PRÉFACE

Il n'existe pas d'ouvrage d'ensemble sur la mise en scène; c'est donc

sans fausse modestie que j'ai donné le titre d'_Essai_ à cette étude.

Ceux qui, après moi, s'intéresseront à ce sujet et voudront le traiter

de nouveau auront sans doute à combler quelques lacunes, à compléter ou

à rectifier quelques-unes des théories exposées et peut-être à pousser

plus loin et en différents sens leurs investigations.

Au premier abord, le sujet paraît simple et très limité; mais plus on y

réfléchit, plus il apparaît tel qu'il est en réalité, complexe et d'une

étendue infinie. Pour beaucoup de personnes il se résume dans une

question toute matérielle; et la mise en scène se réduit au plus ou

moins de splendeur apportée à la représentation d'un ouvrage dramatique,

au plus ou moins de richesse des costumes et à une plus ou moins

nombreuse figuration. Ce ne sont là cependant que les dehors les plus

apparents du sujet, car, en y regardant bien, la mise en scène se

confond presque avec l'art dramatique, et c'est dans le cerveau même du

poète qu'il faudrait en commencer l'étude.

Toutefois, il y a là une ligne de partage assez nettement tracée: d'un

côté, l'art dramatique, c'est-à-dire tout ce qui est l'oeuvre propre du

poète; de l'autre, la mise en scène, c'est-à-dire ce qui est l'oeuvre

commune de tous ceux qui, à un degré quelconque, concourent à la

représentation. Sans doute ces deux arts se pénètrent réciproquement.

Quand le poète se préoccupe de dispositions scéniques, qui ne se

déduisent pas nécessairement des caractères et des passions, il fait

de l'art théâtral; quand un comédien met en relief certains sentiments

auxquels l'auteur n'avait pas tout d'abord accordé une importance

suffisante, il fait de l'art dramatique. Cependant, comme il est

nécessaire que tout sujet soit délimité, je maintiendrai la distinction

au moins apparente qui sépare l'art dramatique de l'art théâtral. Cette

étude commence donc au moment où le poète a terminé son oeuvre.

Ainsi limitée, elle est encore fort complexe; elle comprend la

recherche de l'effet général que doit produire la représentation et la

détermination des effets particuliers des actes et des tableaux, dans

lesquels se décomposent la pièce. Il faut donc arrêter le caractère

pittoresque de la décoration, son plus ou moins de relief et de

profondeur, etc. L'artiste chargé d'exécuter une décoration en trace

d'abord une vue d'ensemble sur un plan vertical, qu'il suppose place

dans l'encadrement de la scène à la place du rideau. Ensuite il exécute

la maquette, c'est-à-dire une réduction du décor tel qu'il doit être

disposé sur le plan géométral. Le public a pu voir dans plusieurs

expositions quelques maquettes célèbres, conservées à la bibliothèque de

l'Opéra. Pendant que les peintres préparent et brossent les décors, on

monte la pièce. L'opération préliminaire, qui est la distribution des

rôles, est peut-être la plus importante, car le succès définitif en

dépend. Une fois les rôles distribués, chaque acteur apprend le sien. La

conception et la composition d'un rôle imposent à l'acteur qui en est

chargé un labeur considérable et un grand effort subjectif. Quand tous

les rôles sont sus, on les assemble; alors commence le travail long et

minutieux des répétitions, car on se propose d'arriver à une harmonie

générale et à un ensemble, qui souvent, à défaut d'acteurs de premier

ordre, suffisent à assurer le succès. Tel rôle doit être éteint, tel

autre doit être au contraire plus accentué. En même temps, on étudie

les mouvements scéniques; on détermine les places successives que les

personnages doivent occuper les uns par rapport aux autres ou par

rapport à la décoration; on règle les entrées et les sorties, ce qui

exige parfois des remaniements dans le texte de la pièce. Puis vient la

composition de la figuration, et son instruction orchestrique, s'il y a

lieu. Pendant le temps des répétitions, on confectionne les costumes,

dont les dessins exigent beaucoup de goût et demandent souvent de

longues recherches. Bientôt, aux répétitions partielles succèdent les

répétitions d'ensemble, où tous les accessoires jouent le rôle qui

leur est assigné. La répétition générale a lieu en costume: c'est une

première anticipée. Enfin arrive le jour de la première représentation,

qui délivre tout le personnel du théâtre de l'anxiété finale et libère

auteur, directeur et acteurs d'un labeur où commençaient à s'user les

meilleures volontés.

Telle est l'esquisse sommaire du sujet complexe dont j'ai entrepris

l'étude. Si celle-ci devait être poussée à fond, elle exigerait

plusieurs volumes, car elle comprendrait: l'architecture théâtrale, la

peinture décorative, la science très compliquée de la perspective, la

mécanique particulière des machines, les applications de l'électricité,

la description des dessous, du cintre et des coulisses, le rôle de

ces différentes parties, la plantation des décors, la composition et

l'examen des magasins d'accessoires, puis les sciences de l'optique et

de l'acoustique, et enfin l'art sans limites précises du comédien, etc.

De tout ce vaste ensemble, je ne retiendrai que l'ESTHÉTIQUE

THÉATRALE, c'est-à-dire l'étude des principes et des lois générales ou

particulières qui régissent la représentation des oeuvres dramatiques et

concourent à la production du pathétique et du beau.

Pour la composition de cet ouvrage, la division du sujet et la

répartition des matières, j'avais le choix entre l'ordre historique et

l'ordre esthétique. Le premier exigeait que je suivisse pas à pas le

travail de la mise en scène, à partir du moment où l'auteur dépose

son manuscrit jusqu'au moment où le rideau se lève pour la première

représentation. J'ai préféré le second, qui va du général au particulier

et qui, des principes généraux, déduit les lois particulières. Le

premier aurait été préférable si cet ouvrage avait dû être anecdotique.

Quant à la méthode de travail qui a présidé à l'élaboration de cette

étude, je crois devoir en dire ici quelques mots. La méthode érudite

consiste à suivre chaque jour le mouvement littéraire, à noter les faits

à mesure qu'ils éveillent l'attention du public et les discussions

critiques auxquelles ils donnent lieu dans les journaux et dans les

revues; à extraire des ouvrages spéciaux les remarques utiles à

l'éclaircissement du sujet; puis à classer les notes innombrables ainsi

accumulées, a les répartir en un certain nombre de chapitres et à relier

le tout au moyen des idées générales qui naissent du groupement des

faits. Cette méthode implique l'indication de tous les emprunts qu'on

a pu faire, et la citation, de tous les auteurs dont on reproduit

intégralement les idées.

Il suffira au lecteur de feuilleter cet ouvrage sans notes et sans

références pour conclure que je n'ai pas employé cette méthode. Il a

été écrit en effet d'un bout à l'autre sans le secours d'aucune note

et d'aucun livre, par la simple méthode spéculative. Chacune des deux

méthodes que j'oppose l'une à l'autre a ses vertus et ses défauts: ce

n'est pas ici le lieu de les comparer entre elles. Si j'ai cru devoir

indiquer celle que j'ai suivie, c'est uniquement pour expliquer

l'absence absolue de citations et afin qu'on ne l'attribuât pas à un

dédain, qui ne serait nullement justifié, pour les travaux de tous ceux

qui, avant moi, ont étudié en artistes ou en critiques l'art de la mise

en scène. Pour être accessible à un pareil sentiment, il faudrait ne pas

être convaincu comme je le suis que l'esprit de l'homme doit la majeure

et la meilleure partie de ses créations en apparence les plus originales

à une collaboration incessante, quoique souvent insaisissable et

secrète. Pour moi, j'éprouve le plus vif plaisir à avouer ici la double

dette de reconnaissance que j'ai contractée.

Suivant assidûment les représentations de la Comédie-Française, j'y

puise un enseignement dont le prix augmente chaque jour à mes yeux.

Depuis que mon attention s'est arrêtée sur la mise en scène, j'ai pu

admirer la science et le goût qui président à la composition artistique

des décorations, à la recherche des effets pittoresques ou grandioses,

au choix étudié des costumes, à la juste somptuosité des ameublements,

à l'instruction orchestrique de la figuration et à la merveilleuse

précision des jeux de scène. C'est cet art exquis, joint au labeur

consciencieux et à l'incomparable talent des comédiens, qui fait de la

Comédie-Française la première école dramatique et théâtrale de l'Europe,

c'est-à-dire du monde entier. Or, ce goût irréprochable et cette

science, qui s'appuie sur une longue expérience, sont les deux qualités

maîtresses de son administrateur actuel. Je suis donc heureux de saluer

ici M. Émile Perrin comme un des maîtres de la mise en scène moderne. Si

cet ouvrage a quelque mérite, il lui en est redevable en grande partie,

car c'est devant ses belles conceptions théâtrales que j'ai pu apprécier

la portée artistique de la mise en scène et le rôle important qu'elle

est appelée à jouer dans l'art dramatique moderne.

Par une rencontre piquante, c'est précisément à un adversaire de

M. Perrin que je me sens le devoir de payer ma seconde dette de

reconnaissance. On se rappelle la discussion récente qui, dans

un tournoi littéraire, a armé l'un contre l'autre M. Sarcey et

l'administrateur de la Comédie-Française, tous deux, au fond, amoureux

du même objet, Tournoi heureusement sans fin, sans vainqueur ni vaincu,

et dont après tout l'art fait son profit, car, à la lumière qui jaillit

du choc de tels esprits, la vérité trouve mieux son chemin qu'au milieu

du silence et de la nuit.

Mais je ne puis taire que si M. Sarcey rédige depuis plus de quinze ans

le feuilleton dramatique du _Temps_, je le lis assidûment depuis le

même nombre d'années. Or, s'il m'eût été impossible de désigner avec

précision les idées que j'ai pu directement lui emprunter, j'ai la

conscience de beaucoup lui devoir, et d'avoir souvent, en le lisant,

senti ma pensée s'agiter à l'agitation intellectuelle de la sienne.

J'ai donc contracté vis-à-vis de lui une dette, dont je ne saurais

méconnaître la valeur; et il m'est agréable d'avouer hautement

l'influence qu'a pu avoir sur mon oeuvre un des maîtres incontestés de

la critique contemporaine.

Je n'ai plus à ajouter que quelques mots explicatifs, pour clore

cette préface. Ayant senti la nécessité d'appuyer d'un certain nombre

d'exemples l'exposition de mes idées, j'ai cru cependant devoir

me restreindre à ceux que je pouvais tirer des ouvrages modernes

représentés depuis peu, ou des oeuvres classiques jouées le plus

récemment. Il était nécessaire, en effet, que le public eût encore

présents à la mémoire les faits sur lesquels j'attire son attention.

J'ai souvent employé l'expression de _metteur en scène_; mais la plupart

du temps c'est pour moi une expression complexe qui ne répond pas à une

personnalité distincte et à une fonction réelle. En parlant du travail

théâtral, des décors, des jeux et des combinaisons scéniques, j'ai

d'ailleurs évité de me servir d'expressions techniques peu familières

aux lecteurs. Par contre, chaque fois que j'ai dû me servir de mots

appartenant à la langue esthétique ou psychologique, je me suis efforcé

d'atteindre à la clarté par l'exactitude et la propriété des termes.

Enfin, dirai-je pour terminer, j'ai rencontré comme cela était fatal, la

théorie réaliste ou naturaliste. Je ne me suis pas dérobé à l'obligation

de la soumettre à l'analyse critique. Je l'ai fait sans idée préconçue

et sans aucun parti pris d'hostilité. On pourra trouver, je crois, que

le jugement que je porte sur cette école, sans être complaisant, n'est

ni rigoureux ni injuste. Je n'ai eu d'ailleurs à examiner ses théories

qu'au point de vue particulier du théâtre.

L'art de la mise en scène: Essai d'esthétique théâtrale · 第 4 / 48 题