Chapitre CLXXXVIII — La minute de M. Colbert

Vanel, entrant à ce moment de la conversation n’était rien autre chose

pour Aramis et Fouquet que le point qui termine une phrase.

Mais, pour Vanel qui arrivait, la présence d’Aramis dans le cabinet de

Fouquet devait avoir une bien autre signification.

Aussi l’acheteur, à son premier pas dans la chambre, arrêta-t-il sur

cette physionomie, à la fois si fine et si ferme de l’évêque de Vannes,

un regard étonné qui devint bientôt scrutateur.

Quant à Fouquet, véritable homme politique, c’est-à-dire maître de

lui-même, il avait déjà, par la force de sa volonté, fait disparaître

de son visage les traces de l’émotion causée par la révélation d’Aramis.

Ce n’était donc plus un homme abattu par le malheur et réduit aux

expédients; il avait redressé la tête et allongé la main pour faire

entrer Vanel.

Il était premier ministre, il était chez lui.

Aramis connaissait le surintendant. Toute la délicatesse de son cœur,

toute la largeur de son esprit n’avaient rien qui pût l’étonner. Il se

borna donc, momentanément, quitte à reprendre plus tard une part active

dans la conversation, au rôle difficile de l’homme qui regarde et qui

écoute pour apprendre et pour comprendre.

Vanel était visiblement ému. Il s’avança jusqu’au milieu du cabinet,

saluant tout et tous.

— Je viens... dit-il.

Fouquet fit un signe de tête.

— Vous êtes exact, monsieur Vanel, dit-il.

— En affaires, monseigneur, répondit Vanel, je crois que l’exactitude

est une vertu.

— Oui, monsieur.

— Pardon, interrompit Aramis, en désignant du doigt Vanel et

s’adressant à Fouquet; pardon, c’est Monsieur qui se présente pour

acheter une charge, n’est-ce pas?

— C’est moi, répondit Vanel, étonné du ton de suprême hauteur avec

lequel Aramis avait fait la question. Mais comment dois-je appeler

celui qui me fait l’honneur?...

— Appelez-moi monseigneur, répondit sèchement Aramis.

Vanel s’inclina.

— Allons, allons, messieurs, dit Fouquet, trêve de cérémonies; venons

au fait.

— Monseigneur le voit, dit Vanel, j’attends son bon plaisir.

— C’est moi qui, au contraire, attendais, répondit Fouquet.

— Qu’attendait monseigneur?

— Je pensais que vous aviez peut-être quelque chose à me dire.

«Oh! oh! murmura Vanel en lui-même, il a réfléchi, je suis perdu!»

Mais, reprenant courage:

— Non, monseigneur, rien, absolument rien que ce que je vous ai dit

hier et que je suis prêt à vous répéter.

— Voyons, franchement, monsieur Vanel, le marché n’est-il pas un peu

lourd pour vous, dites?

— Certes, monseigneur, quinze cent mille livres, c’est une somme

importante.

— Si importante, dit Fouquet, que j’avais réfléchi...

— Vous aviez réfléchi, monseigneur? s’écria vivement Vanel.

— Oui, que vous n’êtes peut-être pas encore en mesure d’acheter.

— Oh! monseigneur!...

— Tranquillisez-vous, monsieur Vanel, je ne vous blâmerai pas d’un

manque de parole qui tiendra évidemment à votre impuissance.

— Si fait, monseigneur, vous me blâmeriez, et vous auriez raison, dit

Vanel; car c’est d’un imprudent ou d’un fou de prendre des engagements

qu’il ne peut pas tenir, et j’ai toujours regardé une chose convenue

comme une chose faite.

Fouquet rougit. Aramis fit un _hum!_ d’impatience.

— Il ne faudrait pas cependant vous exagérer ces idées-là, monsieur,

dit le surintendant; car l’esprit de l’homme est variable et plein de

petits caprices fort excusables, fort respectables même parfois; et tel

a désiré hier, qui aujourd’hui se repent.

Vanel sentit une sueur froide couler de son front sur ses joues.

— Monseigneur!... balbutia-t-il.

Quant à Aramis, heureux de voir le surintendant se poser avec tant

de netteté dans le débat, il s’accouda au marbre d’une console, et

commença de jouer avec un petit couteau d’or à manche de malachite.

Fouquet prit son temps; puis, après un moment de silence:

— Tenez, mon cher monsieur Vanel, dit-il, je vais vous expliquer la

situation.

Vanel frémit.

— Vous êtes un galant homme, continua Fouquet, et comme moi, vous

comprendrez.

Vanel chancela.

— Je voulais vendre hier.

— Monseigneur avait fait plus que de vouloir vendre, monseigneur avait

vendu.

— Eh bien, soit! mais aujourd’hui, je vous demande comme une faveur de

me rendre la parole que vous aviez reçue de moi.

— Cette parole, je l’ai reçue, dit Vanel, comme un inflexible écho.

— Je le sais. Voilà pourquoi je vous supplie, monsieur Vanel, entendez

vous? je vous supplie de me la rendre...

Fouquet s’arrêta. Ce mot: _je vous supplie_, dont il ne voyait pas

l’effet immédiat, ce mot venait de lui déchirer la gorge au passage.

Aramis, toujours jouant avec son couteau, fixait sur Vanel des regards

qui semblaient vouloir pénétrer jusqu’au fond de son âme.

Vanel s’inclina.

— Monseigneur, dit-il, je suis bien ému de l’honneur que vous me faites

de me consulter sur un fait accompli; mais...

— Ne dites pas de mais, cher monsieur Vanel.

— Hélas! monseigneur, songez donc que j’ai apporté l’argent; je veux

dire la somme.

Et il ouvrit un gros portefeuille.

— Tenez, monseigneur, dit-il, voilà le contrat de la vente que je

viens de faire d’une terre de ma femme. Le bon est autorisé, revêtu

des signatures nécessaires, payable à vue; c’est de l’argent comptant;

l’affaire est faite en un mot.

— Mon cher monsieur Vanel, il n’est point d’affaire en ce monde, si

importante qu’elle soit, qui ne se remette pour obliger...

— Certes... murmura gauchement Vanel.

— Pour obliger un homme dont on se fera ainsi l’ami, continua Fouquet.

— Certes, monseigneur.

— D’autant plus légitimement l’ami, monsieur Vanel, que le service

rendu aura été plus considérable. Eh bien! voyons, monsieur, que

décidez-vous?

Vanel garda le silence.

Pendant ce temps, Aramis avait résumé ses observations.

Le visage étroit de Vanel, ses orbites enfoncées, ses sourcils ronds

comme des arcades, avaient décelé à l’évêque de Vannes un type d’avare

et d’ambitieux. Battre en brèche une passion par une autre, telle était

la méthode d’Aramis. Il vit Fouquet vaincu, démoralisé; il se jeta dans

la lutte avec des armes nouvelles.

— Pardon, dit-il, monseigneur; vous oubliez de faire comprendre à

M. Vanel et que ses intérêts sont diamétralement opposés à cette

renonciation de la vente.

Vanel regarda l’évêque avec étonnement; il ne s’attendait pas à trouver

là un auxiliaire. Fouquet aussi s’arrêta pour écouter l’évêque.

— Ainsi, continua Aramis, M. Vanel a vendu pour acheter votre charge,

monseigneur, une terre de Mme sa femme; eh bien! c’est une affaire,

cela; on ne déplace pas comme il l’a fait quinze cent mille livres sans

de notables pertes, sans de graves embarras.

— C’est vrai, dit Vanel, à qui Aramis, avec ses lumineux regards,

arrachait la vérité du fond du cœur.

— Des embarras, poursuivit Aramis, se résolvent en dépenses, et, quand

on fait une dépense d’argent, les dépenses d’argent se cotent au N° 1,

parmi les charges.

— Oui, oui, dit Fouquet, qui commençait à comprendre les intentions

d’Aramis.

Vanel resta muet: il avait compris.

Aramis remarqua cette froideur et cette abstention.

«Bon! se dit-il, laide face, tu fais le discret jusqu’à ce que tu

connaisses la somme; mais, ne crains rien, je vais t’envoyer une telle

volée d’écus, que tu capituleras.»

— Il faut tout de suite offrir à M. Vanel cent mille écus, dit Fouquet

emporté par sa générosité.

La somme était belle. Un prince se fût contenté d’un pareil pot-de-vin.

Cent mille écus, à cette époque, étaient la dot d’une fille de roi.

Vanel ne bougea pas.

«C’est un coquin, pensa l’évêque; il lui faut les cinq cent mille

livres toutes rondes.» Et il fit un signe à Fouquet.

— Vous semblez avoir dépensé plus que cela, cher monsieur Vanel, dit

le surintendant. Oh! l’argent est hors de prix. Oui, vous aurez fait

un sacrifice en vendant cette terre. Eh bien! où avais-je la tête?

C’est un bon de cinq cent mille livres que je vais vous signer. Encore

serai-je bien votre obligé de tout mon cœur.

Vanel n’eut pas un éclat de joie ou de désir. Sa physionomie resta

impassible, et pas un muscle de son visage ne bougea.

Aramis envoya un regard désespéré à Fouquet. Puis, s’avançant vers

Vanel, il le prit par le haut de son pourpoint avec le geste familier

aux hommes d’une grande importance.

— Monsieur Vanel, dit-il, ce n’est pas la gêne, ce n’est pas le

déplacement d’argent, ce n’est pas la vente de votre terre qui vous

occupent; c’est une plus haute idée. Je la comprends. Notez bien mes

paroles.

— Oui, monseigneur.

Et le malheureux commençait à trembler; le feu des yeux du prélat le

dévorait.

— Je vous offre donc, moi, au nom du surintendant, non pas trois cent

mille livres, non pas cinq cent mille, mais un million. Un million,

entendez-vous?

Et il le secoua nerveusement.

— Un million! répéta Vanel tout pâle.

— Un million, c’est-à-dire, par le temps qui court, soixante-six mille

livres de revenu.

— Allons, monsieur, dit Fouquet, cela ne se refuse pas. Répondez donc;

acceptez-vous?

— Impossible... murmura Vanel.

Aramis pinça ses lèvres, et quelque chose comme un nuage blanc passa

sur sa physionomie.

On devinait la foudre derrière ce nuage. Il ne lâchait point Vanel.

— Vous avez acheté la charge quinze cent mille livres, n’est-ce pas? Eh

bien! on vous donnera ces quinze cent mille livres; vous aurez gagné un

million et demi à venir visiter M. Fouquet et à lui toucher la main.

Honneur et profit tout à la fois, monsieur Vanel.

— Je ne puis, répondit Vanel sourdement.

— Bien! répondit Aramis, qui avait tellement serré le pourpoint qu’au

moment où il le lâcha Vanel fut renvoyé en arrière par la commotion;

bien! on voit assez clairement ce que vous êtes venu faire ici.

— Oui, on le voit, dit Fouquet.

— Mais... dit Vanel en essayant de se redresser devant la faiblesse de

ces deux hommes d’honneur.

— Le coquin élève la voix, je pense! dit Aramis avec un ton d’empereur.

— Coquin? répéta Vanel.

— C’est misérable que je voulais dire, ajouta Aramis revenu au

sang-froid. Allons, tirez vite votre acte de vente, monsieur; vous

devez l’avoir là dans quelque poche, tout préparé, comme l’assassin

tient son pistolet ou son poignard caché sous son manteau.

Vanel grommela.

— Assez! cria Fouquet. Cet acte, voyons!

Vanel fouilla en tremblotant dans sa poche; il en retira son

portefeuille, et du portefeuille s’échappa un papier, tandis que Vanel

offrait l’autre à Fouquet.

Aramis fondit sur ce papier, dont il venait de reconnaître l’écriture.

— Pardon, c’est la minute de l’acte, dit Vanel.

— Je le vois bien, repartit Aramis avec un sourire plus cruel que n’eût

été un coup de fouet, et, ce que j’admire c’est que cette minute est de

la main de M. Colbert. Tenez, monseigneur, regardez.

Il passa la minute à Fouquet, lequel reconnut la vérité du fait.

Surchargé de ratures, de mots ajoutés, les marges toutes noircies, cet

acte, vivant témoignage de la trame de Colbert, venait de tout révéler

à la victime.

— Eh bien? murmura Fouquet.

Vanel, atterré, semblait chercher un trou profond pour s’y engloutir.

— Eh bien! dit Aramis, si vous ne vous appeliez Fouquet, et si votre

ennemi ne s’appelait Colbert; si vous n’aviez en face que ce lâche

voleur que voici, je vous dirais: Niez... une pareille preuve détruit

toute parole; mais ces gens-là croiraient que vous avez peur; ils vous

craindraient moins; tenez, monseigneur.

Il lui présenta la plume.

— Signez, dit-il.

Fouquet serra la main d’Aramis; mais, au lieu de l’acte qu’on lui

présentait, il prit la minute.

— Non, pas ce papier, dit vivement Aramis, mais celui-ci, l’autre est

trop précieux pour que vous ne le gardiez point.

— Oh! non pas, répliqua Fouquet, je signerai sur l’écriture même de M.

Colbert, et j’écris: «Approuvé l’écriture.»

Il signa.

— Tenez, monsieur Vanel, dit-il ensuite.

Vanel saisit le papier, donna son argent et voulut s’enfuir.

— Un moment! dit Aramis. Êtes-vous bien sûr qu’il y a le compte de

l’argent? Cela se compte, monsieur Vanel, surtout quand c’est de

l’argent que M. Colbert donne aux femmes. Ah! c’est qu’il n’est pas

généreux comme M. Fouquet, ce digne M. Colbert.

Et Aramis, épelant chaque mot, chaque lettre du bon à toucher, distilla

toute sa colère et tout son mépris goutte à goutte sur le misérable,

qui souffrit un demi-quart d’heure ce supplice; puis on le renvoya, non

pas même de la voix, mais d’un geste, comme on renvoie un manant, comme

on chasse un laquais.

Une fois que Vanel fut parti, le ministre et le prélat, les yeux fixés

l’un sur l’autre, gardèrent un instant le silence.

— Eh bien! fit Aramis rompant le silence le premier, à quoi

comparez-vous un homme qui, devant combattre un ennemi cuirassé, armé,

enragé, se met nu, jette ses armes et envoie des baisers gracieux à

l’adversaire? La bonne foi, monsieur Fouquet, c’est une arme dont les

scélérats usent souvent contre les gens de bien, et elle leur réussit.

Les gens de bien devraient donc user aussi de mauvaise foi contre les

coquins. Vous verriez comme ils seraient forts sans cesser d’être

honnêtes.

— On appellerait leurs actes des actes de coquins, répliqua Fouquet.

— Pas du tout; on appellerait cela de la coquetterie, de la probité.

Enfin, puisque vous avez terminé avec ce Vanel, puisque vous vous êtes

privé du bonheur de le terrasser en lui reniant votre parole, puisque

vous avez donné contre vous la seule arme qui puisse nous perdre...

— Oh! mon ami, dit Fouquet avec tristesse, vous voilà comme le

précepteur philosophe dont nous parlait l’autre jour La Fontaine... Il

voit que l’enfant se noie et lui fait un discours en trois points.

Aramis sourit.

— Philosophe, oui; précepteur, oui; enfant qui se noie, oui; mais

enfant qu’on sauvera, vous allez le voir. Et d’abord, parlons affaires.

Fouquet le regarda d’un air étonné.

— Est-ce que vous ne m’avez pas naguère confié certain projet d’une

fête à Vaux?

— Oh! dit Fouquet, c’était dans le bon temps!

— Une fête à laquelle, je crois, le roi s’était invité de lui-même?

— Non, mon cher prélat; une fête à laquelle M. Colbert avait conseillé

au roi de s’inviter.

— Ah! oui, comme étant une fête trop coûteuse pour que vous ne vous y

ruinassiez point.

— C’est cela. Dans le bon temps, comme je vous disais tout à l’heure,

j’avais cet orgueil de montrer à mes ennemis la fécondité de mes

ressources; je tenais à l’honneur de les frapper d’épouvante en créant

des millions là où ils n’avaient vu que des banqueroutes possibles.

Mais, aujourd’hui, je compte avec l’État, avec le roi, avec moi-même;

aujourd’hui, je vais devenir l’homme de la lésine; je saurai prouver au

monde que j’agis sur des deniers comme sur des sacs de pistoles, et, à

partir de demain, mes équipages vendus, mes maisons en gage, ma dépense

suspendue...

— À partir de demain, interrompit Aramis tranquillement, vous allez,

mon cher ami, vous occuper sans relâche de cette belle fête de Vaux,

qui doit être citée un jour parmi les héroïques magnificences de votre

beau temps.

— Vous êtes fou, chevalier d’Herblay.

— Moi? Vous ne le pensez pas.

— Comment! Mais savez-vous ce que peut coûter une fête, la plus simple

du monde, à Vaux? Quatre à cinq millions.

— Je ne vous parle pas de la plus simple du monde, mon cher

surintendant.

— Mais, puisque la fête est donnée au roi, répondit Fouquet, qui se

méprenait sur la pensée d’Aramis, elle ne peut être simple.

— Justement, elle doit être de la plus grande magnificence.

— Alors, je dépenserai dix à douze millions.

— Vous en dépenserez vingt s’il le faut, dit Aramis sans émotion.

— Où les prendrais-je? s’écria Fouquet.

— Cela me regarde, monsieur le surintendant, et ne concevez pas un

instant d’inquiétude. L’argent sera plus vite à votre disposition que

vous n’aurez arrêté le projet de votre fête.

— Chevalier! chevalier! dit Fouquet saisi de vertige, où m’entraînez

vous?

— De l’autre côté du gouffre où vous alliez tomber, répliqua l’évêque

de Vannes. Accrochez-vous à mon manteau; n’ayez pas peur.

— Que ne m’aviez-vous dit cela plus tôt, Aramis! Un jour s’est présenté

où, avec un million, vous m’auriez sauvé.

— Tandis que, aujourd’hui... Tandis que, aujourd’hui, j’en donnerais

vingt, dit le prélat. Eh bien! soit!... Mais la raison est simple,

mon ami: le jour dont vous parlez, je n’avais pas à ma disposition le

million nécessaire. Aujourd’hui j’aurai facilement les vingt millions

qu’il me faut.

— Dieu vous entende et me sauve!

Aramis se reprit à sourire étrangement comme d’habitude.

— Dieu m’entend toujours, moi, dit-il; cela dépend peut-être de ce que

je le prie très haut.

— Je m’abandonne à vous sans réserve, murmura Fouquet.

— Oh! je ne l’entends pas ainsi. C’est moi qui suis à vous sans

réserve. Aussi, vous qui êtes l’esprit le plus fin, le plus délicat

et le plus ingénieux, vous ordonnerez toute la fête jusqu’au moindre

détail. Seulement...

— Seulement? dit Fouquet en homme habitué à sentir le prix des

parenthèses.

— Eh bien! vous laissant toute l’invention du détail, je me réserve la

surveillance de l’exécution.

— Comment cela?

— Je veux dire que vous ferez de moi, pour ce jour-là, un majordome,

un intendant supérieur, une sorte de factotum, qui participera du

capitaine des gardes et de l’économe; je ferai marcher les gens, et

j’aurai les clefs des portes; vous donnerez vos ordres, c’est vrai,

mais c’est à moi que vous les donnerez; ils passeront par ma bouche

pour arriver à leur destination, vous comprenez?

— Non, je ne comprends pas.

— Mais vous acceptez?

— Pardieu! oui, mon ami.

— C’est tout ce qu’il nous faut. Merci donc et faites votre liste

d’invitations.

— Et qui inviterai-je?

— Tout le monde!

Chapitre CLXXXIX — Où il semble à l’auteur qu’il est temps d’en revenir

au vicomte de Bragelonne

Nos lecteurs ont vu dans cette histoire se dérouler parallèlement les

aventures de la génération nouvelle et celles de la génération passée.

Aux uns le reflet de la gloire d’autrefois, l’expérience des choses

douloureuses de ce monde. À ceux-là aussi la paix qui envahit le cœur,

et permet au sang de s’endormir autour des cicatrices qui furent de

cruelles blessures.

Aux autres les combats d’amour-propre et d’amour, les chagrins amers et

les joies ineffables: la vie au lieu de la mémoire.

Si quelque variété a surgi aux yeux du lecteur dans les épisodes de

ce récit, la cause en est aux fécondes nuances qui jaillissent de

cette double palette, où deux tableaux vont se côtoyant, se mêlant et

harmoniant leur ton sévère et leur ton joyeux.

Le repos des émotions de l’un s’y trouve au sein des émotions de

l’autre. Après avoir raisonné avec les vieillards, on aime à délirer

avec les jeunes gens.

Aussi, quand les fils de cette histoire n’attacheraient pas puissamment

le chapitre que nous écrivons à celui que nous venons d’écrire, n’en

prendrions-nous pas plus de souci que Ruysdaël n’en prenait pour

peindre un ciel d’automne après avoir achevé un printemps.

Nous engageons le lecteur à en faire autant et à reprendre Raoul de

Bragelonne à l’endroit où notre dernière esquisse l’avait laissé.

Ivre, épouvanté, désolé, ou plutôt sans raison, sans volonté, sans

parti pris, il s’enfuit après la scène dont il avait vu la fin chez La

Vallière. Le roi, Montalais, Louise, cette chambre, cette exclusion

étrange, cette douleur de Louise, cet effroi de Montalais, ce courroux

du roi, tout lui présageait un malheur. Mais lequel?

Arrivé de Londres parce qu’on lui annonçait un danger, il trouvait du

premier coup l’apparence de ce danger. N’était-ce point assez pour un

amant? oui, certes; mais ce n’était point assez pour un noble cœur,

fier de s’exposer sur une droiture égale à la sienne.

Cependant Raoul ne chercha pas les explications là où vont tout de

suite les chercher les amants jaloux ou moins timides. Il n’alla point

dire à sa maîtresse: «Louise, est-ce que vous ne m’aimez plus? Louise,

est-ce que vous en aimez un autre?» Homme plein de courage, plein

d’amitié comme il était plein d’amour, religieux observateur de sa

parole, et croyant à la parole d’autrui, Raoul se dit: «De Guiche m’a

écrit pour me prévenir; de Guiche sait quelque chose; je vais aller

demander à de Guiche ce qu’il sait, et lui dire ce que j’ai vu.»

Le trajet n’était pas long. De Guiche, rapporté de Fontainebleau à

Paris depuis deux jours, commençait à se remettre de sa blessure et

faisait quelques pas dans sa chambre.

Il poussa un cri de joie en voyant Raoul entrer avec sa furie d’amitié.

Raoul poussa un cri de douleur en voyant de Guiche si pâle, si amaigri,

si triste. Deux mots et le geste que fit le blessé pour écarter le bras

de Raoul suffirent à ce dernier pour lui apprendre la vérité.

— Ah! voilà! dit Raoul en s’asseyant à côté de son ami, on aime et l’on

meurt.

— Non, non, l’on ne meurt pas, répliqua de Guiche en souriant, puisque

je suis debout, puisque je vous presse dans mes bras.

— Ah! je m’entends.

— Et je vous entends aussi. Vous vous persuadez que je suis malheureux,

Raoul.

— Hélas!

— Non. Je suis le plus heureux des hommes! Je souffre avec mon corps,

mais non avec mon cœur, avec mon âme. Si vous saviez!... Oh! je suis le

plus heureux des hommes!

— Oh! tant mieux! répondit Raoul; tant mieux, pourvu que cela dure.

— C’est fini; j’en ai pour jusqu’à la mort, Raoul.

— Vous, je n’en doute pas; mais elle...

— Écoutez, ami, je l’aime... parce que... Mais vous ne m’écoutez pas.

— Pardon.

— Vous êtes préoccupé?

— Mais oui. Votre santé, d’abord...

— Ce n’est pas cela.

— Mon cher, vous auriez tort, je crois, de m’interroger, vous.

Et il accentua ce _vous_ de manière à éclairer complètement son ami sur

la nature du mal et la difficulté du remède.

— Vous me dites cela, Raoul, à cause de ce que je vous ai écrit.

— Mais oui... Voulez-vous que nous en causions quand vous aurez fini de

me conter vos plaisirs et vos peines?

— Cher ami, à vous, bien à vous, tout de suite.

— Merci! J’ai hâte... je brûle... je suis venu de Londres ici en moitié

moins de temps que les courriers d’État n’en mettent d’ordinaire. Eh

bien! que vouliez-vous?

— Mais rien autre chose, mon ami, que de vous faire venir.

— Eh bien! me voici.

— C’est bien, alors.

— Il y a encore autre chose, j’imagine?

— Ma foi, non!

— De Guiche!

— D’honneur!

— Vous ne m’avez pas arraché violemment à des espérances, vous ne

m’avez pas exposé à une disgrâce du roi par ce retour qui est une

infraction à ses ordres, vous ne m’avez pas, enfin, attaché la jalousie

au cœur, ce serpent, pour me dire: «C’est bien, dormez tranquille.»

— Je ne vous dis pas: «Dormez tranquille», Raoul; mais, comprenez-moi

bien, je ne veux ni ne puis vous dire autre chose.

— Oh! mon ami, pour qui me prenez-vous?

— Comment?

— Si vous savez, pourquoi me cachez-vous? Si vous ne savez pas,

pourquoi m’avertissez-vous?

— C’est vrai, j’ai eu tort. Oh! je me repens bien, voyez-vous, Raoul.

Ce n’est rien que d’écrire à un ami: «Venez!» Mais avoir cet ami en

face, le sentir frissonner, haleter sous l’attente d’une parole qu’on

n’ose lui dire...

— Osez! J’ai du cœur, si vous n’en avez pas! s’écria Raoul au désespoir.

— Voilà que vous êtes injuste et que vous oubliez avoir affaire à un

pauvre blessé... la moitié de votre cœur... Là! calmez-vous! Je vous

ai dit: «Venez.» Vous êtes venu; n’en demandez pas davantage à ce

malheureux de Guiche.

— Vous m’avez dit de venir, espérant que je verrais, n’est-ce pas?

— Mais...

— Pas d’hésitation! J’ai vu.

— Ah!... fit de Guiche.

— Ou du moins, j’ai cru...

— Vous voyez bien, vous doutez. Mais, si vous doutez, mon pauvre ami

que me reste-t-il à faire?

— J’ai vu La Vallière troublée... Montalais effarée... Le roi...

— Le roi?

— Oui... Vous détournez la tête... Le danger est là, le mal est là,

n’est-ce pas? c’est le roi?

— Je ne dis rien.

— Oh! vous en dites mille et mille fois plus! Des faits, par grâce, par

pitié, des faits! Mon ami, mon seul ami, parlez! J’ai le cœur percé,

saignant; je meurs de désespoir!...

— S’il en est ainsi, cher Raoul, répliqua de Guiche, vous me mettez

à l’aise, et je vais vous parler, sûr que je ne dirai que des choses

consolantes en comparaison du désespoir que je vous vois.

— J’écoute! j’écoute!...

— Eh bien! fit le comte de Guiche, je puis vous dire ce que vous

apprendriez de la bouche du premier venu.

— Du premier venu! on en parle? s’écria Raoul.

— Avant de dire: «On en parle», mon ami, sachez d’abord de quoi l’on

peut parler. Il ne s’agit, je vous jure, de rien qui ne soit au fond

très innocent; peut-être une promenade...

— Ah! une promenade avec le roi?

— Mais oui, avec le roi; il me semble que le roi s’est promené déjà

bien souvent avec des dames, sans que pour cela...

— Vous ne m’eussiez pas écrit, répéterai-je, si cette promenade était

bien naturelle.

— Je sais que, pendant cet orage, il faisait meilleur pour le roi de

se mettre à l’abri que de rester debout tête nue devant La Vallière;

mais...

— Mais?...

— Le roi est si poli!

— Oh! de Guiche, de Guiche, vous me faites mourir!

— Taisons-nous donc.

— Non, continuez. Cette promenade a été suivie d’autres?

— Non, c’est-à-dire, oui; il y a eu l’aventure du chêne. Est-ce cela?

Je n’en sais rien.

Raoul se leva. De Guiche essaya de l’imiter malgré sa faiblesse.

— Voyez-vous, dit-il, je n’ajouterai pas un mot; j’en ai trop dit ou

trop peu. D’autres vous renseigneront s’ils veulent ou s’ils peuvent:

mon office était de vous avertir, je l’ai fait. Surveillez à présent

vos affaires vous-même.

— Questionner? Hélas! vous n’êtes pas mon ami, vous qui me parlez

ainsi, dit le jeune homme désolé. Le premier que je questionnerai sera

un méchant ou un sot; méchant, il me mentira pour me tourmenter; sot,

il fera pis encore. Ah! de Guiche! de Guiche! avant deux heures j’aurai

trouvé dix mensonges et dix duels. Sauvez-moi! le meilleur n’est-il pas

de savoir son mal?

— Mais je ne sais rien, vous dis-je! J’étais blessé, fiévreux: j’avais

perdu l’esprit, je n’ai de cela qu’une teinture effacée. Mais, pardieu!

nous cherchons loin quand nous avons notre homme sous la main. Est-ce

que vous n’avez pas d’Artagnan pour ami?

— Oh! c’est vrai, c’est vrai!

— Allez donc à lui. Il fera la lumière, et ne cherchera pas à blesser

vos yeux.

Un laquais entra.

— Qu’y a-t-il? demanda de Guiche.

— On attend M. le comte dans le cabinet des Porcelaines.

— Bien. Vous permettez, cher Raoul? Depuis que je marche, je suis si

fier!

— Je vous offrirais mon bras, de Guiche, si je ne devinais que la

personne est une femme.

— Je crois que oui, repartit de Guiche en souriant.

Et il quitta Raoul.

Celui-ci demeura immobile, absorbé, écrasé, comme le mineur sur qui

une voûte vient de s’écrouler; il est blessé, son sang coule, sa

pensée s’interrompt, il essaie de se remettre et de sauver sa vie

avec sa raison. Quelques minutes suffirent à Raoul pour dissiper les

éblouissements de ces deux révélations. Il avait déjà ressaisi le fil

de ses idées quand, soudain, à travers la porte, il crut reconnaître la

voix de Montalais dans le cabinet des Porcelaines.

— Elle! s’écria-t-il. Oui, c’est bien sa voix. Oh! voilà une femme

qui pourrait me dire la vérité; mais, la questionnerai-je ici? Elle

se cache même de moi; elle vient sans doute de la part de Madame...

Je la verrai chez elle. Elle m’expliquera son effroi, sa fuite, la

maladresse avec laquelle on m’a évincé; elle me dira tout cela...

quand M. d’Artagnan, qui sait tout, m’aura raffermi le cœur. Madame...

une coquette... Eh bien! oui, une coquette, mais qui aime à ses bons

moments, une coquette qui, comme la mort ou la vie, a son caprice,

mais qui fait dire à de Guiche qu’il est le plus heureux des hommes.

Celui-là, du moins, est sur des roses. Allons!

Il s’enfuit hors de chez le comte, et, tout en se reprochant de n’avoir

parlé que de lui-même à de Guiche, il arriva chez d’Artagnan.

Le vicomte de Bragelonne, Tome III. · 第 56 / 64 题