Chapitre CLXI — Le voyage

Le lendemain, jour indiqué pour le départ, le roi, à onze heures

sonnantes, descendit, avec les reines et Madame, le grand degré pour

aller prendre son carrosse, attelé de six chevaux piaffant au bas de

l’escalier.

Toute la cour attendait dans le Fer-à-cheval en habits de voyage; et

c’était un brillant spectacle que cette quantité de chevaux sellés, de

carrosses attelés, d’hommes et de femmes entourés de leurs officiers,

de leurs valets et de leurs pages.

Le roi monta dans son carrosse accompagné des deux reines.

Madame en fit autant avec Monsieur.

Les filles d’honneur imitèrent cet exemple et prirent place, deux par

deux, dans les carrosses qui leur étaient destinés.

Le carrosse du roi prit la tête, puis vint celui de Madame, puis les

autres suivirent, selon l’étiquette.

Le temps était chaud; un léger souffle d’air, qu’on avait pu croire

assez fort le matin pour rafraîchir l’atmosphère, fut bientôt embrasé

par le soleil caché sous les nuages, et ne s’infiltra plus, à travers

cette chaude vapeur qui s’élevait du sol, que comme un vent brûlant

qui soulevait une fine poussière et frappait au visage les voyageurs

pressés d’arriver.

Madame fut la première qui se plaignit de la chaleur.

Monsieur lui répondit en se renversant dans le carrosse comme un homme

qui va s’évanouir, et il s’inonda de sels et d’eaux de senteur, tout en

poussant de profonds soupirs.

Alors Madame lui dit de son air le plus aimable:

— En vérité, monsieur, je croyais que vous eussiez été assez galant,

par la chaleur qu’il fait, pour me laisser mon carrosse à moi toute

seule et faire la route à cheval.

— À cheval! s’écria le prince avec un accent d’effroi qui fit voir

combien il était loin d’adhérer à cet étrange projet; à cheval! Mais

vous n’y pensez pas, madame, toute ma peau s’en irait par pièces au

contact de ce vent de feu.

Madame se mit à rire.

— Vous prendrez mon parasol, dit-elle.

— Et la peine de le tenir? répondit Monsieur avec le plus grand

sang-froid. D’ailleurs, je n’ai pas de cheval.

— Comment! pas de cheval? répliqua la princesse, qui, si elle ne

gagnait pas l’isolement, gagnait du moins la taquinerie; pas de cheval?

Vous faites erreur, monsieur, car je vois là-bas votre bai favori.

— Mon cheval bai? s’écria le prince en essayant d’exécuter vers la

portière un mouvement qui lui causa tant de gêne, qu’il ne l’accomplit

qu’à moitié, et qu’il se hâta de reprendre son immobilité.

— Oui, dit Madame, votre cheval, conduit en main par M. de Malicorne.

— Pauvre bête! répliqua le prince, comme il va avoir chaud!

Et, sur ces paroles, il ferma les yeux, pareil à un mourant qui expire.

Madame, de son côté, s’étendit paresseusement dans l’autre coin de la

calèche et ferma les yeux aussi, non pas pour dormir, mais pour songer

tout à son aise.

Cependant le roi, assis sur le devant de la voiture, dont il avait

cédé le fond aux deux reines, éprouvait cette vive contrariété des

amants inquiets qui, toujours, sans jamais assouvir cette soif ardente,

désirent la vue de l’objet aimé, puis s’éloignent à demi contents sans

s’apercevoir qu’ils ont amassé une soif plus ardente encore.

Le roi, marchant en tête comme nous avons dit, ne pouvait, de sa

place, apercevoir les carrosses des dames et des filles d’honneur, qui

venaient les derniers.

Il lui fallait, d’ailleurs, répondre aux éternelles interpellations de

la jeune reine, qui, tout heureuse de posséder _son cher mari_, comme

elle disait dans son oubli de l’étiquette royale, l’investissait de

tout son amour, le garrottait de tous ses soins, de peur qu’on ne vînt

le lui prendre ou qu’il ne lui prît l’envie de la quitter.

Anne d’Autriche, que rien n’occupait alors que les élancements sourds

que, de temps en temps, elle éprouvait dans le sein, Anne d’Autriche

faisait joyeuse contenance, et, bien qu’elle devinât l’impatience du

roi, elle prolongeait malicieusement son supplice par des reprises

inattendues de conversation, au moment où le roi, retombé en lui-même,

commençait à y caresser ses secrètes amours.

Tout cela, petits soins de la part de la reine, taquinerie de la part

d’Anne d’Autriche, tout cela finit pas sembler insupportable au roi,

qui ne savait pas commander aux mouvements de son cœur.

Il se plaignit d’abord de la chaleur; c’était un acheminement à

d’autres plaintes.

Mais ce fut avec assez d’adresse pour que Marie-Thérèse ne devinât

point son but.

Prenant donc ce que disait le roi au pied de la lettre, elle éventa

Louis de ses plumes d’autruche.

Mais, la chaleur passée, le roi se plaignit de crampes et d’impatiences

dans les jambes, et comme, justement, le carrosse s’arrêtait pour

relayer:

— Voulez-vous que je descende avec vous? demanda la reine. Moi aussi,

j’ai les jambes inquiètes. Nous ferons quelques pas à pied, puis les

carrosses nous rejoindront et nous y reprendrons notre place.

Le roi fronça le sourcil; c’est une rude épreuve que fait subir à

son infidèle la femme jalouse qui, quoique en proie à la jalousie,

s’observe avec assez de puissance pour ne pas donner de prétexte à la

colère.

Néanmoins, le roi ne pouvait refuser: il accepta donc, descendit, donna

le bras à la reine, et fit avec elle plusieurs pas, tandis que l’on

changeait de chevaux.

Tout en marchant, il jetait un coup d’œil envieux sur les courtisans

qui avaient le bonheur de faire la route à cheval.

La reine s’aperçut bientôt que la promenade à pied ne plaisait pas

plus au roi que le voyage en voiture. Elle demanda donc à remonter en

carrosse.

Le roi la conduisit jusqu’au marchepied, mais ne remonta point avec

elle. Il fit trois pas en arrière et chercha, dans la file des

carrosses, à reconnaître celui qui l’intéressait si vivement.

À la portière du sixième, apparaissait la blanche figure de La Vallière.

Comme le roi, immobile à sa place, se perdait en rêveries sans voir que

tout était prêt et que l’on n’attendait plus que lui, il entendit, à

trois pas, une voix qui l’interpellait respectueusement. C’était M. de

Malicorne, en costume complet d’écuyer, tenant sous son bras gauche la

bride de deux chevaux.

— Votre Majesté a demandé un cheval? dit-il.

— Un cheval! Vous auriez un de mes chevaux? demanda le roi, qui

essayait de reconnaître ce gentilhomme, dont la figure ne lui était pas

encore familière.

— Sire, répondit Malicorne, j’ai au moins un cheval au service de Votre

Majesté.

Et Malicorne indiqua le cheval bai de Monsieur, qu’avait remarqué

Madame.

L’animal était superbe et royalement caparaçonné.

— Mais ce n’est pas un de mes chevaux, monsieur? dit le roi.

— Sire, c’est un cheval des écuries de Son Altesse Royale. Mais Son

Altesse Royale ne monte pas à cheval quand il fait si chaud.

Le roi ne répondit rien, mais s’approcha vivement de ce cheval, qui

creusait la terre avec son pied.

Malicorne fit un mouvement pour tenir l’étrier; Sa Majesté était déjà

en selle.

Rendu à la gaieté par cette bonne chance, le roi courut tout souriant

au carrosse des reines qui l’attendaient, et malgré l’air effaré de

Marie-Thérèse:

— Ah! ma foi! dit-il, j’ai trouvé ce cheval et j’en profite.

J’étouffais dans le carrosse. Au revoir, mesdames.

Puis, s’inclinant gracieusement sur le col arrondi de sa monture, il

disparut en une seconde.

Anne d’Autriche se pencha pour le suivre des yeux; il n’allait pas bien

loin, car, parvenu au sixième carrosse, il fit plier les jarrets de son

cheval et ôta son chapeau.

Il saluait La Vallière, qui, à sa vue, poussa un petit cri de surprise,

en même temps qu’elle rougissait de plaisir.

Montalais, qui occupait l’autre coin du carrosse, rendit au roi un

profond salut. Puis, en femme d’esprit, elle feignit d’être très

occupée du paysage, et se retira dans le coin à gauche.

La conversation du roi et de La Vallière commença comme toutes les

conversations d’amants, par d’éloquents regards et par quelques mots

d’abord vides de sens. Le roi expliqua comment il avait eu chaud dans

son carrosse, à tel point qu’un cheval lui avait paru un bienfait.

— Et, ajouta-t-il, le bienfaiteur est un homme tout à fait intelligent,

car il m’a deviné. Maintenant, il me reste un désir, c’est de savoir

quel est le gentilhomme qui a servi si adroitement son roi, et l’a

sauvé du cruel ennui où il était.

Montalais, pendant ce colloque qui, dès les premiers mots, l’avait

réveillée, Montalais s’était approchée et s’était arrangée de façon à

rencontrer le regard du roi vers la fin de sa phrase.

Il en résulta que, comme le roi regardait autant elle que La

Vallière en interrogeant, elle put croire que c’était elle que l’on

interrogeait, et, par conséquent, elle pouvait répondre.

Elle répondit donc:

— Sire, le cheval que monte Votre Majesté est un des chevaux de

Monsieur, que conduisait en main un des gentilshommes de Son Altesse

Royale.

— Et comment s’appelle ce gentilhomme, s’il vous plaît, mademoiselle?

— M. de Malicorne, Sire.

Le nom fit son effet ordinaire.

— Malicorne? répéta le roi en souriant.

— Oui, Sire, répliqua Aure. Tenez, c’est ce cavalier qui galope ici à

ma gauche.

Et elle indiquait, en effet, notre Malicorne, qui, d’un air béat,

galopait à la portière de gauche, sachant bien qu’on parlait de lui en

ce moment même, mais ne bougeant pas plus sur la selle qu’un sourd et

muet.

— Oui, c’est ce cavalier, dit le roi; je me rappelle sa figure et je me

rappellerai son nom.

Et le roi regarda tendrement La Vallière.

Aure n’avait plus rien à faire; elle avait laissé tomber le nom de

Malicorne; le terrain était bon; il n’y avait maintenant qu’à laisser

le nom pousser et l’événement porter ses fruits.

En conséquence, elle se rejeta dans son coin avec le droit de faire à

M. de Malicorne autant de signes agréables qu’elle voudrait, puisque M.

de Malicorne avait eu le bonheur de plaire au roi. Comme on comprend

bien, Montalais ne s’en fit pas faute. Et Malicorne, avec sa fine

oreille et son œil sournois, empocha les mots:

— Tout va bien.

Le tout accompagné d’une pantomime qui renfermait un semblant de baiser.

— Hélas! mademoiselle, dit enfin le roi, voilà que la liberté de la

campagne va cesser; votre service chez Madame sera plus rigoureux, et

nous ne vous verrons plus.

— Votre Majesté aime trop Madame, répondit Louise, pour ne pas venir

chez elle souvent; et quand Votre Majesté traversera la chambre...

— Ah! dit le roi d’une voix tendre et qui baissait par degrés,

s’apercevoir n’est point se voir, et cependant il semble que ce soit

assez pour vous.

Louise ne répondit rien; un soupir gonflait son cœur, mais elle étouffa

ce soupir.

— Vous avez sur vous-même une grande puissance, dit le roi.

La Vallière sourit avec mélancolie.

— Employez cette force à aimer, continua-t-il, et je bénirai Dieu de

vous l’avoir donnée.

La Vallière garda le silence, mais leva sur le roi un œil chargé

d’amour.

Alors, comme s’il eût été dévoré par ce brûlant regard, Louis passa la

main sur son front, et, pressant son cheval des genoux, lui fit faire

quelques pas en avant.

Elle, renversée en arrière, l’œil demi-clos, couvait du regard ce beau

cavalier, dont les plumes ondoyaient au vent: elle aimait ses bras

arrondis avec grâce; sa jambe, fine et nerveuse, serrant les flancs

du cheval; cette coupe arrondie de profil, que dessinaient de beaux

cheveux bouclés, se relevant parfois pour découvrir une oreille rose et

charmante.

Enfin, elle aimait, la pauvre enfant, et elle s’enivrait de son amour.

Après un instant, le roi revint près d’elle.

— Oh! fit-il, vous ne voyez donc pas que votre silence me perce le

cœur! oh! mademoiselle, que vous devez être impitoyable lorsque vous

êtes résolue à quelque rupture; puis je vous crois changeante... Enfin,

enfin, je crains cet amour profond qui me vient de vous.

— Oh! Sire, vous vous trompez, dit La Vallière, quand j’aimerai, ce

sera pour toute la vie.

— Quand vous aimerez! s’écria le roi avec hauteur. Quoi! vous n’aimez

donc pas?

Elle cacha son visage dans ses mains.

— Voyez-vous, voyez-vous, dit le roi, que j’ai raison de vous accuser;

voyez-vous que vous êtes changeante, capricieuse, coquette, peut-être;

voyez-vous! oh! mon Dieu! mon Dieu!

— Oh! non, dit-elle. Rassurez-vous, Sire, non, non, non!

— Promettez-moi donc alors que vous serez toujours la même pour moi?

— Oh! toujours, Sire.

— Que vous n’aurez point de ces duretés qui brisent le cœur, point de

ces changements soudains qui me donneraient la mort?

— Non! oh! non.

— Eh bien, tenez, j’aime les promesses, j’aime à mettre sous la

garantie du serment, c’est-à-dire sous la sauvegarde de Dieu, tout

ce qui intéresse mon cœur et mon amour. Promettez-moi, ou plutôt

jurez-moi, jurez-moi que, si dans cette vie que nous allons commencer,

vie toute de sacrifices, de mystères, de douleurs, vie toute de

contretemps et de malentendus; jurez-moi que, si nous nous sommes

trompés, que, si nous nous sommes mal compris, que, si nous nous sommes

fait un tort, et c’est un crime en amour, jurez-moi, Louise!...

Elle tressaillit jusqu’au fond de l’âme; c’était la première fois

qu’elle entendait son nom prononcé ainsi par son royal amant.

Quant à Louis, ôtant son gant, il étendit la main jusque dans le

carrosse.

— Jurez-moi, continua-t-il, que, dans toutes nos querelles, jamais, une

fois loin l’un de l’autre, jamais nous ne laisserons passer la nuit sur

une brouille sans qu’une visite, ou tout au moins un message de l’un de

nous aille porter à l’autre la consolation et le repos.

La Vallière prit dans ses deux mains froides la main brûlante de son

amant, et la serra doucement, jusqu’à ce qu’un mouvement du cheval,

effrayé par la rotation et la proximité de la roue, l’arrachât à ce

bonheur.

Elle avait juré.

— Retournez, Sire, dit-elle, retournez près des reines; je sens un

orage là-bas, un orage qui menace mon cœur.

Louis obéit, salua Mlle de Montalais et partit au galop pour rejoindre

le carrosse des reines.

En passant, il vit Monsieur qui dormait.

Madame ne dormait pas, elle.

Elle dit au roi, à son passage:

— Quel bon cheval, Sire!... N’est-ce pas le cheval bai de Monsieur?

Quant à la jeune reine, elle ne dit rien que ces mots:

— Êtes-vous mieux, mon cher Sire?

Le vicomte de Bragelonne, Tome III. · 第 31 / 64 题