CHAPITRE II.

Sauvé par des cygnes.

Dès ma plus tendre enfance j'ai eu pour l'eau une véritable passion;

j'aurais été canard, ou chien de Terre-Neuve, que je ne l'aurais pas

aimée davantage. Mon père avait été marin, comme son père et son

grand'père, et il est possible que j'aie hérité de ce goût qui était

dans la famille. Toujours est-il que j'avais pour l'eau un amour aussi

passionné que si elle eût été mon élément. On m'a dit plus d'une fois

combien il fut difficile de m'éloigner des mares et des étangs dès que

j'eus la force de me traîner sur leurs bords. C'est en effet dans une

pièce d'eau que m'est arrivée ma première aventure; je me la rappelle

fort bien, et je vais vous la conter pour vous donner une preuve de mes

penchants aquatiques.

J'étais, à cette époque, un tout petit garçon, juste assez grand pour

courir de côté et d'autre, et à l'âge où l'on s'amuse à lancer des

bateaux de papier. Je construisais mes embarcations moi-même avec les

feuillets d'un vieux livre, ou un morceau de journal, et je portais ma

flotille sur la mare qui était mon océan. Je ne tardai pas néanmoins à

mépriser le bateau de papier; j'étais parvenu, après six mois d'épargne,

à pouvoir acquérir un sloop ayant tous ses agrès, et qu'un vieux pêcheur

avait construit pendant ses moments de loisir.

Mon petit vaisseau n'avait que quinze centimètres de longueur à la

quille, mais bien près de huit de large, et son tonnage pouvait être de

deux cent cinquante grammes. Chétif bâtiment, direz-vous; néanmoins il

me paraissait aussi grand, aussi beau qu'un trois-ponts.

La mare de la basse-cour me sembla trop étroite, et je me mis en quête

d'une pièce d'eau assez vaste pour que mon navire pût faire valoir la

supériorité de sa marche.

Je trouvai bien vite un grand bassin, que je me plus à nommer un lac, et

dont les ondes, aussi transparentes que le cristal, étaient ridées à la

surface par une brise imperceptible, mais cependant suffisante pour

gonfler les voiles de mon sloop, qui gagna l'autre bord avant que j'y

fusse arrivé pour le recevoir.

Que de fois nous avons lutté de vitesse, dans ces courses où j'étais

vainqueur ou vaincu, suivant que la brise était plus ou moins favorable

à mon embarcation!

Il faut vous dire que ce bel étang, près duquel j'ai passé les heures

les plus joyeuses de mon enfance, était situé dans un parc du voisinage,

et appartenait par conséquent au propriétaire du parc. Celui-ci

néanmoins était assez bon pour permettre aux habitants de la commune de

se promener chez lui autant que bon leur semblait, et n'empêchait ni les

petits garçons de faire naviguer leurs bateaux sur le bassin, ni les

hommes de jouer à la balle dans l'une de ses clairières, pourvu que l'on

ne touchât pas aux plantes qui tapissaient les murailles, et qu'on

respectât les arbrisseaux qui formaient les massifs. Tout le monde était

si reconnaissant de la bonté du propriétaire, que je n'ai jamais entendu

dire qu'on eût fait le moindre dégât chez lui.

Ce parc existe toujours, vous en connaissez les murs; mais l'excellent

homme qui le possédait autrefois est mort depuis de longues années; il

était déjà vieux à l'époque dont je vous parle, et qui date de soixante

ans.

Si mes souvenirs sont exacts, on voyait alors sur le bassin une

demi-douzaine de cygnes, et d'autres oiseaux aquatiques dont l'espèce

était rare. C'était pour les enfants un grand plaisir que de donner à

manger à ces jolies créatures; quant à moi je n'allais jamais au parc

sans avoir les poches pleines.

Il en résulta que ces oiseaux, particulièrement les cygnes, étaient

devenus si familiers qu'ils venaient chercher ce que nous leur

présentions, et nous mangeaient dans la main, sans la moindre frayeur.

Nous avions surtout une manière extrêmement amusante de leur donner la

pâture: le bord du petit lac s'élevait, d'un côté, à plus d'un mètre;

l'eau était profonde en cet endroit, et comme la rive se trouvait pour

ainsi dire à pic, il était presque impossible de la gravir. C'est là que

nous attirions les cygnes, qui, du reste, y venaient d'eux-mêmes

lorsqu'ils nous voyaient arriver. Nous placions un petit morceau de pain

au bout d'une baguette fendue, et tenant cette baguette au-dessus des

oiseaux, à la plus grande hauteur possible, nous avions la joie de voir

les cygnes allonger leur grand cou, et sauter en l'air de temps en temps

pour saisir la bouchée de pain, absolument comme un chien aurait pu le

faire.

Un jour, étant arrivé de très-bonne heure sur la bord du petit lac, je

n'y trouvai pas mes camarades. J'avais mon petit bateau sous le bras; je

le lançai comme d'habitude, et me disposai à le rejoindre sur l'autre

rive, au moment où il y aborderait.

C'était à peine s'il y avait un souffle dans l'air, et mon petit sloop

marchait avec lenteur; je n'étais donc pas pressé, et je me mis à flâner

sur le bord du bassin. En quittant la maison, je n'avais pas oublié les

cygnes; ils étaient mes favoris, et je crains bien, quand j'y pense, que

mon affection pour eux ne m'ait poussé plus d'une fois à commettre de

légers vols; il faut avouer que les tranches de pain qui remplissaient

mes poches avaient été, ce jour-là, prises en cachette au buffet.

Quelle que soit la manière dont je me les étais procurées, toujours

est-il que les tartines étaient nombreuses, et qu'en arrivant à

l'endroit où la berge s'élevait tout à coup, je m'y arrêtai pour

distribuer aux cygnes leur pitance quotidienne.

Tous les six, les ailes frémissantes, le cou fièrement arqué,

traversèrent le bassin pour venir à ma rencontre, et furent bientôt

devant la place que j'occupais. Le bec ouvert et tendu, les yeux

ardents, ils épièrent mes moindres gestes, et prirent une à une les

bouchées de pain que je tenais au-dessus de leurs têtes. J'avais presque

vidé mes poches, quand la motte de terre sur laquelle j'étais perché se

détacha brusquement et glissa dans le bassin.

Je tombai dans l'eau en faisant le même bruit qu'une pierre, et comme

elle, je serais allé au fond, si ma chute ne s'était faite au milieu des

cygnes, qui furent sans doute extrêmement étonnés.

Je ne savais pas nager; mais l'instinct de la conservation, qui se

retrouve chez toutes les créatures, me fit lutter contre le péril.

J'étendis les mains au hasard, et cherchant, comme tous les noyés, à

saisir un objet quelconque, ne fût-ce même qu'un brin de paille, je

rencontrai quelque chose dont je m'emparai vivement, et à laquelle je

m'attachai avec la force du désespoir.

À mon premier plongeon, mes yeux et mes oreilles avaient été pleins

d'eau, et je savais à peine ce qui se passait autour de moi. J'entendais

le bruit que faisaient les cygnes en fuyant avec terreur; mais ce n'est

qu'au bout d'un instant que j'eus conscience d'avoir saisi la patte du

plus gros et du plus vigoureux de la bande. La peur avait décuplé ses

forces et il me traînait rapidement vers l'autre bord, en agitant les

ailes comme s'il eût cherché à s'envoler. Je ne sais pas comment aurait

fini l'aventure, si le voyage que l'oiseau me faisait faire avait duré

longtemps. Quand je dis que je ne le sais pas. Il est facile de deviner

quel événement tragique eût terminé cet épisode; l'eau pénétrait dans ma

bouche, elle m'entrait dans les narines, je commençais à perdre

connaissance, et je serais mort en moins de quelques minutes.

Juste au moment critique où je sentais la vie m'abandonner, quelque

chose de rude me froissa les deux genoux; c'était le gravier qui se

trouvait au fond du lac, et je n'avais plus qu'à me relever pour avoir

la tête au-dessus de l'eau.

Je n'hésitai pas une seconde, ainsi que vous le pensez bien; j'étais

trop heureux de mettre un terme à cette promenade périlleuse, et je

lâchai la patte de mon cygne, qui s'envola immédiatement, et qui s'éleva

dans l'air en jetant des cris sauvages.

[Illustration: Je lâchai la patte de mon cygne qui s'envola

immédiatement.]

Quant à moi, j'étais debout, n'ayant plus d'eau que jusqu'à l'aisselle,

et après un nombre considérable d'éternuments, compliqués de toux et de

hoquets, je me dirigeai en chancelant vers la rive, où je remis pied à

terre avec satisfaction.

J'avais eu tellement peur que je ne pensais pas à regarder où pouvait

être mon sloop; je lui laissai finir paisiblement sa traversée, et

courant aussi vite que mes jambes pouvaient le faire, je ne m'arrêtai

qu'à la maison, où j'allai me mettre devant le feu pour sécher mes

habits.

A fond de cale · 第 12 / 79 题