À peine Fouquet eut-il congédié Vanel, qu’il réfléchit un moment.
— On ne saurait trop faire, dit-il, pour la femme que l’on a aimée.
Marguerite désire être procureuse, pourquoi ne lui pas faire ce
plaisir? Maintenant que la conscience la plus scrupuleuse ne saurait
rien me reprocher, pensons à la femme qui m’aime. Mme de Bellière doit
être là.
Il indiqua du doigt la porte secrète.
S’étant enfermé, il ouvrit le couloir souterrain et se dirigea
rapidement vers la communication établie entre la maison de Vincennes
et sa maison à lui.
Il avait négligé d’avertir son amie avec la sonnette, bien assuré
qu’elle ne manquait jamais au rendez-vous.
En effet, la marquise était arrivée. Elle attendait. Le bruit que fit
le surintendant l’avertit; elle accourut pour recevoir par-dessous la
porte le billet qu’il lui passa.
_«Venez, marquise, on vous attend pour souper._»
Heureuse et active, Mme de Bellière gagna son carrosse dans l’avenue de
Vincennes, et elle vint tendre sa main sur le perron à Gourville, qui,
pour mieux plaire au maître, guettait son arrivée dans la cour.
Elle n’avait pas vu entrer, fumants et blancs d’écume, les chevaux
noirs de Fouquet, qui ramenaient à Saint-Mandé Pélisson et l’orfèvre
lui-même à qui Mme de Bellière avait vendu sa vaisselle et ses joyaux.
— Oh! oh! s’écrièrent tous les convives; on peut dire cela sans crainte
d’une femme qui a les plus beaux diamants de Paris.
— Eh bien? dit tout bas Fouquet à Pélisson.
— Eh bien! j’ai enfin compris, répliqua celui-ci, et vous avez bien
fait.
— C’est heureux, fit en souriant le surintendant.
— Monseigneur est servi, cria majestueusement Vatel.
Le flot des convives se précipita moins lentement qu’il n’est d’usage
dans les fêtes ministérielles vers la salle à manger, où les attendait
un magnifique spectacle.
Sur les buffets, sur les dressoirs, sur la table, au milieu des fleurs
et des lumières, brillait à éblouir la vaisselle d’or et d’argent
la plus riche qu’on pût voir; c’était un reste de ces vieilles
magnificences que les artistes florentins, amenés par les Médicis,
avaient sculptées, ciselées fondues pour les dressoirs de fleurs, quand
il y avait de l’or en France; ces merveilles cachées, enfouies pendant
les guerres civiles, avaient reparu timidement dans les intermittences
de cette guerre de bon goût qu’on appelait la Fronde; alors que
seigneurs, se battant contre seigneurs, se tuaient mais ne se pillaient
pas. Toute cette vaisselle était marquée aux armes de Mme de Bellière.
— Tiens, s’écria La Fontaine, un P. et un B.
Mais ce qu’il y avait de plus curieux, c’était le couvert de la
marquise, à la place que lui avait assignée Fouquet; près de lui
s’élevait une pyramide de diamants, de saphirs, d’émeraudes, de camées
antiques; la sardoine gravée par les vieux Grecs de l’Asie Mineure
avec ses montures d’or de Mysie, les curieuses mosaïques de la vieille
Alexandrie montées en argent, les bracelets massifs de l’Égypte de
Cléopâtre jonchaient un vaste plat de Palissy, supporté sur un trépied
de bronze doré, sculpté par Benvenuto.
La marquise pâlit en voyant ce qu’elle ne comptait jamais revoir. Un
profond silence, précurseur des émotions vives, occupait la salle
engourdie et inquiète.
Fouquet ne fit pas même un signe pour chasser tous les valets chamarrés
qui couraient, abeilles pressées, autour des vastes buffets et des
tables d’office.
— Messieurs, dit-il, cette vaisselle que vous voyez appartenait à Mme
de Bellière, qui, un jour, voyant un de ses amis dans la gêne, envoya
tout cet or et tout cet argent chez l’orfèvre avec cette masse de
joyaux qui se dressent là devant elle. Cette belle action d’une amie
devait être comprise par des amis tels que vous. Heureux l’homme qui se
voit aimé ainsi! Buvons à la santé de Mme de Bellière.
Une immense acclamation couvrit ses paroles et fit tomber muette, pâmée
sur son siège, la pauvre femme, qui venait de perdre ses sens, pareille
aux oiseaux de la Grèce qui traversaient le ciel au-dessus de l’arène à
Olympie.
— Et puis, ajouta Pélisson, que toute vertu touchait, que toute beauté
charmait, buvons un peu aussi à celui qui inspira la belle action de
Madame; car un pareil homme doit être digne d’être aimé.
Ce fut le tour de la marquise. Elle se leva pâle et souriante, tendit
son verre avec une main défaillante dont les doigts tremblants
frottèrent les doigts de Fouquet, tandis que ses yeux mourants encore
allaient chercher tout l’amour qui brûlait dans ce généreux cœur.
Commencé de cette héroïque façon, le souper devint promptement une
fête; nul ne s’occupa plus d’avoir de l’esprit, personne n’en manqua.
La Fontaine oublia son vin de Gorgny, et permit à Vatel de le
réconcilier avec les vins du Rhône et ceux d’Espagne.
L’abbé Fouquet devint si bon, que Gourville lui dit:
— Prenez garde, monsieur l’abbé! si vous êtes aussi tendre, on vous
mangera.
Les heures s’écoulèrent ainsi joyeuses et secouant des roses sur les
convives. Contre son ordinaire, le surintendant ne quitta pas la table
avant les dernières largesses du dessert.
Il souriait à la plupart de ses amis, ivre comme on l’est quand on a
enivré le cœur avant la tête, et, pour la première fois, il venait de
regarder l’horloge.
Soudain une voiture roula dans la cour, et on l’entendit, chose
étrange! au milieu du bruit et des chansons.
Fouquet dressa l’oreille, puis il tourna les yeux vers l’antichambre.
Il lui sembla qu’un pas y retentissait, et que ce pas, au lieu de
fouler le sol, pesait sur son cœur.
Instinctivement son pied quitta le pied que Mme de Bellière appuyait
sur le sien depuis deux heures.
— M. d’Herblay, évêque de Vannes, cria l’huissier.
Et la figure sombre et pensive d’Aramis apparut sur le seuil, entre les
débris de deux guirlandes dont une flamme de lampe venait de rompre les
fils.