Chapitre CLXX — Le mouchoir de Mademoiselle de La Vallière

Madame n’était pas méchante: elle n’était qu’emportée. Le roi n’était

pas imprudent: il n’était qu’amoureux.

À peine tous deux eurent-ils fait cette sorte de pacte, qui aboutissait

au rappel de La Vallière, que l’un et l’autre cherchèrent à gagner sur

le marché.

Le roi voulut voir La Vallière à chaque instant du jour.

Madame, qui sentait le dépit du roi depuis la scène des supplications,

ne voulait pas abandonner La Vallière sans combattre.

Elle semait donc les difficultés sous les pas du roi.

En effet, le roi, pour obtenir la présence de sa maîtresse, devait être

forcé de faire la cour à sa belle-sœur.

De ce plan dérivait toute la politique de Madame.

Comme elle avait choisi quelqu’un pour la seconder, et que ce quelqu’un

était Montalais, le roi se trouva cerné chaque fois qu’il venait chez

Madame. On l’entourait, et on ne le quittait pas. Madame déployait dans

ses entretiens une grâce et un esprit qui éclipsaient tout.

Montalais lui succédait. Elle ne tarda pas à devenir insupportable au

roi.

C’est ce qu’elle attendait.

Alors elle lança Malicorne; celui-ci trouva le moyen de dire au roi

qu’il y avait une jeune personne bien malheureuse à la Cour.

Le roi demanda qui était cette personne.

Malicorne répondit que c’était Mlle de Montalais.

Alors le roi déclara que c’était bien fait qu’une personne fût

malheureuse quand elle rendait la pareille aux autres.

Malicorne s’expliqua, Mlle de Montalais avait donné ses ordres.

Le roi ouvrit les yeux; il remarqua que Madame, sitôt que Sa Majesté

paraissait, paraissait aussi; qu’elle était dans les corridors

jusqu’après le départ du roi; qu’elle le reconduisait de peur qu’il ne

parlât dans les antichambres à quelqu’une des filles.

Un soir, elle alla plus loin.

Le roi était assis au milieu des dames, et il tenait dans sa main, sous

sa manchette, un billet qu’il voulait glisser dans les mains de La

Vallière.

Madame devina cette intention et ce billet. Il était bien difficile

d’empêcher le roi d’aller où bon lui semblait.

Cependant il fallait l’empêcher d’aller à La Vallière, de lui dire

bonjour, et de laisser tomber le billet sur ses genoux, derrière son

éventail ou dans son mouchoir.

Le roi, qui observait aussi, se douta qu’on lui tendait un piège.

Il se leva et transporta son fauteuil sans affectation près de Mlle de

Châtillon, avec laquelle il badina.

On faisait des bouts rimés; de Mlle de Châtillon, il alla vers

Montalais, puis vers Mlle de Tonnay-Charente.

Alors, par cette manœuvre habile, il se trouva assis devant La

Vallière, qu’il masquait entièrement.

Madame feignait une grande occupation: elle rectifiait un dessin de

fleurs sur un canevas de tapisserie.

Le roi montra le bout du billet blanc à La Vallière, et celle-ci

allongea son mouchoir, avec un regard qui voulait dire: «Mettez le

billet dedans.»

Puis, comme le roi avait posé son mouchoir à lui sur son fauteuil, il

fut assez adroit pour le jeter par terre.

De sorte que La Vallière glissa son mouchoir à elle sur le fauteuil.

Le roi le prit sans rien faire paraître, il y mit le billet et replaça

le mouchoir sur le fauteuil.

Restait à La Vallière le temps juste d’allonger la main pour prendre le

mouchoir avec son précieux dépôt.

Mais Madame avait tout vu.

Elle dit à Châtillon:

— Châtillon, ramassez donc le mouchoir du roi, s’il vous plaît, sur le

tapis.

Et la jeune fille ayant obéi précipitamment, le roi s’étant dérangé, La

Vallière s’étant troublée, on vit l’autre mouchoir sur le fauteuil.

— Ah! pardon! Votre Majesté a deux mouchoirs, dit-elle.

Et force fut au roi de renfermer dans sa poche le mouchoir de La

Vallière avec le sien. Il y gagnait ce souvenir de l’amante, mais

l’amante y perdait un quatrain qui avait coûté dix heures au roi, qui

valait peut-être à lui seul un long poème.

D’où la colère du roi et le désespoir de La Vallière.

Ce serait chose impossible à décrire.

Mais alors il se passa un événement incroyable.

Quand le roi partit pour retourner chez lui, Malicorne, prévenu on ne

sait comment, se trouvait dans l’antichambre.

Les antichambres du Palais-Royal sont obscures naturellement, et, le

soir, on y mettait peu de cérémonie chez Madame; elles étaient mal

éclairées.

Le roi aimait ce petit jour. Règle générale, l’amour, dont l’esprit et

le cœur flamboient constamment, n’aime pas la lumière autre part que

dans l’esprit et dans le cœur.

Donc, l’antichambre était obscure; un seul page portait le flambeau

devant Sa Majesté.

Le roi marchait d’un pas lent et dévorait sa colère.

Malicorne passa très près du roi, le heurta presque, et lui demanda

pardon avec une humilité parfaite; mais le roi, de fort mauvaise

humeur, traita fort mal Malicorne, qui s’esquiva sans bruit.

Louis se coucha, ayant eu, ce soir-là, quelque petite querelle avec la

reine, et le lendemain, au moment où il passait dans son cabinet, le

désir lui vint de baiser le mouchoir de La Vallière.

Il appela son valet de chambre.

— Apportez-moi, dit-il, l’habit que je portais hier; mais ayez bien

soin de ne toucher à rien de ce qu’il pourrait contenir.

L’ordre fut exécuté, le roi fouilla lui-même dans la poche de son habit.

Il n’y trouva qu’un seul mouchoir, le sien; celui de La Vallière avait

disparu.

Comme il se perdait en conjectures et en soupçons, une lettre de La

Vallière lui fut apportée. Elle était conçue en ces termes.

«Qu’il est aimable à vous, mon cher seigneur, de m’avoir envoyé ces

beaux vers! que votre amour est ingénieux et persévérant! Comment ne

seriez-vous pas aimé?»

— Qu’est-ce que cela signifie, pensa le roi, il y a méprise. Cherchez

bien, dit-il au valet de chambre, un mouchoir qui devait être dans ma

poche, et si vous ne le trouvez pas, et si vous y avez touché...

Il se ravisa. Faire une affaire d’État de la perte de ce mouchoir,

c’était ouvrir toute une chronique, il ajouta:

— J’avais dans ce mouchoir une note importante qui s’était glissée dans

les plis.

— Mais, Sire, dit le valet de chambre, Votre Majesté n’avait qu’un

mouchoir, et le voici.

— C’est vrai, répliqua le roi en grinçant des dents, c’est vrai. Ô

pauvreté, que je t’envie! Heureux celui qui prend lui-même et ôte de sa

poche les mouchoirs et les billets.

Il relut la lettre de La Vallière en cherchant par quel hasard le

quatrain pouvait être arrivé à son adresse. Il y avait un post-scriptum

à cette lettre:

«Je vous renvoie par votre messager cette réponse si peu digne de

l’envoi.»

— À la bonne heure! Je vais savoir quelque chose, dit-il avec joie. Qui

est là, dit-il, et qui m’apporte ce billet?

— M. Malicorne, répliqua timidement le valet de chambre.

— Qu’il entre.

Malicorne entra.

— Vous venez de chez Mlle de La Vallière? dit le roi avec un soupir.

— Oui, Sire.

— Et vous avez porté à Mlle de La Vallière quelque chose de ma part?

— Moi, Sire?

— Oui, vous.

— Non pas, Sire, non pas.

— Mlle de La Vallière le dit formellement.

— Oh! Sire, Mlle de La Vallière se trompe.

Le roi fronça le sourcil.

— Quel est ce jeu? dit-il. Expliquez-vous; pourquoi Mlle de La Vallière

vous appelle-t-elle mon messager?... Qu’avez-vous porté à cette dame?

Parlez vite monsieur.

— Sire, j’ai porté à Mlle de La Vallière un mouchoir, et voilà tout.

— Un mouchoir... Quel mouchoir?

— Sire, au moment où j’eus la douleur, hier, de me heurter contre la

personne de Votre Majesté, malheur que je déplorerai toute ma vie,

surtout après le mécontentement que vous me témoignâtes; à ce moment,

Sire, je demeurai immobile de désespoir, Votre Majesté était trop loin

pour entendre mes excuses, et je vis par terre quelque chose de blanc.

— Ah! fit le roi.

— Je me baissai, c’était un mouchoir. J’eus un instant l’idée qu’en

heurtant Votre Majesté, j’avais aidé à ce que ce mouchoir sortît de sa

poche; mais, en le palpant respectueusement, je sentis un chiffre que

je regardai, c’était le chiffre de Mlle de La Vallière; je présumai

qu’en arrivant cette demoiselle avait laissé tomber son mouchoir, je me

hâtai de le lui rendre à la sortie, et voilà tout ce que j’ai remis à

Mlle de La Vallière; je supplie Votre Majesté de le croire.

Malicorne était si naïf, si désolé, si humble, que le roi prit un

excessif plaisir à l’entendre.

Il lui sut gré de ce hasard comme du plus grand service rendu.

— Voilà déjà deux heureuses rencontres que j’ai avec vous, monsieur,

dit-il: vous pouvez compter sur mon amitié.

Le fait est que, purement et simplement, Malicorne avait volé le

mouchoir dans la poche du roi aussi galamment que l’eût pu faire un des

tire-laine de la bonne ville de Paris.

Madame ignora toujours cette histoire. Mais Montalais la fit soupçonner

à La Vallière, et la Vallière la conta plus tard au roi, qui en rit

excessivement et proclama Malicorne un grand politique.

Louis XIV avait raison, et l’on sait qu’il se connaissait en hommes.

Chapitre CLXXI — Où il est traité des jardiniers, des échelles et des

filles d’honneur

Malheureusement, les miracles ne pouvaient toujours durer, tandis que

la mauvaise humeur de Madame durait toujours.

Au bout de huit jours, le roi en était venu à ne plus pouvoir regarder

La Vallière sans qu’un regard de soupçon croisât le sien.

Lorsqu’une partie de promenade était proposée, pour éviter que la

scène de la pluie ou du chêne royal ne se renouvelât, Madame avait

des indispositions toutes prêtes: grâce à ces indispositions, elle ne

sortait pas, et ses filles d’honneur restaient à la maison.

De visite nocturne, pas la moindre; il n’y avait pas moyen.

C’est que, sous ce rapport, dès les premiers jours, le roi avait

éprouvé un douloureux échec.

Comme à Fontainebleau, il avait pris de Saint-Aignan avec lui et avait

voulu se rendre chez La Vallière. Mais il n’avait trouvé que Mlle de

Tonnay-Charente, qui s’était mise à crier au feu et au voleur; de telle

sorte qu’une légion de femmes de chambres, de surveillantes et de

pages étaient accourus, et que de Saint-Aignan, resté seul pour sauver

l’honneur de son maître enfui, avait encouru, de la part de la reine

mère et de Madame, une mercuriale sévère.

En outre, le lendemain, il avait reçu deux cartels de la famille de

Mortemart.

Il avait fallu que le roi intervînt.

Cette méprise était venue de ce que Madame avait subitement ordonné

un changement de logis à ses filles, et que La Vallière et Montalais

avaient été appelées à coucher dans le cabinet même de leur maîtresse.

Rien n’était donc plus possible, pas même les lettres: écrire sous les

yeux d’un argus aussi féroce, d’une douceur aussi inégale que celle de

Madame, c’était s’exposer aux plus grands dangers.

On peut juger dans quel état d’irritation continue et de colère

croissante toutes ces piqûres d’aiguille mettaient le lion.

Le roi se décomposait le sang à chercher des moyens, et, comme il ne

s’ouvrait ni à Malicorne ni à d’Artagnan, les moyens ne se trouvaient

pas.

Malicorne eut bien çà et là quelques éclairs héroïques pour encourager

le roi à une entière confidence.

Mais, soit honte, soit défiance, le roi commençait d’abord à mordre,

puis bientôt abandonnait l’hameçon.

Ainsi, par exemple, un soir que le roi traversait le jardin et

regardait tristement les fenêtres de Madame, Malicorne heurta une

échelle sous une bordure de buis, et dit à Manicamp, qui marchait avec

lui derrière le roi, et qui n’avait rien heurté ni rien vu:

— Est-ce que vous n’avez pas vu que je viens de heurter une échelle et

que j’ai manqué de tomber?

— Non, dit Manicamp, distrait comme d’habitude; mais vous n’êtes pas

tombé, à ce qu’il paraît?

— N’importe! il n’en est pas moins dangereux de laisser ainsi traîner

les échelles.

— Oui, l’on peut se faire mal, surtout quand on est distrait.

— Ce n’est pas cela: je veux dire qu’il est dangereux de laisser

traîner ainsi les échelles sous les fenêtres des filles d’honneur.

Louis tressaillit imperceptiblement.

— Comment cela? demanda Manicamp.

— Parlez plus haut, lui souffla Malicorne en lui poussant le bras.

— Comment cela? dit plus haut Manicamp.

Le roi prêta l’oreille.

— Voilà, par exemple, dit Malicorne, une échelle qui a dix-neuf pieds,

juste la hauteur de la corniche des fenêtres.

Manicamp, au lieu de répondre, rêvassait.

— Demandez-moi donc de quelles fenêtres, lui souffla Malicorne.

— Mais de quelles fenêtres entendez-vous donc parler? lui demanda tout

haut Manicamp.

— De celles de Madame.

— Eh!

— Oh! je ne dis pas que l’on ose jamais monter chez Madame; mais dans

le cabinet de Madame, séparé par une simple cloison, couchent Mlles de

La Vallière et de Montalais, qui sont deux jolies personnes.

— Par une simple cloison? dit Manicamp.

— Tenez, voici la lumière assez éclatante des appartements de Madame:

voyez-vous ces deux fenêtres?

— Oui.

— Et cette fenêtre voisine des autres, éclairée d’une façon moins vive,

la voyez-vous?

— À merveille.

— C’est celle des filles d’honneur. Tenez, il fait chaud, voilà

justement Mlle de La Vallière qui ouvre sa fenêtre; ah! qu’un amoureux

hardi pourrait lui dire de choses, s’il soupçonnait là cette échelle de

dix-neuf pieds qui atteint juste à la corniche!

— Mais elle n’est pas seule, avez-vous dit? elle est avec Mlle de

Montalais?

— Mlle de Montalais ne compte pas; c’est une amie d’enfance,

entièrement dévouée, un véritable puits où l’on peut jeter tous les

secrets qu’on veut perdre.

Pas un mot de l’entretien n’avait échappé au roi.

Malicorne avait même remarqué que le roi avait ralenti le pas pour lui

donner le temps de finir.

Aussi, arrivé à la porte, il congédia tout le monde, à l’exception de

Malicorne.

Cela n’étonna personne, on savait le roi amoureux et on le soupçonnait

de faire des vers au clair de la lune.

Bien qu’il n’y eût pas de lune ce soir-là, le roi néanmoins pouvait

avoir des vers à faire.

Tout le monde partit.

Alors le roi se retourna vers Malicorne, qui attendait respectueusement

que le roi lui adressât la parole.

— Que parliez-vous tout à l’heure d’échelle, monsieur Malicorne?

demanda-t-il.

— Moi, Sire, je parlais d’échelle?

Et Malicorne leva les yeux au ciel comme pour rattraper ses paroles

envolées.

— Oui, d’une échelle de dix-neuf pieds.

— Ah! oui, Sire, c’est vrai, mais je parlais à M. de Manicamp, et je me

fusse tu si j’eusse su que Votre Majesté pût nous entendre.

— Et pourquoi vous fussiez-vous tu?

— Parce que je n’eusse pas voulu faire gronder le jardinier qui l’a

oubliée... pauvre diable!

— Ne craignez rien... Voyons, qu’est-ce que cette échelle?

— Votre Majesté veut-elle la voir?

— Oui.

— Rien de plus facile, elle est là, Sire.

— Dans le buis?

— Justement.

— Montrez-la-moi.

Malicorne revint sur ses pas et conduisit le roi à l’échelle.

— La voilà, Sire, dit-il.

— Tirez-la donc un peu.

Malicorne mit l’échelle dans l’allée.

Le roi marcha longitudinalement dans le sens de l’échelle.

— Hum! fit-il... Vous dites qu’elle a dix-neuf pieds?

— Oui, Sire.

— Dix-neuf pieds, c’est beaucoup: je ne la crois pas si longue, moi.

— On voit mal comme cela, Sire. Si l’échelle était debout contre un

arbre ou contre un mur, par exemple, on verrait mieux, attendu que la

comparaison aiderait beaucoup.

— Oh! n’importe, monsieur Malicorne, j’ai peine à croire que l’échelle

ait dix-neuf pieds.

— Je sais combien Votre Majesté a le coup d’œil sûr, et cependant je

gagerais.

Le roi secoua la tête.

— Il y a un moyen infaillible de vérification, dit Malicorne.

— Lequel?

— Chacun sait, Sire, que le rez-de-chaussée du palais a dix-huit pieds.

— C’est vrai, on peut le savoir.

— Eh bien! en appliquant l’échelle le long du mur, on jugerait.

— C’est vrai.

Malicorne enleva l’échelle comme une plume et la dressa contre la

muraille.

Il choisit, ou plutôt le hasard choisit la fenêtre même du cabinet de

La Vallière pour faire son expérience.

L’échelle arriva juste à l’arête de la corniche, c’est-à-dire presque à

l’appui de la fenêtre, de sorte qu’un homme placé sur l’avant-dernier

échelon, un homme de taille moyenne, comme était le roi, par exemple,

pouvait facilement communiquer avec les habitants ou plutôt les

habitantes de la chambre.

À peine l’échelle fut-elle posée, que le roi, laissant là l’espèce

de comédie qu’il jouait, commença à gravir les échelons, tandis que

Malicorne tenait l’échelle. Mais à peine était-il à moitié de sa route

aérienne, qu’une patrouille de Suisses parut dans le jardin et s’avança

droit à l’échelle.

Le roi descendit précipitamment et se cacha dans un massif.

Malicorne comprit qu’il fallait se sacrifier. S’il se cachait de son

côté, on chercherait jusqu’à ce que l’on trouvât ou lui ou le roi, et

peut-être tous deux.

Mieux valait qu’il fût trouvé tout seul.

En conséquence, Malicorne se cacha si maladroitement qu’il fut arrêté

tout seul. Une fois arrêté, Malicorne fut conduit au poste; une fois au

poste, il se nomma; une fois nommé, il fut reconnu.

Pendant ce temps, de massif en massif, le roi regagnait la petite porte

de son appartement, fort humilié et surtout fort désappointé.

D’autant plus que le bruit de l’arrestation avait attiré La Vallière

et Montalais à leur fenêtre, et que Madame elle-même avait paru à la

sienne entre deux bougies, demandant de quoi il s’agissait.

Pendant ce temps, Malicorne se réclamait de d’Artagnan. D’Artagnan

accourut à l’appel de Malicorne.

Mais en vain essaya-t-il de lui faire comprendre ses raisons, mais en

vain d’Artagnan les comprit-il, mais en vain encore ces deux esprits

si fins et si inventifs donnèrent-ils un tour à l’aventure; il n’y eut

pour Malicorne d’autre ressource que de passer pour avoir voulu entrer

chez Mlle de Montalais, comme M. de Saint-Aignan avait passé pour avoir

voulu forcer la porte de Mlle de Tonnay-Charente.

Madame était inflexible, pour cette double raison que, si en effet

M. Malicorne avait voulu entrer nuitamment chez elle par la fenêtre

et à l’aide d’une échelle pour voir Montalais, c’était de la part de

Malicorne un essai punissable et qu’il fallait punir.

Et, par cette autre raison que, si Malicorne, au lieu d’agir en son

propre nom, avait agi comme intermédiaire entre La Vallière et une

personne qu’elle ne voulait pas nommer, son crime était bien plus grand

encore, puisque la passion, qui excuse tout, n’était point là pour

l’excuser.

Madame jeta donc les hauts cris et fit chasser Malicorne de la maison

de Monsieur, sans réfléchir, la pauvre aveugle, que Malicorne et

Montalais la tenaient dans leurs serres par la visite à M. de Guiche et

par bien d’autres endroits tout aussi délicats.

Montalais, furieuse, voulut se venger tout de suite, Malicorne lui

démontra que l’appui du roi valait toutes les disgrâces du monde et

qu’il était beau de souffrir pour le roi.

Malicorne avait raison. Aussi, quoiqu’elle fût femme, et plutôt dix

fois qu’une, ramena-t-il Montalais à son avis.

Puis, de son côté, hâtons-nous de le dire, le roi aida aux consolations.

D’abord, il fit compter à Malicorne cinquante mille livres en

dédommagement de sa charge perdue.

Ensuite, il le plaça dans sa propre maison, heureux de se venger ainsi

sur Madame de tout ce qu’elle avait fait endurer à lui et à La Vallière.

Mais, n’ayant plus Malicorne pour lui voler ses mouchoirs et lui

mesurer ses échelles, le pauvre amant était dénué.

Plus d’espoir de se rapprocher jamais de La Vallière, tant qu’elle

resterait au Palais-Royal.

Toutes les dignités et toutes les sommes du monde ne pouvaient remédier

à cela.

Heureusement, Malicorne veillait.

Il fit si bien qu’il rencontra Montalais. Il est vrai que, de son côté,

Montalais faisait de son mieux pour rencontrer Malicorne.

— Que faites-vous la nuit, chez Madame? demanda-t-il à la jeune fille.

— Mais, la nuit, je dors, répliqua-t-elle.

— Comment, vous dormez?

— Sans doute.

— Mais cela est fort mal de dormir; il ne convient pas qu’avec une

douleur comme celle que vous éprouvez une fille dorme.

— Et quelle douleur est-ce donc que j’éprouve?

— N’êtes-vous pas au désespoir de mon absence?

— Mais non, puisque vous avez reçu cinquante mille livres et une charge

chez le roi.

— N’importe, vous êtes très affligée de ne plus me voir comme vous me

voyiez auparavant; vous êtes au désespoir surtout de ce que j’ai perdu

la confiance de Madame; est-ce vrai, cela? Voyons.

— Oh! c’est très vrai.

— Eh bien! cette affliction vous empêche de dormir, la nuit, et alors

vous sanglotez, vous soupirez, vous vous mouchez bruyamment, et cela

dix fois par minute.

— Mais, mon cher Malicorne, Madame ne supporte pas le moindre bruit

chez elle.

— Je le sais pardieu bien, qu’elle ne peut rien supporter; aussi vous

dis-je qu’elle s’empressera, voyant une douleur si profonde, de vous

mettre à la porte de chez elle.

— Je comprends.

— C’est heureux.

— Mais qu’arrivera-t-il alors?

— Il arrivera que La Vallière, se voyant séparée de vous, poussera la

nuit de tels gémissements et de telles lamentations, qu’elle fera du

désespoir pour deux.

— Alors on la mettra dans une autre chambre.

— Oui, mais laquelle?

— Laquelle? Vous voilà embarrassé, monsieur des Inventions.

— Nullement; quelle que soit cette chambre, elle vaudra toujours mieux

que celle de Madame.

— C’est vrai.

— Eh bien! commencez-moi un peu vos jérémiades cette nuit.

— Je n’y manquerai pas.

— Et donnez-moi le mot à La Vallière.

— Ne craignez rien, elle pleure assez tout bas.

— Eh bien! qu’elle pleure tout haut.

Et ils se séparèrent.

Chapitre CLXXII — Où il est traité de menuiserie et où il est donné

quelques détails sur la façon de percer les escaliers

Le conseil donné à Montalais fut communiqué à La Vallière, qui reconnut

qu’il manquait de sagesse, et qui, après quelque résistance venant

plutôt de sa timidité que de sa froideur, résolut de le mettre à

exécution.

Cette histoire, des deux femmes pleurant et emplissant de bruits

lamentables la chambre à coucher de Madame, fut le chef-d’œuvre de

Malicorne.

Comme rien n’est aussi vrai que l’invraisemblable, aussi naturel que

le romanesque, cette espèce de conte des _Mille et Une Nuits_ réussit

parfaitement auprès de Madame.

Elle éloigna d’abord Montalais.

Puis, trois jours, ou plutôt trois nuits après avoir éloigné Montalais,

elle éloigna La Vallière.

On donna une chambre à cette dernière dans les petits appartements

mansardés situés au-dessus des appartements des gentilshommes.

Un étage, c’est-à-dire un plancher, séparait les demoiselles des

officiers et des gentilshommes.

Un escalier particulier, placé sous la surveillance de Mme de

Navailles, conduisait chez elles.

Pour plus grande sûreté, Mme de Navailles, qui avait entendu parler des

tentatives antérieures de Sa Majesté, avait fait griller les fenêtres

des chambres et les ouvertures des cheminées.

Il y avait donc toute sûreté pour l’honneur de Mlle de La Vallière,

dont la chambre ressemblait plus à une cage qu’à toute autre chose.

Mlle de La Vallière, lorsqu’elle était chez elle, et elle y était

souvent, Madame n’utilisant guère ses services depuis qu’elle la savait

en sûreté sous le regard de Mme de Navailles, Mlle de La Vallière

n’avait donc d’autre distraction que de regarder à travers les grilles

de sa fenêtre. Or, un matin qu’elle regardait comme d’habitude, elle

aperçut Malicorne à une fenêtre parallèle à la sienne.

Il tenait en main un aplomb de charpentier, lorgnait les bâtiments, et

additionnait des formules algébriques sur du papier. Il ne ressemblait

pas mal ainsi à ces ingénieurs qui, du coin d’une tranchée, relèvent

les angles d’un bastion ou prennent la hauteur des murs d’une

forteresse.

La Vallière reconnut Malicorne et le salua.

Malicorne, à son tour, répondit par un grand salut et disparut de la

fenêtre.

Elle s’étonna de cette espèce de froideur, peu habituelle au caractère

toujours égal de Malicorne; mais elle se souvint que le pauvre

garçon avait perdu son emploi pour elle, et qu’il ne devait pas être

dans d’excellentes dispositions à son égard, puisque, selon toute

probabilité, elle ne serait jamais en position de lui rendre ce qu’il

avait perdu.

Elle savait pardonner les offenses, à plus forte raison compatir au

malheur.

La Vallière eût demandé conseil à Montalais, si Montalais eût été là;

mais Montalais était absente.

C’était l’heure où Montalais faisait sa correspondance.

Tout à coup, La Vallière vit un objet lancé de la fenêtre où avait

apparu Malicorne traverser l’espace, passer à travers ses barreaux et

rouler sur son parquet.

Elle alla curieusement vers cet objet et le ramassa. C’était une de ces

bobines sur lesquelles on dévide la soie.

Seulement, au lieu de soie, un petit papier s’enroulait sur la bobine.

La Vallière le déroula et lut:

«Mademoiselle,

«Je suis inquiet de savoir deux choses:

«La première, de savoir si le parquet de votre appartement est de bois

ou de briques.

«La seconde, de savoir encore à quelle distance de la fenêtre est placé

votre lit.

«Excusez mon importunité, et veuillez me faire réponse par la même voie

qui vous a apporté ma lettre, c’est-à-dire par la voie de la bobine.

«Seulement, au lieu de la jeter dans ma chambre comme je l’ai jetée

dans la vôtre, ce qui vous serait plus difficile qu’à moi, ayez tout

simplement l’obligeance de la laisser tomber.

«Croyez-moi surtout, Mademoiselle, votre bien humble et bien

respectueux serviteur,

«Malicorne.

«Écrivez la réponse, s’il vous plaît, sur la lettre même.»

— Ah! le pauvre garçon, s’écria La Vallière, il faut qu’il soit devenu

fou.

Et elle dirigea du côté de son correspondant, que l’on entrevoyait dans

la pénombre de la chambre, un regard plein d’affectueuse compassion.

Malicorne comprit, et secoua la tête comme pour lui répondre:

«Non, non, je ne suis point fou, soyez tranquille.»

Elle sourit d’un air de doute.

«Non, non, reprit-il du geste, la tête est bonne.»

Et il montra sa tête.

Puis, agitant la main comme un homme qui écrit rapidement:

«Allons, écrivez», mima-t-il avec une sorte de prière.

La Vallière, fût-il fou, ne vit point d’inconvénient à faire ce que

Malicorne lui demandait; elle prit un crayon et écrivit: «Bois.»

Puis elle compta dix pas de la fenêtre à son lit, et écrivit encore:

«Dix pas.»

Ce qu’ayant fait, elle regarda du côté de Malicorne, lequel la salua et

lui fit signe qu’il descendait.

La Vallière comprit que c’était pour recevoir la bobine.

Elle s’approcha de la fenêtre, et, conformément aux instructions de

Malicorne, elle la laissa tomber.

Le rouleau courait encore sur les dalles quand Malicorne s’élança,

l’atteignit, le ramassa, se mit à l’éplucher comme fait un singe d’une

noix, et courut d’abord vers la demeure de M. de Saint-Aignan.

De Saint-Aignan avait choisi ou plutôt sollicité son logement le plus

près possible du roi, pareil à ces plantes qui recherchent les rayons

du soleil pour se développer plus fructueusement.

Son logement se composait de deux pièces, dans le corps de logis même

occupé par Louis XIV.

M. de Saint-Aignan était fier de cette proximité, qui lui donnait

l’accès facile chez Sa Majesté, et, de plus, la faveur de quelques

rencontres inattendues.

Il s’occupait, au moment où nous parlons de lui, à faire tapisser

magnifiquement ces deux pièces, comptant sur l’honneur de quelques

visites du roi, car Sa Majesté, depuis la passion qu’elle avait pour La

Vallière, avait choisi de Saint-Aignan pour confident, et ne pouvait se

passer de lui ni la nuit ni le jour.

Malicorne se fit introduire chez le comte et ne rencontra point de

difficultés, parce qu’il était bien vu du roi et que le crédit de l’un

est toujours une amorce pour l’autre.

De Saint-Aignan demanda au visiteur s’il était riche de quelque

nouvelle.

— D’une grande, répondit celui-ci.

— Ah! ah! fit de Saint-Aignan, curieux comme un favori; laquelle?

— Mlle de La Vallière a déménagé.

— Comment cela? dit de Saint-Aignan en ouvrant de grands yeux.

— Oui.

— Elle logeait chez Madame.

— Précisément. Mais Madame s’est ennuyée du voisinage et l’a installée

dans une chambre qui se trouve précisément au-dessus de votre futur

appartement.

— Comment, _là-haut?_ s’écria de Saint-Aignan avec surprise et en

désignant du doigt l’étage supérieur.

— Non, dit Malicorne, _là-bas_.

Et il lui montra le corps de bâtiment situé en face.

— Pourquoi dites-vous alors que sa chambre est au-dessus de mon

appartement?

— Parce que je suis certain que votre appartement doit tout

naturellement être sous la chambre de La Vallière.

De Saint-Aignan, à ces mots, envoya à l’adresse du pauvre Malicorne un

de ces regards comme La Vallière lui en avait déjà envoyé un, un quart

d’heure auparavant. C’est-à-dire qu’il le crut fou.

— Monsieur, lui dit Malicorne, je demande à répondre à votre pensée.

— Comment! à ma pensée?...

— Sans doute; vous n’avez pas compris, ce me semble, parfaitement ce

que je voulais dire.

— Je l’avoue.

— Eh bien! vous n’ignorez pas qu’au-dessous des filles d’honneur de

Madame sont logés les gentilshommes du roi et de Monsieur.

— Oui, puisque Manicamp, de Wardes et autres y logent.

— Précisément. Eh bien! monsieur, admirez la singularité de la

rencontre: les deux chambres destinées à M. de Guiche sont juste

les deux chambres situées au-dessous de celles qu’occupent Mlle de

Montalais et Mlle de La Vallière.

— Eh bien! après?

— Eh bien! après... ces deux chambres sont libres, puisque M. de

Guiche, blessé, est malade à Fontainebleau.

— Je vous jure, mon cher monsieur, que je ne devine pas.

— Ah! si j’avais le bonheur de m’appeler de Saint-Aignan, je devinerais

tout de suite, moi.

— Et que feriez-vous?

— Je troquerais immédiatement les chambres que j’occupe ici contre

celles que M. de Guiche n’occupe point là-bas.

— Y pensez-vous? fit de Saint-Aignan avec dédain; abandonner le premier

poste d’honneur, le voisinage du roi, un privilège accordé seulement

aux princes de sang, aux ducs et pairs?... Mais, mon cher monsieur de

Malicorne, permettez-moi de vous dire que vous êtes fou.

— Monsieur, répondit gravement le jeune homme, vous commettez deux

erreurs... Je m’appelle Malicorne tout court, et je ne suis pas fou.

Puis, tirant un papier de sa poche:

— Écoutez ceci, dit-il; après quoi, je vous montrerai cela.

— J’écoute, dit de Saint-Aignan.

— Vous savez que Madame veille sur La Vallière comme Argus veillait sur

la nymphe Io.

— Je le sais.

— Vous savez que le roi a voulu, mais en vain, parler à la prisonnière,

et que ni vous ni moi n’avons réussi à lui procurer cette fortune.

— Vous en savez surtout quelque chose, vous, mon pauvre Malicorne.

— Eh bien! que supposez-vous qu’il arriverait à celui dont

l’imagination rapprocherait les deux amants?

— Oh! le roi ne bornerait pas à peu de chose sa reconnaissance.

— Monsieur de Saint-Aignan!...

— Après?

— Ne seriez-vous pas curieux de tâter un peu de la reconnaissance

royale?

— Certes, répondit de Saint-Aignan, une faveur de mon maître, quand

j’aurais fait mon devoir, ne saurait que m’être précieuse.

— Alors, regardez ce papier, monsieur le comte.

— Qu’est-ce que ce papier? un plan?

— Celui des deux chambres de M. de Guiche, qui, selon toute

probabilité, vont devenir vos deux chambres.

— Oh! non, quoi qu’il arrive.

— Pourquoi cela?

— Parce que mes deux chambres, à moi, sont convoitées par trop de

gentilshommes à qui je ne les abandonnerais certes pas: par M. de

Roquelaure, par M. de La Ferté, par M. Dangeau.

— Alors, je vous quitte, monsieur le comte, et je vais offrir à l’un de

ces messieurs le plan que je vous présentais et les avantages y annexés.

— Mais que ne les gardez-vous pour vous? demanda de Saint-Aignan avec

défiance.

— Parce que le roi ne me fera jamais l’honneur de venir ostensiblement

chez moi, tandis qu’il ira à merveille chez l’un de ces messieurs.

— Quoi! le roi ira chez l’un de ces messieurs?

— Pardieu! s’il ira? dix fois pour une. Comment! vous me demandez si le

roi ira dans un appartement qui le rapprochera de Mlle de La Vallière!

— Beau rapprochement... avec tout un étage entre soi.

Malicorne déplia le petit papier de la bobine.

— Monsieur le comte, dit-il, remarquez, je vous prie, que le plancher

de la chambre de Mlle de La Vallière est un simple parquet de bois.

— Eh bien?

— Eh! bien, vous prendrez un ouvrier charpentier qui, enfermé chez vous

sans savoir où on le mène, ouvrira votre plafond et, par conséquent, le

parquet de Mlle de La Vallière.

— Ah! mon Dieu! s’écria de Saint-Aignan comme ébloui.

— Plaît-il? fit Malicorne.

— Je dis que voilà une idée bien audacieuse, monsieur.

— Elle paraîtra bien mesquine au roi, je vous assure.

— Les amoureux ne réfléchissent point au danger.

— Quel danger craignez-vous, monsieur le comte?

— Mais un percement pareil, c’est un bruit effroyable, tout le château

en retentira?

— Oh! monsieur le comte, je suis sûr, moi, que l’ouvrier que je vous

désignerai ne fera pas le moindre bruit. Il sciera un quadrilatère de

six pieds avec une scie garnie d’étoupe, et nul, même des plus voisins,

ne s’apercevra qu’il travaille.

— Ah! mon cher monsieur Malicorne, vous m’étourdissez, vous me

bouleversez.

— Je continue, répondit tranquillement Malicorne: dans la chambre dont

vous avez percé le plafond, vous entendez bien, n’est-ce pas?

— Oui.

— Vous dresserez un escalier qui permette, soit à Mlle de La Vallière

de descendre chez vous, soit au roi de monter chez Mlle de La Vallière.

— Mais cet escalier, on le verra?

— Non, car, de votre côté, il sera caché par une cloison sur laquelle

vous étendrez une tapisserie pareille à celle qui garnira le reste de

l’appartement; chez Mlle de La Vallière, il disparaîtra sous une trappe

qui sera le parquet même, et qui s’ouvrira sous le lit.

— En effet, dit de Saint-Aignan, dont les yeux commencèrent à étinceler.

— Maintenant, monsieur le comte, je n’ai pas besoin de vous faire

avouer que le roi viendra souvent dans la chambre où sera établi un

pareil escalier. Je crois que M. Dangeau, particulièrement, sera frappé

de mon idée, et je vais la lui développer.

— Ah! cher monsieur Malicorne! s’écria de Saint-Aignan, vous oubliez

que c’est à moi que vous en avez parlé le premier, et que, par

conséquent, j’ai les droits de la priorité.

— Voulez-vous donc la préférence?

— Si je la veux! je crois bien!

— Le fait est, monsieur de Saint-Aignan, que c’est un cordon pour la

première promotion que je vous donne là, et peut-être même quelque bon

duché.

— C’est, du moins, répondit de Saint-Aignan rouge de plaisir, une

occasion de montrer au roi qu’il n’a pas tort de m’appeler quelquefois

son ami, occasion, cher monsieur Malicorne, que je vous devrai.

— Vous ne l’oublierez pas un peu? demanda Malicorne en souriant.

— Je m’en ferai gloire, monsieur.

— Moi, monsieur, je ne suis pas l’ami du roi, je suis son serviteur.

— Oui, et, si vous pensez qu’il y a un cordon bleu pour moi dans cet

escalier, je pense qu’il y aura bien pour vous un rouleau de lettres de

noblesse.

Malicorne s’inclina.

— Il ne s’agit plus, maintenant, que de déménager, dit de Saint-Aignan.

— Je ne vois pas que le roi s’y oppose; demandez-lui-en la permission.

— À l’instant même je cours chez lui.

— Et moi, je vais me procurer l’ouvrier dont nous avons besoin.

— Quand l’aurai-je?

— Ce soir.

— N’oubliez pas les précautions.

— Je vous l’amène les yeux bandés.

— Et moi, je vous envoie un de mes carrosses.

— Sans armoiries.

— Avec un de mes laquais sans livrée, c’est convenu.

— Très bien, monsieur le comte.

— Mais La Vallière.

— Eh bien?

— Que dira-t-elle en voyant l’opération?

— Je vous assure que cela l’intéressera beaucoup.

— Je le crois.

— Je suis même sûr que, si le roi n’a pas l’audace de monter chez elle,

elle aura la curiosité de descendre.

— Espérons, dit de Saint-Aignan.

— Oui, espérons, répéta Malicorne.

— Je m’en vais chez le roi, alors.

— Et vous faites à merveille.

— À quelle heure ce soir mon ouvrier?

— À huit heures.

— Et combien de temps estimez-vous qu’il lui faudra pour scier son

quadrilatère?

— Mais deux heures, à peu près; seulement, ensuite, il lui faudra le

temps d’achever ce qu’on appelle les raccords. Une nuit et une partie

de la journée du lendemain: c’est deux jours qu’il faut compter avec

l’escalier.

— Deux jours, c’est bien long.

— Dame! quand on se mêle d’ouvrir une porte sur le paradis, faut-il, au

moins, que cette porte soit décente.

— Vous avez raison; à tantôt, cher monsieur Malicorne. Mon déménagement

sera prêt pour après-demain au soir.

Le vicomte de Bragelonne, Tome III. · 第 39 / 64 题