à la mode, pas même une boîte à cigares en
argent ciselé, pleine, il est vrai, de cigares de chocolat. Gautripon
regarda ce bizarre étalage comme s'il ne l'avait jamais vu; il haussa
les épaules, secoua la tête et vint baiser avec une tendresse plus que
paternelle l'enfant qui ressemblait scandaleusement à Bréchot. Sur les
trois qu'il embrassa tour à tour, la petite fille seule s'éveilla,
ouvrit les yeux à demi, et lui rendit son baiser dans le vide en disant:
Je t'aime!
«Et moi aussi, pauvres enfants, je vous aime! murmurait-il en
s'éloignant avec des larmes plein les yeux.»
Il sortit de l'hôtel sans encombre et gagna une maison de piètre
apparence vers le bas de la rue de Ponthieu; le portier, qui ne
l'attendait plus, vint lui ouvrir en grommelant: il s'excusa d'un ton
modeste et donna dix sous... Sa bougie allumée et sa clé détachée du
clou, l'infâme gravit un escalier sale et nauséabond, s'arrêta au
cinquième étage, enfila un couloir, passa devant quatre ou cinq portes
où les noms de locataires se lisaient sur des écriteaux de carton, et
entra finalement dans une mansarde très-propre. Les draps du lit et les
rideaux de l'unique fenêtre étaient du plus beau blanc; le papier, à
douze sous le rouleau, n'avait ni tache ni égratignure, la couchette de
noyer brillait, le carreau de brique rouge miroitait, les humbles
flambeaux de la cheminée étincelaient. Six bonnes chaises de paille bien
nettes, deux petites tables soigneusement frottées à la cire et un
lavabo de quinze francs complétaient l'intérieur honnête et modeste d'un
ouvrier qui a de l'ordre ou d'un petit employé.
Gautripon s'y installa comme chez lui. Il s'assit sur une de ces chaises
de paille, lut attentivement la carte du beau créole et médita quelques
minutes la tête dans ses mains; puis, souriant à lui-même en homme qui a
fait son plan, il se dévêtit, accrocha sa pelisse à un porte-manteau,
brossa, plia sa toilette de bal et la serra dans un placard. Cette
besogne achevée, il se coucha, souffla sa bougie et s'endormit d'un
profond sommeil.
Cependant M. de la Ferrade, un peu dégrisé, se faisait conduire au
cercle des colonies, et arrachait son oncle, M. d'Entrelacs, aux
plaisirs mathématiques du whist.
M. d'Entrelacs était un homme de cinquante ans, très-jeune de visage,
d'esprit et de courage. Il ressemblait à son neveu, mais en grand et en
gros. Sa figure bronzée, d'une consistance un peu molle, offrait la
teinte et le relief arrondi du cuir gaufré. L'oncle avait fait parler de
lui; on citait ses amours et ses duels à Bourbon, voire à Paris. Sur le
chapitre du point d'honneur, il n'avait plus de leçons à prendre, et
personne mieux que lui n'était capable d'en donner. Les amateurs qui
rendent cinq coups de bouton sur dix aux prévôts de salle, les habitués
du tir qui coupent des balles en deux sur une lame de rasoir, le
citaient comme un maître. Il avait assisté son neveu dans trois ou
quatre affaires, et le blason des la Ferrade ne s'en était pas mal
trouvé.
Le récit du jeune homme n'émut pas l'homme mûr. «Cela se dessine
nettement, dit-il; il n'y a pas matière à controverse. Tu as insulté, tu
as provoqué, tous les torts viennent de nous: donc nous laissons le
choix des armes; c'est à ce monsieur à nous dire s'il aime mieux
héberger dans sa peau quelques pouces de fer ou une demi-once de plomb.
Adresse-moi ses témoins dès que tu les auras vus. J'attends ici le
général Puchinete; tu le connais, c'est un gaillard dans mon genre. A
nous deux, nous mènerons lestement l'affaire, et les petits journaux
n'auront pas le temps de la galvauder. Va dormir; un bon somme vous fait
mieux la main que le tir et le maître d'armes.»