CHAPITRE V.

Le récif.

Nous étions au mois de mai, c'était un dimanche; l'un des plus beaux

dont j'aie gardé le souvenir. Le soleil brillait partout, et les oiseaux

remplissaient l'air de leurs chansons joyeuses. Le doux tirelire de

l'alouette se mêlait à la voix plus sonore de la grive et du merle, et

le coucou, volant sans cesse d'un buisson à l'autre, faisait retentir

les champs de son cri d'appel, fréquemment répété. Un doux parfum

d'amande s'échappait de l'aubépine, et la brise était juste assez forte

pour l'entraîner dans l'air. Avec ses haies fleuries, ses champs de blé

verdoyants, ses prés émaillés d'orchis et de boutons d'or, ses nids

d'oiseaux, ses bruits joyeux, la campagne aurait été bien attrayante

pour la plupart des petits garçons de mon âge; mais la plaine liquide,

où le ciel bleu se réfléchissait comme dans un vaste miroir, et dont le

soleil faisait étinceler la surface était pour moi bien autrement

séduisante; ses vagues me paraissaient plus belles que les sillons où la

brise courbait la pointe des blés, son murmure charmait plus mon oreille

que les chants de la grive ou de l'alouette, et je préférais son odeur

particulière au parfum des violettes et des roses.

C'est pourquoi lorsque, ayant quitté ma chambre, je jetai les yeux sur

cette mer étincelante, je n'aspirai plus qu'à me poser sur ses ondes et

à voguer sur ses flots. Pour satisfaire ce désir, dont je ne saurais

vous exprimer la force, je n'attendis pas même que l'on eût déjeuné; je

pris en cachette un morceau de pain, et je sortis en toute hâte pour me

diriger vers la grève.

J'eus cependant assez d'empire sur moi-même pour ne quitter la ferme

qu'à la dérobée; j'avais pour qu'on ne m'empêchât de réaliser mes voeux:

mon oncle pouvait me rappeler, m'ordonner quelque chose, ne pas vouloir

que je m'éloignasse de la maison; car s'il me permettait le dimanche de

courir dans les champs, il ne voulait pas que je me promenasse en

bateau, et me l'avait défendu de la manière la plus positive.

Il en résulta qu'au lieu de suivre l'avenue et d'aller par la grande

route, je pris un sentier qui me conduisit au rivage en faisant un

détour.

Je ne rencontrai personne de connaissance, et j'arrivai sur la grève

sans avoir été vu par aucun de ceux que mes démarches pouvaient

intéresser.

En arrivant à l'endroit où les bateaux d'Henry étaient toujours amarrés,

je vis tout de suite que la yole était prise; mais il restait le petit

canot qui était à mon service. C'était ce que je désirais; car

précisément, ce jour-là, j'avais formé le dessein de faire une grande

excursion.

J'entrai dans l'esquif; probablement on ne l'avait pas employé depuis

quelques jours, car il y avait au fond une assez grande quantité d'eau;

mais je trouvai par bonheur un vieux poêlon qui servait d'écope à Henry,

et après avoir travaillé pendant huit ou dix minutes, mon batelet me

parut suffisamment asséché pour ce que j'en voulais faire. Les rames

étaient sous un hangar attenant à la maison d'Henry Blou, située à peu

de distance; j'allai les prendre, comme je faisais toujours, sans avoir

besoin d'en demander la permission, que j'avais une fois pour toutes.

Revenu à mon batelet, je plaçai mes rames, je m'installai sur mon banc,

et je fis en sorte de m'éloigner du rivage. L'esquif répondit à mon

premier effort et glissa vivement à la surface de l'eau, dont il fendit

les ondes avec autant d'aisance que l'aurait fait un poisson. Jamais mon

coeur n'avait battu plus légèrement dans ma poitrine; la mer n'était pas

seulement brillante et bleue, mais aussi paisible qu'un lac; à peine si

elle offrait une ride, et sa transparence était si merveilleuse que je

voyais les poissons batifoler à plusieurs brasses[5] de profondeur.

[5] La brasse est une ancienne mesure calculée d'après la longueur des

bras d'un homme; elle n'est plus en usage que dans la marine, où

l'on s'en sert pour indiquer la profondeur des eaux, les divisions

de la ligne de sonde, la longueur des câbles, etc. Elle vaut, en

France, un mètre soixante-deux centimètres; dans les autres pays

elle est un peu plus longue. (_Note du traduct._)

Le fond de la mer est, dans notre baie, d'un blanc pur, avec des reflets

argentés, sur lequel se détachent les objets les plus minces, et je

distinguais parfaitement de petits crabes, à peine aussi larges qu'une

pièce d'or, qui se poursuivaient les uns les autres, ou qui couraient

sur le sable, afin d'y trouver les menues créatures dont ils voulaient

déjeuner. Puis c'étaient de larges plies, de grands turbots, des masses

de petits harengs, des maquereaux à la robe bleue et changeante, et

d'énormes congres de la taille du boa, qui tous étaient en quête de

leurs proies respectives.

Il est rare que sur nos côtes la mer soit aussi calme; et cette belle

journée paraissait faite pour moi; car, ayant l'intention, comme je l'ai

dit plus haut, de faire une assez grande course, je ne pouvais espérer

un temps plus favorable.

«À quel endroit vouliez-vous donc aller?» me demandez-vous. C'est

justement ce que je vais vous dire.

À peu près à trois milles[6] de la côte, où, s'apercevant du rivage, se

trouvait une île excessivement curieuse. Quand je dis une île, ce

n'était pas même un îlot; mais un amas de rochers d'une étendue fort

restreinte, et qui dépassaient à peine la surface de la mer; encore

fallait-il que la marée fût basse; car autrement les vagues en

couvraient le point le plus élevé. On n'apercevait alors qu'une perche

se dressant au-dessus de l'eau à une faible hauteur, et que surmontait

une espèce de boule, ou plutôt de masse oblongue dont je ne m'expliquais

pas la forme. Cette perche avait été plantée là pour désigner l'écueil

aux petits navires qui fréquentaient nos parages, et qui sans cela

auraient pu se briser sur le récif.

[6] Le mille anglais a seize cent neuf mètres.

Lorsque la mer était basse, l'îlot était découvert; il paraissait en

général d'un beau noir; mais parfois il était blanc comme s'il eût été

revêtu d'un épais manteau de neige. Cette singulière métamorphose

n'avait pour moi rien d'incompréhensible; je n'ignorais pas que ce

manteau blanc, dont la roche se parait à divers intervalles, n'était ni

plus ni moins qu'une bande nombreuse d'oiseaux de mer qui s'abattaient

sur l'écueil, soit pour y prendre le repos dont ils avaient besoin, soit

pour y chercher les petits poissons et les crustacés que le reflux

déposait sur le roc.

Depuis longtemps ces rochers étaient pour moi l'objet d'un extrême

intérêt; leur éloignement du rivage, leur situation isolée préoccupaient

mon esprit; mais ce qui surtout à mes yeux leur donnait tant de

prestige, c'étaient ces oiseaux blancs qui s'y pressaient en si grand

nombre. Nulle part, aux environs, leur foule n'était si grande. Il

fallait que cet écueil fût leur endroit favori, puisqu'à la marée

descendante je les voyais accourir de tous les points de l'horizon,

planer autour de la perche, et descendre, et se poser les uns auprès des

autres jusqu'à ce que le rocher noir disparût sous la masse qu'ils

offraient à mes regards.

Je savais que ces oiseaux étaient des mouettes; mais elles paraissaient

être de différentes espèces; il y en avait de beaucoup plus grandes les

unes que les autres; et quelquefois il se mêlait à ces mouettes des

oiseaux d'un autre genre, tels que des grèbes et des sternes, ou grandes

hirondelles de mer. Du moins je le supposais, car du rivage, il était

difficile de déterminer à quelle espèce ils pouvaient appartenir. À

cette distance, les plus grands d'entre eux paraissaient à peine excéder

la taille d'un moineau, et s'ils avaient été seuls, ou s'ils ne

s'étaient pas envolés, personne, en se promenant sur la côte, n'aurait

remarqué leur présence.

Ces oiseaux prêtaient donc pour moi un intérêt puissant aux rochers qui

leur servaient de rendez-vous. J'ai toujours eu, dès ma plus tendre

jeunesse, un penchant très-marqué pour l'histoire naturelle; c'est un

goût qui est partagé par la plupart des enfants. Il peut exister des

sciences plus importantes, plus utiles au genre humain[7] que l'étude de

la nature, il n'y en a pas de plus séduisante pour la jeunesse et qui

réponde mieux à son activité physique et morale.

[7] Beaucoup d'utilitaires ont l'habitude de considérer l'histoire

naturelle comme une science d'agrément, propre à satisfaire une

curiosité qui n'a rien de répréhensible, mais qui ne peut conduire à

aucun résultat. Pourtant, si l'on y réfléchit, on voit que cette

prétendue science de luxe embrasse tout ce qui nous alimente, nous

désaltère et nous abrite; tout ce qui forme nos vêtements et nos

parures, la matière de nos armes, de nos ustensiles, de nos

instruments, de nos meubles, tout enfin jusqu'aux mystères de la

vie, et l'on ne dit plus: «à quoi bon?» lorsqu'il s'agit d'étudier

un métal, une plante ou un insecte. (_Note du traducteur._)

L'amour des oiseaux d'une part, la curiosité de l'autre, m'inspiraient

le plus vif désir d'aller visiter l'îlot. Mes regards ne se tournaient

jamais dans cette direction (et mes yeux n'y manquaient pas dès que

j'arrivais sur la grève) sans en avoir un désir plus vif. Je savais par

coeur la forme des rochers que la mer découvrait en se retirant, et

j'aurais pu en dessiner le profil sans avoir le modèle sous les yeux.

Leur sommet découvrait une ligne courbe, s'affaissant de chaque côté

d'une façon particulière; on aurait dit que c'était une énorme baleine,

gisant à la surface de l'eau, et conservant au milieu de son échine le

harpon qui l'avait fait échouer.

Cette perche ne m'attirait pas moins que le reste; j'avais besoin de la

toucher, de savoir de quoi elle était faite, et quelle pouvait être sa

dimension, car du rivage elle ne paraissait pas beaucoup plus haute

qu'une vergue. Je voulais voir cette espèce de boisseau qui en

couronnait la pointe, et apprendre comment cette perche était fixée dans

le roc. Il fallait que sa base y fût solidement attachée pour résister

aux vagues; plus d'une fois pendant la tempête, j'avais vu l'écume des

flots atteindre une si grande élévation qu'on n'apercevait rien du

récif, pas même l'espèce de boule qui surmontait la perche; et pourtant

celle-ci restait debout et se revoyait après l'orage.

Avec quelle impatience j'appelais l'instant où je pourrais visiter mon

flot; mais l'occasion ne s'en présentait jamais. C'était trop loin; je

n'osais pas y aller seul, et personne ne m'avait offert de m'y

accompagner. Henry Blou ne demandait pas mieux que de m'y conduire, mais

il n'y pensait pas; il était si loin de comprendre l'intérêt que ce

récif avait pour moi! Cependant il lui était facile de combler mon

désir: il lui arrivait souvent de passer auprès de ce récif; il y avait

abordé plus d'une fois sans aucun doute; peut-être avait-il amarré son

bateau à la perche, afin de tirer des mouettes, ou de pêcher aux abords

de recueil; mais c'était sans moi qu'il avait fait ces excursions, et je

ne comptais plus sur lui pour satisfaire mon ardente curiosité.

D'ailleurs à présent je ne pouvais sortir que le dimanche, et ce jour-là

mon ami avait trop de monde à promener pour qu'il pût s'occuper de moi.

J'étais las d'espérer vainement une occasion; je résolus de ne plus

attendre. Je m'y étais décidé le matin même, et j'étais parti avec la

ferme intention d'aller tout seul visiter le récif. Tel était mon but

lorsque, détachant le petit canot, je pris mes rames et le fis nager

rapidement sur l'eau brillante et bleue.

[Illustration: Je pris mes rames et je me dirigeai vers le récif.]

A fond de cale · 第 15 / 79 题