Une balle de linge.
Mon sommeil ne fut ni profond ni agréable; aux terreurs de l'avenir se
joignaient les souffrances du présent; j'étouffais dans ma cabine, et
l'oppression, causée par le manque d'air, augmentait les atrocités de
mon cauchemar. Il fallut néanmoins se contenter de cet assoupissement, à
la fois court et pénible.
À mon réveil, je fis l'ombre d'un repas, qui ne méritait guère de
s'appeler déjeuner, car le jeûne n'en persista pas moins. Mais si la
chère était rare, j'avais l'eau à discrétion, et j'en profitai
largement; le feu était dans mes veines, et ma tête me semblait
embrasée.
Tout cela ne m'empêcha pas de retourner à l'ouvrage. Si deux caisses ne
renfermaient que du drap, il ne s'ensuivait pas que toute la cargaison
fût de même nature, et je résolus de persévérer dans mes recherches.
Toutefois, il me parut prudent de suivre une autre direction: les deux
caisses d'étoffe se trouvaient exactement l'une devant l'autre, il était
possible qu'une troisième fût placée derrière la seconde. Mais il
n'était pas nécessaire de continuer en ligne droite; je pouvais
traverser l'une des parois latérales, et me frayer un passage de côté,
au lieu de sortir par le fond même de la caisse.
Emportant donc mon pain, comme j'avais fait la veille, je me remis à la
besogne avec un nouvel espoir; et après un rude labeur, que le peu
d'emplacement, la fatigue précédente, les blessures de ma pauvre main
rendaient excessivement pénible, je parvins à détacher le bout du colis.
Quelque chose se trouvait derrière; c'était tout naturel, mais cela ne
résonnait pas sous le choc. Ce fait me rendit un peu de courage: ce
n'était pas une caisse de drap. Lorsque la planche fut assez écartée
pour y passer la main, je fourrai mes doigts par l'ouverture; ils
rencontrèrent de la grosse toile d'emballage; que pouvait-elle
recouvrir?
Je n'en sus rien, tant que je n'eus pas ouvert un coin de ce ballot, et
mis à nu ce qu'il renfermait. Je le fis avec ardeur, et ce fut une
nouvelle déception. Le ballot contenait de la toile fine, roulée comme
le drap, mais tellement serrée, que, malgré tous mes efforts, il me fut
impossible d'en arracher une seule pièce.
Je regrettais maintenant que ce ne fût pas une caisse de drap; avec de
la patience, j'aurais pu la vider et la franchir; mais je ne pouvais
rien contre ce bloc de toile, aussi dur que le marbre, qui ne se
laissait ni entamer ni mouvoir; la trancher avec mon couteau, c'était le
travail de plus de huit jours, et mes provisions ne dureraient pas
jusque-là.
Je restai quelque temps inactif, me demandant ce que j'allais faire.
Mais les minutes étaient trop précieuses pour les employer à réfléchir;
l'action seule pouvait me sauver, et je fus bientôt remis à l'oeuvre.
J'avais résolu de vider la seconde caisse de draperie, de la défoncer,
et de voir ce qu'il y avait derrière elle.
La boîte était ouverte, il ne fallait qu'en retirer l'étoffe. Par
malheur c'était le bout des pièces qui était tourné vers moi, et je crus
un instant que j'échouerais dans mon entreprise. Néanmoins, à force de
tirer, d'ébranler, de secouer ces rouleaux qui se présentaient de
profil, je parvins à en arracher deux, et les autres suivirent plus
facilement.
Comme dans la caisse précédente, je trouvai au fond de celle-ci des
pièces plus volumineuses que les premières, et qui ne pouvaient plus
sortir par le trou du couvercle. Pour m'éviter la peine d'agrandir
l'ouverture, j'adoptai le moyen qui m'avait déjà servi: je déroulai mon
étoffe comme j'avais fait la première fois.
Cela me parut d'abord facile. Je me félicitai de mon expédient; mais il
fut bientôt la cause d'un embarras que j'aurais dû prévoir, et qui vint
singulièrement compliquer mes ennuis.
Mon travail se ralentissait peu à peu; il devenait pénible, et cependant
l'étoffe se déroulait avec d'autant plus de facilité que la caisse était
moins pleine. Il fallut enfin m'arrêter; je fus quelque temps sans
deviner à quel obstacle j'avais affaire; un instant de réflexion me fit
tout comprendre.
Il était évident que je ne pouvais plus rien retirer de la caisse avant
d'avoir ôté l'étoffe que j'avais accumulée derrière moi.
Comment faire pour me désencombrer? Je ne pouvais pas détruire cette
masse de drap, y mettre le feu, ni la diminuer; je l'avais déjà foulée
de toutes mes forces, et il n'y avait pas moyen de la presser davantage.
Je m'apercevais maintenant de l'imprudence que j'avais commise en
déployant l'étoffe, j'en avais augmenté le volume, et il n'était pas
moins impossible de la replacer dans la caisse que de la retirer de
l'endroit qu'elle occupait. Elle gisait en flots serrés jusque dans ma
cabine, qu'elle remplissait tout entière; je n'aurais pas même pu la
replier, car l'espace me manquait pour me mouvoir; et je me sentis
gagner par l'abattement.
«Oh! non, pensai-je, il ne sera pas dit que je me serai découragé, tant
qu'il me restera à faire un dernier effort. En gagnant seulement assez
de place pour sortir une dernière pièce, je pourrai traverser la
caisse.» L'espérance était encore au fond de la botte. Si après cela je
ne rencontrais que de la toile ou du lainage, il serait temps de
m'abandonner à mon sort.
Tant qu'il y a de la vie, on ne doit pas désespérer; et soutenu par
cette idée consolante, je me remis à la tache avec une nouvelle ardeur.
Je trouvai le moyen déplacer deux autres pièces de drap; la caisse était
à peu près vide; je finis par m'y introduire, et, prenant mon couteau,
je me disposai à m'ouvrir un passage.
Il me fallait, cette fois, couper la planche au milieu, car l'étoffe
m'en cachait les deux extrémités. Cela faisait peu de différence;
l'ouverture que je pratiquai ne m'en suffit pas moins pour atteindre mon
but: c'est-à-dire qu'elle me permit d'y fourrer la main, et de
reconnaître ce dont la planche me séparait. Triste résultat de mes
efforts: c'était un second ballot de toile.
Je serais tombé si le fait avait été possible; mais j'étais pressé de
toute part, et ne pus que m'affaisser sur moi-même, n'ayant plus ni
force ni courage.