Chapitre CXLI — La lettre de M. de Baisemeaux

D’Artagnan, fidèle à son plan, alla dès le lendemain matin rendre

visite à M. de Baisemeaux.

C’était jour de propreté à la Bastille: les canons étaient brossés,

fourbis, les escaliers grattés; les porte-clefs semblaient occupés du

soin de polir leurs clefs elles-mêmes.

Quant aux soldats de la garnison, ils se promenaient dans leurs cours,

sous prétexte qu’ils étaient assez propres.

Le commandant Baisemeaux reçut d’Artagnan d’une façon plus que polie;

mais il fut avec lui d’une réserve tellement serrée, que toute la

finesse de d’Artagnan ne lui tira pas une syllabe.

Plus il se retenait dans ses limites, plus la défiance de d’Artagnan

croissait.

Ce dernier crut même remarquer que le commandant agissait en vertu

d’une recommandation récente.

Baisemeaux n’avait pas été au Palais-Royal, avec d’Artagnan, l’homme

froid et impénétrable que celui-ci trouva dans le Baisemeaux de la

Bastille.

Quand d’Artagnan voulut le faire parler sur les affaires si pressantes

d’argent qui avaient amené Baisemeaux à la recherche d’Aramis et le

rendaient expansif malgré tout ce soir-là, Baisemeaux prétexta des

ordres à donner dans la prison même, et laissa d’Artagnan se morfondre

si longtemps à l’attendre, que notre mousquetaire, certain de ne point

obtenir un mot de plus, partit de la Bastille sans que Baisemeaux fût

revenu de son inspection.

Mais il avait un soupçon, d’Artagnan, et, une fois le soupçon éveillé,

l’esprit de d’Artagnan ne dormait plus.

Il était aux hommes ce que le chat est aux quadrupèdes, l’emblème de

l’inquiétude à la fois et de l’impatience.

Un chat inquiet ne demeure pas plus en place que le flocon de soie qui

se balance à tout souffle d’air. Un chat qui guette est mort devant son

poste d’observation, et ni la faim ni la soif ne savent le tirer de sa

méditation.

D’Artagnan, qui brûlait d’impatience, secoua tout à coup ce sentiment

comme un manteau trop lourd. Il se dit que la chose qu’on lui cachait

était précisément celle qu’il importait de savoir.

En conséquence, il réfléchit que Baisemeaux ne manquerait pas de

faire prévenir Aramis, si Aramis lui avait donné une recommandation

quelconque. C’est ce qui arriva.

Baisemeaux avait à peine eu le temps matériel de revenir du donjon, que

d’Artagnan s’était mis en embuscade près de la rue du Petit-Musc, de

façon à voir tous ceux qui sortiraient de la Bastille.

Après une heure de station à la _Herse-d’Or_, sous l’auvent où l’on

prenait un peu d’ombre, d’Artagnan vit sortir un soldat de garde.

Or, c’était le meilleur indice qu’il pût désirer. Tout gardien ou

porte-clefs a ses jours de sortie et même ses heures à la Bastille,

puisque tous sont astreints à n’avoir ni femme ni logement dans le

château; ils peuvent donc sortir sans exciter la curiosité.

Mais un soldat caserné est renfermé pour vingt-quatre heures lorsqu’il

est de garde, on le sait bien, et d’Artagnan le savait mieux que

personne. Ce soldat ne devait donc sortir en tenue de service que pour

un ordre exprès et pressé.

Le soldat, disons-nous, partit de la Bastille, et lentement, lentement,

comme un heureux mortel à qui, au lieu d’une faction devant un insipide

corps de garde, ou sur un bastion non moins ennuyeux, arrive la bonne

aubaine d’une liberté jointe à une promenade, ces deux plaisirs

comptant comme service. Il se dirigea vers le faubourg Saint-Antoine,

humant l’air, le soleil, et regardant les femmes.

D’Artagnan le suivit de loin. Il n’avait pas encore fixé ses idées

là-dessus.

«Il faut tout d’abord, pensa-t-il, que je voie la figure de ce drôle.

Un homme vu est un homme jugé.»

D’Artagnan doubla le pas, et, ce qui n’était pas bien difficile,

devança le soldat.

Non seulement il vit sa figure, qui était assez intelligente et

résolue, mais encore il vit son nez, qui était un peu rouge.

«Le drôle aime l’eau-de-vie», se dit-il.

En même temps qu’il voyait le nez rouge, il voyait dans la ceinture du

soldat un papier blanc.

«Bon! il a une lettre, ajouta d’Artagnan. Or, un soldat se trouve trop

joyeux d’être choisi par M. de Baisemeaux pour estafette, il ne vend

pas le message.»

Comme d’Artagnan se rongeait les poings, le soldat avançait toujours

dans le faubourg Saint-Antoine.

«Il va certainement à Saint-Mandé, se dit-il, et je ne saurai pas ce

qu’il y a dans la lettre...»

C’était à en perdre la tête.

«Si j’étais en uniforme, se dit d’Artagnan, je ferais prendre le drôle

et sa lettre avec lui. Le premier corps de garde me prêterait la main.

Mais du diable si je dis mon nom pour un fait de ce genre. Le faire

boire, il se défiera et puis il me grisera... Mordioux! je n’ai plus

d’esprit, et c’en est fait de moi. Attaquer ce malheureux, le faire

dégainer, le tuer pour sa lettre. Bon, s’il s’agissait d’une lettre de

reine à un lord, ou d’une lettre de cardinal à une reine. Mais, mon

Dieu, quelles piètres intrigues que celles de MM. Aramis et Fouquet

avec M. Colbert! La vie d’un homme pour cela, oh! non, pas même dix

écus.»

Comme il philosophait de la sorte en mangeant ses ongles et moustaches,

il aperçut un petit groupe d’archers et un commissaire.

Ces gens emmenaient un homme de belle mine qui se débattait du meilleur

cœur.

Les archers lui avaient déchiré ses habits, et on le traînait. Il

demandait qu’on le conduisît avec égards, se prétendant gentilhomme et

soldat.

Il vit notre soldat marcher dans la rue, et cria:

— Soldat, à moi!

Le soldat marcha du même pas vers celui qui l’interpellait, et la foule

le suivit.

Une idée vint alors à d’Artagnan.

C’était la première: on verra qu’elle n’était pas mauvaise.

Tandis que le gentilhomme racontait au soldat qu’il venait d’être pris

dans une maison comme voleur, tandis qu’il n’était qu’un amant, le

soldat le plaignait et lui donnait des consolations et des conseils

avec cette gravité que le soldat français met au service de son

amour-propre et de l’esprit de corps. D’Artagnan se glissa derrière le

soldat pressé par la foule, et lui tira nettement et promptement le

papier de la ceinture.

Comme, à ce moment, le gentilhomme déchiré tiraillait ce soldat, comme

le commissaire tiraillait le gentilhomme, d’Artagnan put opérer sa

capture sans le moindre inconvénient.

Il se mit à dix pas derrière un pilier de maison, et lut sur l’adresse:

«À M. du Vallon, chez M. Fouquet, à Saint-Mandé.»

— Bon, dit-il.

Et il décacheta sans déchirer, puis il tira le papier plié en quatre,

qui contenait seulement ces mots:

«Cher monsieur du Vallon, veuillez faire dire à M. d’Herblay qu’il est

venu à la Bastille et qu’il a questionné.

«Votre dévoué,

«De Baisemeaux.»

— Eh bien! à la bonne heure, s’écria d’Artagnan, voilà qui est

parfaitement limpide. Porthos en est.

Sûr de ce qu’il voulait savoir:

«Mordioux! pensa le mousquetaire, voilà un pauvre diable de soldat

à qui cet enragé sournois de Baisemeaux va faire payer cher ma

supercherie... S’il rentre sans lettre... que lui fera-t-on? Au fait,

je n’ai pas besoin de cette lettre; quand l’œuf est avalé, à quoi bon

les coquilles?»

D’Artagnan vit que le commissaire et les archers avaient convaincu le

soldat et continuaient d’emmener leur prisonnier.

Celui-ci restait environné de la foule et continuait ses doléances.

D’Artagnan vint au milieu de tous et laissa tomber la lettre sans que

personne le vit, puis il s’éloigna rapidement. Le soldat reprenait sa

route vers Saint-Mandé, pensant beaucoup à ce gentilhomme qui avait

imploré sa protection.

Tout à coup il pensa un peu à sa lettre, et, regardant sa ceinture, il

la vit dépouillée. Son cri d’effroi fit plaisir à d’Artagnan.

Ce pauvre soldat jeta les yeux tout autour de lui avec angoisse, et

enfin, derrière lui, à vingt pas, il aperçut la bienheureuse enveloppe.

Il fondit dessus comme un faucon sur sa proie.

L’enveloppe était bien un peu poudreuse, un peu froissée, mais enfin la

lettre était retrouvée.

D’Artagnan vit que le cachet brisé occupait beaucoup le soldat. Le

brave homme finit cependant par se consoler, il remit le papier dans sa

ceinture.

«Va, dit d’Artagnan, j’ai le temps désormais; précède-moi. Il paraît

qu’Aramis n’est pas à Paris, puisque Baisemeaux écrit à Porthos. Ce

cher Porthos, quelle joie de le revoir... et de causer avec lui!» dit

le Gascon.

Et, réglant son pas sur celui du soldat, il se promit d’arriver un

quart d’heure après lui chez M. Fouquet.

Chapitre CXLII — Où le lecteur verra avec plaisir que Porthos n’a rien

perdu de sa force

D’Artagnan avait, selon son habitude, calculé que chaque heure vaut

soixante minutes et chaque minute soixante secondes.

Grâce à ce calcul parfaitement exact de minutes et de secondes, il

arriva devant la porte du surintendant au moment même où le soldat en

sortait la ceinture vide.

D’Artagnan se présenta à la porte, qu’un concierge, brodé sur toutes

les coutures, lui tint entrouverte.

D’Artagnan aurait bien voulu entrer sans se nommer, mais il n’y avait

pas moyen. Il se nomma.

Malgré cette concession, qui devait lever toute difficulté, d’Artagnan

le pensait du moins, le concierge hésita; cependant, à ce titre répété

pour la seconde fois, capitaine des gardes du roi, le concierge, sans

livrer tout à fait passage, cessa de le barrer complètement.

D’Artagnan comprit qu’une formidable consigne avait été donnée.

Il se décida donc à mentir, ce qui, d’ailleurs, ne lui coûtait point

par trop, quand il voyait par-delà le mensonge le salut de l’État, ou

même purement et simplement son intérêt personnel.

Il ajouta donc, aux déclarations déjà faites par lui, que le soldat

qui venait d’apporter une lettre à M. du Vallon n’était autre que son

messager, et que cette lettre avait pour but d’annoncer son arrivée, à

lui.

Dès lors, nul ne s’opposa plus à l’entrée de d’Artagnan, et d’Artagnan

entra.

Un valet voulut l’accompagner, mais il répondit qu’il était inutile de

prendre cette peine à son endroit, attendu qu’il savait parfaitement où

se tenait M. du Vallon.

Il n’y avait rien à répondre à un homme si complètement instruit.

On laissa faire d’Artagnan.

Perrons, salons, jardins, tout fut passé en revue par le mousquetaire.

Il marcha un quart d’heure dans cette maison plus que royale, qui

comptait autant de merveilles que de meubles, autant de serviteurs que

de colonnes et de portes.

«Décidément, se dit-il, cette maison n’a d’autres limites que les

limites de la terre. Est-ce que Porthos aurait eu la fantaisie de s’en

retourner à Pierrefonds, sans sortir de chez M. Fouquet?»

Enfin, il arriva dans une partie reculée du château, ceinte d’un mur

de pierres de taille sur lesquelles grimpait une profusion de plantes

grasses ruisselantes de fleurs, grosses et solides comme des fruits.

De distance en distance, sur le mur d’enceinte, s’élevaient des statues

dans des poses timides ou mystérieuses. C’étaient des vestales cachées

sous le péplum aux grands plis; des veilleurs agiles enfermés dans

leurs voiles de marbre et couvant le palais de leurs furtifs regards.

Un Hermès, le doigt sur la bouche, une Iris aux ailes éployées, une

Nuit tout arrosée de pavots, dominaient les jardins et les bâtiments

qu’on entrevoyait derrière les arbres; toutes ces statues se

profilaient en blanc sur les hauts cyprès, qui dardaient leurs cimes

noires vers le ciel.

Autour de ces cyprès s’étaient enroulés des rosiers séculaires, qui

attachaient leurs anneaux fleuris à chaque fourche des branches et

semaient sur les ramures inférieures et sur les statues des pluies de

fleurs embaumées.

Ces enchantements parurent au mousquetaire l’effort suprême de l’esprit

humain. Il était dans une disposition d’esprit à poétiser. L’idée que

Porthos habitait un pareil Eden lui donna de Porthos une idée plus

haute, tant il est vrai que les esprits les plus élevés ne sont point

exempts de l’influence de l’entourage.

D’Artagnan trouva la porte; à la porte, une espèce de ressort qu’il

découvrit et qu’il fit jouer. La porte s’ouvrit.

D’Artagnan entra, referma la porte et pénétra dans un pavillon bâti

en rotonde, et dans lequel on n’entendait d’autre bruit que celui des

cascades et des chants d’oiseaux.

À la porte du pavillon, il rencontra un laquais.

— C’est ici, dit sans hésitation d’Artagnan, que demeure M. le baron du

Vallon, n’est-ce pas.

— Oui, monsieur, répondit le laquais.

— Prévenez-le que M. le chevalier d’Artagnan, capitaine aux

mousquetaires de Sa Majesté, l’attend.

D’Artagnan fut introduit dans un salon.

D’Artagnan ne demeura pas longtemps dans l’attente: un pas bien connu

ébranla le parquet de la salle voisine, une porte s’ouvrit ou plutôt

s’enfonça, et Porthos vint se jeter dans les bras de son ami avec une

sorte d’embarras qui ne lui allait pas mal.

— Vous ici? s’écria-t-il.

— Et vous? répliqua d’Artagnan. Ah! sournois!

— Oui, dit Porthos en souriant d’un sourire embarrassé, oui, vous me

trouvez chez M. Fouquet, et cela vous étonne un peu, n’est-ce pas?

— Non pas; pourquoi ne seriez-vous pas des amis de M. Fouquet? M.

Fouquet a bon nombre d’amis, surtout parmi les hommes d’esprit.

Porthos eut la modestie de ne pas prendre le compliment pour lui.

— Puis, ajouta-t-il, vous m’avez vu à Belle-Île.

— Raison de plus pour que je sois porté à croire que vous êtes des amis

de M. Fouquet.

— Le fait est que je le connais, dit Porthos avec un certain embarras.

— Ah! mon ami, dit d’Artagnan, que vous êtes coupable envers moi!

— Comment cela? s’écria Porthos.

— Comment! vous accomplissez un ouvrage aussi admirable que celui des

fortifications de Belle-Île, et vous ne m’en avertissez pas.

Porthos rougit.

— Il y a plus, continua d’Artagnan, vous me voyez là-bas; vous savez

que je suis au roi, et vous ne devinez pas que le roi, jaloux de

connaître quel est l’homme de mérite qui accomplit une œuvre dont on

lui fait les plus magnifiques récits, vous ne devinez pas que le roi

m’a envoyé pour savoir quel était cet homme?

— Comment! le roi vous avait envoyé pour savoir...

— Pardieu! Mais ne parlons plus de cela.

— Corne de bœuf! dit Porthos, au contraire, parlons-en; ainsi, le roi

savait que l’on fortifiait Belle-Île?

— Bon! est-ce que le roi ne sait pas tout?

— Mais il ne savait pas qui le fortifiait?

— Non; seulement, il se doutait, d’après ce qu’on lui avait dit des

travaux, que c’était un illustre homme de guerre.

— Diable! dit Porthos, si j’avais su cela.

— Vous ne vous seriez pas sauvé de Vannes, n’est-ce pas?

— Non. Qu’avez-vous dit quand vous ne m’avez plus trouvé?

— Mon cher, j’ai réfléchi.

— Ah! oui, vous réfléchissez, vous... Et à quoi cela vous a-t-il mené

de réfléchir?

— À deviner toute la vérité.

— Ah! vous avez deviné?

— Oui.

— Qu’avez-vous deviné? Voyons, dit Porthos en s’accommodant dans un

fauteuil et prenant des airs de sphinx.

— J’ai deviné, d’abord, que vous fortifiiez Belle-Île.

— Ah! cela n’était pas bien difficile, vous m’avez vu à l’œuvre.

— Attendez donc; mais j’ai deviné encore quelque chose, c’est que vous

fortifiiez Belle-Île par ordre de M. Fouquet.

— C’est vrai.

— Ce n’est pas le tout. Quand je suis en train de deviner, je ne

m’arrête pas en route.

— Ce cher d’Artagnan!

— J’ai deviné que M. Fouquet voulait garder le secret le plus profond

sur ces fortifications.

— C’était son intention, en effet, à ce que je crois, dit Porthos.

— Oui; mais savez-vous pourquoi il voulait garder ce secret?

— Dame! pour que la chose ne fût pas sue, dit Porthos.

— D’abord. Mais ce désir était soumis à l’idée d’une galanterie...

— En effet, dit Porthos, j’ai entendu dire que M. Fouquet était fort

galant.

— À l’idée d’une galanterie qu’il voulait faire au roi.

— Oh! oh!

— Cela vous étonne?

— Oui.

— Vous ne saviez pas cela?

— Non.

— Eh bien! je le sais, moi.

— Vous êtes donc sorcier.

— Pas le moins du monde.

— Comment le savez-vous, alors?

— Ah! voilà! par un moyen bien simple! j’ai entendu M. Fouquet le dire

lui-même au roi.

— Lui dire quoi?

— Qu’il avait fait fortifier Belle-Île à son intention, et qu’il lui

faisait cadeau de Belle-Île.

— Ah! vous avez entendu M. Fouquet dire cela au roi?

— En toutes lettres. Il a même ajouté: «Belle-Île a été fortifiée

par un ingénieur de mes amis, homme de beaucoup de mérite, que je

demanderai la permission de présenter au roi.» — «Son nom?» a demandé

le roi. «Le baron du Vallon», a répondu M. Fouquet. «C’est bien, a

répondu le roi, vous me le présenterez.»

— Le roi a répondu cela?

— Foi de d’Artagnan!

— Oh! oh! fit Porthos. Mais pourquoi ne m’a-t-on pas présenté, alors?

— Ne vous a-t-on point parlé de cette présentation?

— Si fait, mais je l’attends toujours.

— Soyez tranquille, elle viendra.

— Hum! hum! grogna Porthos.

D’Artagnan fit semblant de ne pas entendre, et, changeant la

conversation:

— Mais vous habitez un lieu bien solitaire, cher ami, ce me semble?

demanda-t-il.

— J’ai toujours aimé l’isolement. Je suis mélancolique, répondit

Porthos avec un soupir.

— Tiens! c’est étrange, fit d’Artagnan, je n’avais pas remarqué cela.

— C’est depuis que je me livre à l’étude, dit Porthos d’un air soucieux.

— Mais les travaux de l’esprit n’ont pas nui à la santé du corps,

j’espère?

— Oh! nullement.

— Les forces vont toujours bien?

— Trop bien, mon ami, trop bien.

— C’est que j’avais entendu dire que, dans les premiers jours de votre

arrivée...

— Oui, je ne pouvais plus remuer, n’est-ce pas?

— Comment, fit d’Artagnan avec un sourire, et à propos de quoi ne

pouviez-vous plus remuer?

Porthos comprit qu’il avait dit une bêtise et voulut se reprendre.

— Oui, je suis venu de Belle-Île ici sur de mauvais chevaux, dit-il, et

cela m’avait fatigué.

— Cela ne m’étonne plus, que, moi qui venais derrière vous, j’en aie

trouvé sept ou huit de crevés sur la route.

— Je suis lourd, voyez-vous, dit Porthos.

— De sorte que vous étiez moulu?

— La graisse m’a fondu, et cette fonte m’a rendu malade.

— Ah! pauvre Porthos!... Et Aramis, comment a-t-il été pour vous dans

tout cela?

— Très bien... Il m’a fait soigner par le propre médecin de M. Fouquet.

Mais figurez-vous qu’au bout de huit jours je ne respirais plus.

— Comment cela?

— La chambre était trop petite: j’absorbais trop d’air.

— Vraiment?

— À ce que l’on m’a dit, du moins... Et l’on m’a transporté dans un

autre logement.

— Où vous respiriez, cette fois?

— Plus librement, oui; mais pas d’exercice, rien à faire. Le médecin

prétendait que je ne devais pas bouger; moi, au contraire, je me

sentais plus fort que jamais. Cela donna naissance à un grave accident.

— À quel accident?

— Imaginez-vous, cher ami, que je me révoltai contre les ordonnances

de cet imbécile de médecin et que je résolus de sortir, que cela lui

convint ou ne lui convînt pas. En conséquence, j’ordonnai au valet qui

me servait d’apporter mes habits.

— Vous étiez donc tout nu, mon pauvre Porthos?

— Non pas, j’avais une magnifique robe de chambre, au contraire. Le

laquais obéit; je me revêtis de mes habits, qui étaient devenus trop

larges; mais, chose étrange, mes pieds étaient devenus trop larges, eux.

— Oui, j’entends bien.

— Et mes bottes étaient devenues trop étroites.

— Vos pieds étaient restés enflés.

— Tiens! vous avez deviné.

— Parbleu! Et c’est là l’accident dont vous me vouliez entretenir?

— Ah bien! oui! Je ne fis pas la même réflexion que vous. Je me dis:

«Puisque mes pieds ont entré dix fois dans mes bottes, il n’y a aucune

raison pour qu’ils n’y entrent pas une onzième.»

— Cette fois, mon cher Porthos, permettez-moi de vous le dire, vous

manquiez de logique.

— Bref, j’étais donc placé en face d’une cloison; j’essayais de mettre

ma botte droite; je tirais avec les mains, je poussais avec le jarret,

faisant des efforts inouïs, quand, tout à coup, les deux oreilles

de mes bottes demeurèrent dans mes mains; mon pied partit comme une

catapulte.

— Catapulte! Comme vous êtes fort sur les fortifications, cher Porthos!

— Mon pied partit donc comme une catapulte et rencontra la cloison,

qu’il effondra. Mon ami, je crus que, comme Samson, j’avais démoli le

temple. Ce qui tomba du coup de tableaux, de porcelaines, de vases de

fleurs, de tapisseries, de bâtons de rideaux, c’est inouï.

— Vraiment!

— Sans compter que de l’autre côté de la cloison était une étagère

chargée de porcelaines.

— Que vous renversâtes?

— Que je lançai à l’autre bout de l’autre chambre.

Porthos se mit à rire.

— En vérité, comme vous dites, c’est inouï!

Et d’Artagnan se mit à rire comme Porthos.

Porthos, aussitôt, se mit à rire plus fort que d’Artagnan.

— Je cassai, dit Porthos d’une voix entrecoupée par cette hilarité

croissante, pour plus de trois mille francs de porcelaines, oh! oh!

oh!...

— Bon! dit d’Artagnan.

— J’écrasai pour plus de quatre mille francs de glaces, oh! oh! oh!...

— Excellent!

— Sans compter un lustre qui me tomba juste sur la tête et qui fut

brisé en mille morceaux, oh! oh! oh!...

— Sur la tête? dit d’Artagnan, qui se tenait les côtes.

— En plein!

— Mais vous eûtes la tête cassée?

— Non, puisque je vous dis, au contraire, que c’est le lustre qui se

brisa comme verre qu’il était.

— Ah! le lustre était de verre?

— De verre de Venise; une curiosité, mon cher, un morceau qui n’avait

pas son pareil, une pièce qui pesait deux cents livres.

— Et qui vous tomba sur la tête?

— Sur... la... tête!... Figurez-vous un globe de cristal tout doré,

tout incrusté en bas, des parfums qui brûlaient en haut, des becs qui

jetaient de la flamme lorsqu’ils étaient allumés.

— Bien entendu; mais ils ne l’étaient pas?

— Heureusement, j’eusse été incendié.

— Et vous n’avez été qu’aplati?

— Non.

— Comment, non.

— Non, le lustre m’est tombé sur le crâne. Nous avons là, à ce qu’il

paraît, sur le sommet de la tête, une croûte excessivement solide.

— Qui vous a dit cela, Porthos?

— Le médecin. Une manière de dôme qui supporterait Notre-Dame de Paris.

— Bah!

— Oui, il paraît que nous avons le crâne ainsi fait.

— Parlez pour vous, cher ami; c’est votre crâne à vous qui est fait

ainsi et non celui des autres.

— C’est possible, dit Porthos avec fatuité; tant il y a que, lors de la

chute du lustre sur ce dôme que nous avons au sommet de la tête, ce fut

un bruit pareil à la détonation d’un canon; le cristal fut brisé et je

tombai tout inondé.

— De sang, pauvre Porthos!

— Non, de parfums qui sentaient comme des crèmes; c’était excellent,

mais cela sentait trop bon, je fus comme étourdi de cette bonne odeur;

vous avez éprouvé cela quelquefois, n’est-ce pas, d’Artagnan?

— Oui, en respirant du muguet; de sorte, mon pauvre ami, que vous fûtes

renversé du choc et abasourdi de l’odeur.

— Mais ce qu’il y a de particulier, et le médecin m’a affirmé, sur son

honneur, qu’il n’avait jamais rien vu de pareil...

— Vous eûtes au moins une bosse? interrompit d’Artagnan.

— J’en eus cinq.

— Pourquoi cinq?

— Attendez: le lustre avait, à son extrémité inférieure, cinq ornements

dorés extrêmement aigus.

— Aïe!

— Ces cinq ornements pénétrèrent dans mes cheveux, que je porte fort

épais, comme vous voyez.

— Heureusement.

— Et s’imprimèrent dans ma peau. Mais, voyez la singularité, ces

choses-là n’arrivent qu’à moi! Au lieu de faire des creux, ils firent

des bosses. Le médecin n’a jamais pu m’expliquer cela d’une manière

satisfaisante.

— Eh bien! je vais vous l’expliquer, moi.

— Vous me rendrez service, dit Porthos en clignant des yeux, ce qui

était chez lui le signe de l’attention portée au plus haut degré.

— Depuis que vous faites fonctionner votre cerveau à de hautes études,

à des calculs importants, la tête a profité; de sorte que vous avez

maintenant une tête trop pleine de science.

— Vous croyez?

— J’en suis sûr. Il en résulte qu’au lieu de rien laisser pénétrer

d’étranger dans l’intérieur de la tête, votre boîte osseuse, qui est

déjà trop pleine, profite des ouvertures qui s’y font pour laisser

échapper ce trop-plein.

— Ah! fit Porthos, à qui cette explication paraissait plus claire que

celle du médecin.

— Les cinq protubérances causées par les cinq ornements du lustre

furent certainement des amas scientifiques, amenés extérieurement par

la force des choses.

— En effet, dit Porthos, et la preuve, c’est que cela me faisait plus

de mal dehors que dedans. Je vous avouerai même que, quand je mettais

mon chapeau sur ma tête, en l’enfonçant du poing avec cette énergie

gracieuse que nous possédons, nous autres gentilshommes d’épée,

eh bien! si mon coup de poing n’était pas parfaitement mesuré, je

ressentais des douleurs extrêmes.

— Porthos, je vous crois.

— Aussi, mon bon ami, dit le géant, M. Fouquet se décida-t-il, voyant

le peu de solidité de la maison, à me donner un autre logis. On me mit

en conséquence ici.

— C’est le parc réservé, n’est-ce pas?

— Oui.

— Celui des rendez-vous? celui qui est si célèbre dans les histoires

mystérieuses du surintendant?

— Je ne sais pas: je n’y ai eu ni rendez-vous ni histoires

mystérieuses; mais on m’autorise à y exercer mes muscles, et je profite

de la permission en déracinant des arbres.

— Pour quoi faire?

— Pour m’entretenir la main, et puis pour y prendre des nids d’oiseaux:

je trouve cela plus commode que de monter dessus.

— Vous êtes pastoral comme Tircis, mon cher Porthos.

— Oui, j’aime les petits œufs; je les aime infiniment plus que les

gros. Vous n’avez point idée comme c’est délicat, une omelette de

quatre ou cinq cents œufs de verdier, de pinson, de sansonnet, de merle

et de grive.

— Mais cinq cents œufs, c’est monstrueux!

— Cela tient dans un saladier, dit Porthos.

D’Artagnan admira cinq minutes Porthos, comme s’il le voyait pour la

première fois.

Quant à Porthos, il s’épanouit joyeusement sous le regard de son ami.

Ils demeurèrent quelques instants ainsi, d’Artagnan regardant, Porthos

s’épanouissant.

D’Artagnan cherchait évidemment à donner un nouveau tour à la

conversation.

— Vous divertissez-vous beaucoup ici, Porthos? demanda-t-il enfin, sans

doute lorsqu’il eut trouvé ce qu’il cherchait.

— Pas toujours.

— Je conçois cela; mais, quand vous vous ennuierez par trop, que ferez

vous?

— Oh! je ne suis pas ici pour longtemps. Aramis attend que ma dernière

bosse ait disparu pour me présenter au roi, qui ne peut pas souffrir

les bosses, à ce qu’on m’a dit.

— Aramis est donc toujours à Paris?

— Non.

— Et où est-il?

— À Fontainebleau.

— Seul?

— Avec M. Fouquet.

— Très bien. Mais savez-vous une chose?

— Non. Dites-la-moi et je la saurai.

— C’est que je crois qu’Aramis vous oublie.

— Vous croyez?

— Là-bas, voyez-vous, on rit, on danse, on festoie, on fait sauter les

vins de M. de Mazarin. Savez-vous qu’il y a ballet tous les soirs,

là-bas?

— Diable! diable!

— Je vous déclare donc que votre cher Aramis vous oublie.

— Cela se pourrait bien, et je l’ai pensé parfois.

— À moins qu’il ne vous trahisse, le sournois!

— Oh!

— Vous le savez, c’est un fin renard, qu’Aramis.

— Oui, mais me trahir...

— Écoutez; d’abord, il vous séquestre.

— Comment, il me séquestre! Je suis séquestré, moi?

— Pardieu!

— Je voudrais bien que vous me prouvassiez cela?

— Rien de plus facile. Sortez-vous?

— Jamais.

— Montez-vous à cheval?

— Jamais.

— Laisse-t-on parvenir vos amis jusqu’à vous?

— Jamais.

— Eh bien! mon ami, ne sortir jamais, ne jamais monter à cheval, ne

jamais voir ses amis, cela s’appelle être séquestré.

— Et pourquoi Aramis me séquestrerait-il? demanda Porthos.

— Voyons, dit d’Artagnan, soyez franc, Porthos.

— Comme l’or.

— C’est Aramis qui a fait le plan des fortifications de Belle-Île,

n’est-ce pas?

Porthos rougit.

— Oui, dit-il, mais voilà tout ce qu’il a fait.

— Justement, et mon avis est que ce n’est pas une très grande affaire.

— C’est le mien aussi.

— Bien; je suis enchanté que nous soyons du même avis.

— Il n’est même jamais venu à Belle-Île, dit Porthos.

— Vous voyez bien.

— C’est moi qui allais à Vannes, comme vous avez pu le voir.

— Dites comme je l’ai vu. Eh bien! voilà justement l’affaire, mon

cher Porthos, Aramis, qui n’a fait que les plans, voudrait passer

pour l’ingénieur; tandis que, vous qui avez bâti pierre à pierre la

muraille, la citadelle et les bastions, il voudrait vous reléguer au

rang de constructeur.

— De constructeur, c’est-à-dire de maçon?

— De maçon, c’est cela.

— De gâcheur de mortier?

— Justement.

— De manœuvre?

— Vous y êtes.

— Oh! oh! cher Aramis, vous vous croyez toujours vingt-cinq ans, à ce

qu’il paraît?

— Ce n’est pas le tout: il vous en croit cinquante.

— J’aurais bien voulu le voir à la besogne.

— Oui.

— Un gaillard qui a la goutte.

— Oui.

— La gravelle.

— Oui.

— À qui il manque trois dents.

— Quatre.

— Tandis que moi, regardez!

Et Porthos, écartant ses grosses lèvres, exhiba deux rangées de dents

un peu moins blanches que la neige, mais aussi nettes, aussi dures et

aussi saines que l’ivoire.

— Vous ne vous figurez pas, Porthos, dit d’Artagnan, combien le roi

tient aux dents. Les vôtres me décident; je vous présenterai au roi.

— Vous?

— Pourquoi pas? Croyez-vous que je sois plus mal en cour qu’Aramis?

— Oh! non.

— Croyez-vous que j’aie la moindre prétention sur les fortifications de

Belle-Île?

— Oh! certes non.

— C’est donc votre intérêt seul qui peut me faire agir.

— Je n’en doute pas.

— Eh bien! je suis intime ami du roi, et la preuve, c’est que,

lorsqu’il y a quelque chose de désagréable à lui dire, c’est moi qui

m’en charge.

— Mais, cher ami, si vous me présentez...

— Après?

— Aramis se fâchera.

— Contre moi?

— Non, contre moi.

— Bah! que ce soit lui ou que ce soit moi qui vous présente, puisque

vous deviez être présenté, c’est la même chose.

— On devait me faire faire des habits.

— Les vôtres sont splendides.

— Oh! ceux que j’avais commandés étaient bien plus beaux.

— Prenez garde, le roi aime la simplicité.

— Alors je serai simple. Mais que dira M. Fouquet de me savoir parti?

— Êtes-vous donc prisonnier sur parole?

— Non, pas tout à fait. Mais je lui avais promis de ne pas m’éloigner

sans le prévenir.

— Attendez, nous allons revenir à cela. Avez-vous quelque chose à faire

ici?

— Moi? Rien de bien important, du moins.

— À moins cependant que vous ne soyez l’intermédiaire d’Aramis pour

quelque chose de grave.

— Ma foi, non.

— Ce que je vous en dis, vous comprenez, c’est par intérêt pour vous.

Je suppose, par exemple, que vous êtes chargé d’envoyer à Aramis des

messages, des lettres.

— Ah! des lettres, oui. Je lui envoie de certaines lettres.

— Où cela?

— À Fontainebleau.

— Et avez-vous de ces lettres?

— Mais...

— Laissez-moi dire. Et avez-vous de ces lettres?

— Je viens justement d’en recevoir une.

— Intéressante?

— Je le suppose.

— Vous ne les lisez donc pas?

— Je ne suis pas curieux.

Et Porthos tira de sa poche la lettre du soldat que Porthos n’avait pas

lue, mais que d’Artagnan avait lue, lui.

— Savez-vous ce qu’il faut faire? dit d’Artagnan.

— Parbleu! ce que je fais toujours, l’envoyer.

— Non pas.

— Comment cela, la garder?

— Non, pas encore. Ne vous a-t-on pas dit que cette lettre était

importante.

— Très importante.

— Eh bien! il faut la porter vous-même à Fontainebleau.

— À Aramis.

— Oui.

— C’est juste.

— Et puisque le roi y est...

— Vous profiterez de cela?...

— Je profiterai de cela pour vous présenter au roi.

— Ah! corne de bœuf! d’Artagnan, il n’y a en vérité que vous pour

trouver des expédients.

— Donc, au lieu d’envoyer à notre ami des messages plus ou moins

fidèles, c’est nous-mêmes qui lui portons la lettre.

— Je n’y avais même pas songé, c’est bien simple cependant.

— C’est pourquoi il est urgent, mon cher Porthos, que nous partions

tout de suite.

— En effet, dit Porthos, plus tôt nous partirons, moins la lettre

d’Aramis éprouvera de retard.

— Porthos, vous raisonnez toujours puissamment, et chez vous la logique

seconde l’imagination.

— Vous trouvez? dit Porthos.

— C’est le résultat des études solides, répondit d’Artagnan. Allons,

venez.

— Mais, dit Porthos, ma promesse à M. Fouquet?

— Laquelle?

— De ne point quitter Saint-Mandé sans le prévenir?

— Ah! mon cher Porthos, dit d’Artagnan, que vous êtes jeune!

— Comment cela!

— Vous arrivez à Fontainebleau, n’est-ce pas?

— Oui.

— Vous y trouverez M. Fouquet?

— Oui.

— Chez le roi probablement?

— Chez le roi, répéta majestueusement Porthos.

— Et vous l’abordez en lui disant: «Monsieur Fouquet, j’ai l’honneur de

vous prévenir que je viens de quitter Saint-Mandé.»

— Et, dit Porthos avec la même majesté, me voyant à Fontainebleau chez

le roi, M. Fouquet ne pourra pas dire que je mens.

— Mon cher Porthos, j’ouvrais la bouche pour vous le dire; vous me

devancez en tout. Oh! Porthos! quelle heureuse nature vous êtes! l’âge

n’a pas mordu sur vous.

— Pas trop.

— Alors tout est dit.

— Je crois que oui.

— Vous n’avez plus de scrupules?

— Je crois que non.

— Alors je vous emmène.

— Parfaitement; je vais faire seller mes chevaux.

— Vous avez des chevaux ici?

— J’en ai cinq.

— Que vous avez fait venir de Pierrefonds?

— Que M. Fouquet m’a donnés.

— Mon cher Porthos, nous n’avons pas besoin de cinq chevaux pour deux;

d’ailleurs, j’en ai déjà trois à Paris, cela ferait huit; ce serait

trop.

— Ce ne serait pas trop si j’avais mes gens ici; mais, hélas! je ne les

ai pas.

— Vous regrettez vos gens?

— Je regrette Mousqueton, Mousqueton me manque.

— Excellent cœur! dit d’Artagnan; mais, croyez-moi, laissez vos chevaux

ici comme vous avez laissé Mousqueton là-bas.

— Pourquoi cela?

— Parce que, plus tard...

— Eh bien?

— Eh bien! plus tard, peut-être sera-t-il bien que M. Fouquet ne vous

ait rien donné du tout.

— Je ne comprends pas, dit Porthos.

— Il est inutile que vous compreniez.

— Cependant...

— Je vous expliquerai cela plus tard, Porthos.

— C’est de la politique, je parie.

— Et de la plus subtile.

Porthos baissa la tête sur ce mot de politique; puis, après un moment

de rêverie, il ajouta:

— Je vous avouerai, d’Artagnan, que je ne suis pas politique.

— Je le sais, pardieu! bien.

— Oh! nul ne sait cela; vous me l’avez dit vous-même, vous, le brave

des braves.

— Que vous ai-je dit, Porthos?

— Que l’on avait ses jours. Vous me l’avez dit et je l’ai éprouvé. Il

y a des jours où l’on éprouve moins de plaisir que dans d’autres à

recevoir des coups d’épée.

— C’est ma pensée.

— C’est la mienne aussi, quoique je ne croie guère aux coups qui tuent.

— Diable! vous avez tué, cependant?

— Oui, mais je n’ai jamais été tué.

— La raison est bonne.

— Donc, je ne crois pas mourir jamais de la lame d’une épée ou de la

balle d’un fusil.

— Alors, vous n’avez peur de rien?... Ah! de l’eau, peut-être?

— Non, je nage comme une loutre.

— De la fièvre quartaine?

— Je ne l’ai jamais eue, et ne crois point l’avoir jamais; mais je vous

avouerai une chose...

Et Porthos baissa la voix.

— Laquelle? demanda d’Artagnan en se mettant au diapason de Porthos.

— Je vous avouerai, répéta Porthos, que j’ai une horrible peur de la

politique.

— Ah! bah! s’écria d’Artagnan.

— Tout beau! dit Porthos d’une voix de stentor. J’ai vu Son Éminence

M. le cardinal de Richelieu et Son Éminence M. le cardinal de Mazarin;

l’un avait une politique rouge, l’autre une politique noire. Je n’ai

jamais été beaucoup plus content de l’une que de l’autre: la première a

fait couper le cou à M. de Marcillac, à M. de Thou, à M. de Cinq-Mars,

à M. de Chalais, à M. de Boutteville, à M. de Montmorency; la seconde a

fait écharper une foule de frondeurs, dont nous étions, mon cher.

— Dont, au contraire, nous n’étions pas, dit d’Artagnan.

— Oh! si fait; car si je dégainais pour le cardinal moi, je frappais

pour le roi.

— Cher Porthos!

— J’achève. Ma peur de la politique est donc telle, que, s’il y a de la

politique là-dessous, j’aime mieux retourner à Pierrefonds.

— Vous auriez raison, si cela était; mais avec moi, cher Porthos,

jamais de politique, c’est net. Vous avez travaillé à fortifier

Belle-Île; le roi a voulu savoir le nom de l’habile ingénieur qui avait

fait les travaux; vous êtes timide comme tous les hommes d’un vrai

mérite; peut-être Aramis veut-il vous mettre sous le boisseau. Moi, je

vous prends; moi, je vous déclare; moi, je vous produis; le roi vous

récompense et voilà toute ma politique.

— C’est la mienne, morbleu! dit Porthos en tendant la main à d’Artagnan.

Mais d’Artagnan connaissait la main de Porthos; il savait qu’une fois

emprisonnée entre les cinq doigts du baron, une main ordinaire n’en

sortait pas sans foulure. Il tendit donc, non pas la main, mais le

poing à son ami. Porthos ne s’en aperçut même pas. Après quoi ils

sortirent tous deux de Saint-Mandé.

Les gardiens chuchotèrent bien un peu et se dirent à l’oreille quelques

paroles que d’Artagnan comprit, mais qu’il se garda bien de faire

comprendre à Porthos.

«Notre ami, dit-il, était bel et bien prisonnier d’Aramis. Voyons ce

qu’il va résulter de la mise en liberté de ce conspirateur.»

Le vicomte de Bragelonne, Tome III. · 第 13 / 64 题