Elle voulut qu’ils allassent tous deux chercher leurs hôtes

LUCIEN FABRE

RABEVEL

OU

LE MAL DES ARDENTS

***

LA FIN DE RABEVEL

«Il n’y a pas de passion sans excès.»

Pascal.

Treizième Édition

PARIS

ÉDITIONS DE LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

3, rue de Grenelle, (VIme)

DU MÊME AUTEUR:

Connaissance de la Déesse, avant-propos de Paul Valéry

(Société Littéraire de France, 1919) Épuisé

Les Théories d’Einstein. (Payot, 1921)

Vanikoro (Nouvelle Revue Française, 1923) Épuisé

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES CENT HUIT

EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE

AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, DONT HUIT EXEMPLAIRES HORS

COMMERCE MARQUÉS DE A à H, CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE I A C, ET SEPT CENT QUATRE

VINGT DOUZE EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE SUR

PAPIER VELIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT DOUZE EXEMPLAIRES HORS

COMMERCE MARQUÉS DE a A l, SEPT CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE

1 A 750 ET TRENTE EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A

780, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION

ORIGINALE.

TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS

Y COMPRIS LA RUSSIE.

COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD 1923

CHAPITRE PREMIER

En réalité, Bernard était ainsi constitué qu’il ne pouvait entreprendre

une chose quelle qu’elle fût sans la mener à son terme quel qu’il dût

être. Il ne pouvait concevoir le suspens ni le provisoire; une sorte de

logique active, véritablement empirique, entraînait et enchaînait ses

gestes comme ses méditations. Chaque affaire entreprise s’inscrivait

dans son esprit sous une forme imaginaire; elle pesait de ses divers

éléments sur ses décisions; les échéances, les risques créaient un

amoncellement nuageux, la disponibilité d’un orage, non point qu’il se

les figurât sous cette forme, mais il en ressentait mentalement et même

nerveusement la même sorte de tension qui le tenait attentif et éveillé.

Il consacrait la sollicitude la plus patiente, la plus inattendue de sa

part, à l’ensemble de détails les plus ordinaires, les moins surveillés

d’habitude et où il prétendait que résidaient les antennes fragiles des

entreprises. Celles-ci lui formaient ainsi une prison perpétuelle dont

la voûte éteignait les échos et bornait l’horizon. Tout ce qui n’avait

pas rapport avec elles, tout ce qui ne lui proposait pas une ressource

immédiatement assimilable se heurtait à sa distraction totale. L’unique

direction de cet esprit en travail était celle de sa réussite; sa

contention appliquée à ce grand dessein opposait à tout le reste une

indigence sans appel; la seule passion qui demeurât chez lui rendant son

travail était celle de l’ordre; celle-là ne pouvait en aucun cas être

submergée. Bernard ouvrait lui-même son courrier, répondait à toutes les

lettres importantes, notait sur les autres le sens de la réponse à

faire, indiquait sur toutes le titre du dossier où elles devaient être

classées. Ce goût de l’ordre n’était qu’une forme de son tempérament; il

annonçait la coutume de prévoir l’avalanche ou la crue, d’y pourvoir, de

lui ménager ses canaux, de n’en être jamais recouvert ni même surpris;

mieux encore, d’y savoir retourner, pour reprendre aux bassins où s’en

décantaient les laisses ce qu’on en pouvait utiliser. Cette

clairvoyance, cette instante vigilance, cette tenue parfaite de soi,

éliminaient l’épuisement des contractions réticentes, combinaient les

facilités d’une pensée qui pouvait librement disposer d’elle-même.

Bernard, s’étant défini les valeurs qu’il poursuivait, allait à son but

avec imperturbabilité, avec cette sorte de sécurité que donnent à une

troupe en marche le bon gouvernement de ses unités, la certitude

tactique de ses cheminements, les mesures qui la couvrent de gardes en

avant, en arrière, sur les flancs, enfin ce que les états-majors

appellent justement les sûretés. Ainsi orienté, il semblait offrir un

front d’airain ou, plus exactement, une absence spirituelle, qui avait

raison de tout. Bien des financiers n’ont pas d’autre secret qu’un

semblable tempérament.

Sans doute ce ferme propos qui maintenait Bernard à sa tâche ne lui

imposait-il pas des œillères. Le cœur vivait toujours, et plus

volcanique que jamais. Mais le jeune homme avait hiérarchisé

irrésistiblement les appels de son être; rien ne le pouvait faire dévier

de sa direction. Pourtant, Dieu sait comme il souffrait, justement à

cause de son horreur des choses mal terminées, de ce suspens où était

restée sa liaison avec Angèle. Car, bien qu’il eût promis à Blinkine

d’ignorer désormais sa maîtresse, il ne s’y sentait pas tenu; nul

serment ne le pouvait enchaîner. Il se rendait cette justice qu’il avait

essayé de faire l’oubli en lui-même sur la petite partie de ce sentiment

que le tracas des affaires n’avait pu tout à fait noyer. Il avait

d’abord essayé de trouver en sa femme ce que lui avait si

merveilleusement donné Angèle. Mais Reine était toute douceur, tout

charme, toute soumission; abandonnée à son désir, flottante et en

admiration devant lui, elle laissait, lorsqu’il l’enlaçait, une âme de

poète enivré aller à la dérive; elle ne lui révélait rien du cœur, ni

des sens; elle ne le troublait, ni ne le comblait; comme dans les

auberges d’Espagne il ne trouvait plus en elle, suivant le mot si

souvent cité, que ce qu’il y apportait. Car il se moquait du site, et

pour la nourriture spirituelle qu’elle aurait pu lui donner, il se

sentait, le soir venu, trop fatigué, le cerveau encore trop plein de

chiffres, pour la suivre dans ses récréations d’artiste. Le malaise

l’envahit donc très vite auprès de cette femme délicieuse qui n’avait

d’autre défaut que d’être sage. Mais cette sagesse, cette simplicité ne

faisaient que l’agacer quoi qu’il en eût et bien qu’il s’en gourmandât.

Il n’était pas encore perverti pourtant; et même il résistait aux

rafales de sauvagerie qui, certains jours, remontaient en tempête des

horizons de son enfance. Mais parfois il l’eût voulu mordre, pincer,

quereller bassement au risque de recevoir la leste et violente gifle

qu’Angèle ne lui eût pas marchandée en de telles occasions. Mais il

n’osait la disputer; dès qu’il prenait un ton plus élevé, elle

s’alarmait, ses yeux se mouillaient. Il en était venu à la traiter comme

une enfant; là était le climat de cette jeune femme rêveuse et tendre

qui devait rester toute sa vie au stade de l’adolescence. Il crut une

fois avoir trouvé un prétexte qu’il s’empressa d’exploiter avec une rare

perfidie: ce fut l’assiduité de Louis Gontil. Le poète continuait à

faire une cour simple, tranquille, sans ambition et sans espoir, à la

jeune femme. Il semblait ignorer le mari ce qui ne laissait pas de vexer

Bernard. Il composait, suivant les fantaisies de son inspiration, des

poèmes exquis et des impromptus badins et il tenait davantage à ceux-ci

qu’à ceux-là; plein de talent, l’orgueil d’un gamin lui tenait lieu de

génie. Au demeurant, il était pour Reine la compagnie la plus sûre, la

plus éperduement dévouée et la moins compromettante qui pût être. Il

l’accompagnait dans ses courses, aux expositions, chien fidèle,

drôlatique et constamment en alarme devant l’objet de son admiration.

Bernard le trouva trois soirs de suite en rentrant chez lui; impatienté,

fatigué d’une longue journée de travail, irrité de ce que sa femme ne le

fût pas venu rejoindre au bureau, il feignit de croire à autre chose

qu’à une simple camaraderie, fit une scène terrible, ameuta les

domestiques et jeta le poète dehors par les épaules. Resté seul avec sa

femme, il évoqua le divorce, lui souhaita le bonsoir d’une voix glacée

et sortit. «Je la tiens, ma dispute, se disait-il; elle va vivre,

réagir, bon Dieu!» Quand il revint, Reine était couchée en proie à la

fièvre; elle fut malade comme une bête; on pensa qu’elle ne s’en

remettrait point. Elle pleurait, suppliait ainsi qu’un chien battu et

qui ne sait pourquoi; et ces supplications, comme il arrive, irritaient

davantage son mari, lui imposant, pour qu’il pût se contenir, un effort

qui lui causait un insupportable malaise. Quand elle alla mieux, il

voulut faire renaître sa confiance, lui dit qu’elle pouvait rappeler

l’Apollon. Mais elle eut encore une crise de désespoir et il dut

l’amener lui-même, impavide et protecteur, au pied du lit de Reine. Il

comprit, ce jour-là, qu’ils n’étaient point faits pour s’accorder. Il

reprit auprès de sa femme l’attitude d’un grand frère indulgent, fut son

mari sans dégoût ni plaisir lorsqu’il le fallait, vécut sevré de la

femme telle que la bouche d’Angèle lui en avait laissé l’unique et

spécifique saveur.

Il espéra aussi en son fils. L’enfant grandissait, sain, alerte, vif et

d’un joli visage. Le fils de Noë Rabevel, le petit Marc, de quelques

mois plus âgé, était son compagnon de jeux. Eugénie venait parfois, avec

Reine et les deux enfants, jusqu’au bureau de Bernard. Celui-ci gardait

de la tendresse à sa tante, comme dans une sorte de cellier secret; elle

restait la lumière de son enfance; il l’interrogeait, elle lui répondait

avec ce sourire qui la faisait belle. Noë allait bien, le travail

croissait tous les jours; dame! c’était rude, mais ils étaient si

heureux tous les deux; dommage qu’on ne pût s’agrandir faute de

capitaux. Bernard avait proposé d’avancer l’argent nécessaire, mais Noë

n’avait rien voulu savoir, méfiant et orgueilleux. On n’était pas

riches, c’était sûr, mais on était à l’aise et contents; de quoi bien

vivre et un gosse obéissant et intelligent, que désirer de mieux? Et, en

effet, le petit Marc, sage, attentif, rayonnait d’intelligence. Il

fallut bien que Bernard se rendît compte de la différence avec son Jean;

celui-ci ne promettait que des dons médiocres. Il en fut horriblement

mortifié: «Quelle consolation aurai-je dans la vie? Ni femme, ni enfant,

du moins tels que je les avais souhaités!» Cette idée lui devint de plus

en plus présente à mesure que ses affaires faisaient leur ornière,

apprenaient à marcher seules dans leur voie sans cahots, lui laissaient

peu à peu la liberté d’esprit. Cette liberté ne lui serait donc donnée

que pour se ronger le foie? Il le semblait; Jean allait atteindre ses

douze ans et à peine savait-il lire: «Travail moyen, conduite bonne,

intelligence médiocre, fait ce qu’il peut». Quelle rage humiliée

possédait le père qui lisait de telles notes! Quelle rage impuissante,

de celles qui le secouaient, le faisaient tour à tour blêmir et noircir

et le laissaient finalement écœuré, écumant et sans force!

Cette liberté peu à peu revenue ouvrait l’espace à son imagination. Les

préoccupations des affaires se retiraient comme des eaux d’inondation et

dans cet espace longtemps recouvert se montraient de nouveau les êtres

qui n’avaient jamais cessé de le solliciter sourdement mais qu’il

n’avait jamais consenti à entendre; à leurs voix, à celles d’Angèle et

d’Olivier, se mêlaient les lamentations contraires de Reine et de Jean.

En vérité nul ne l’appelait, nul ne lui demandait de changer un iota à

sa conduite mais, lui, il voyait maintenant avec une netteté totale que

le souvenir de sa maîtresse le sollicitait d’autant plus vivement que ni

sa femme ni leur enfant ne lui donnaient ce qu’il en avait attendu. Et

puis, il avait aussi une affaire à régler avec le père Mauléon; il se

félicitait maintenant d’avoir engagé celui-ci dans cette affaire

séduisante dont il présentait dès cette époque les complications et les

difficultés. Le malheureux, les doigts pris dans l’engrenage, n’avait

plus pu s’en tirer; il mangeait son temps et dépensait son bien en

démarches, en essais; à plusieurs reprises, Bernard lui avait avancé de

l’argent, lui avait fait signer des traites, avait dû consentir à les

renouveler. La distribution d’électricité allait à peu près, cahin-caha,

grevée d’ailleurs de toutes sortes de frais; les terrains irrigués ne se

vendaient pas. Les Caussenards, malins, ne se pressaient pas; on se

disait à l’oreille que le père Mauléon tirait le diable par la queue et

devrait lâcher bientôt tout ce qu’il tenait, pour un morceau de pain. Le

pauvre homme faisait à Bernard le signe de détresse, le suppliant de

venir sur place; et même il s’était rendu à Paris pour le voir. Mais

Rabevel avait toujours prétexté le souci de ses affaires qu’il ne

pouvait abandonner d’un pas, pour ne pas se rendre à la Commanderie; il

avait prodigué les bons conseils, suggéré des solutions qui eussent été

fort bonnes appliquées par lui, mais que Mauléon n’avait pas les

qualités nécessaires pour mener à un heureux terme. Le brave homme finit

par croire que Bernard ne voulait pas venir et avait décidé de

l’abandonner à son malheureux sort. «Qu’en penses-tu, Angèle, toi qui le

connais?» La jeune femme ne savait quoi répondre. Elle avait eu d’abord

une vie d’hallucinée. Il fallait taire à François, lorsqu’il revenait

tous les deux ans, les ennuis de son beau-père, il fallait taire les

manœuvres bizarres de ce Bernard dont le silence lui paraissait une

menace plus effrayante que les cris, il fallait taire surtout l’horrible

secret qui tourmentait sa tempe, ses lèvres, son cœur, et même toute sa

chair; laisser son mari embrasser ce bel Olivier déjà ardent comme son

père, lui laisser croire qu’il serrait entre ses bras orgueilleux le

fruit du plus pur de son sang.

Puis elle avait fini par se convaincre qu’elle obtiendrait enfin, grâce

à la religion, le salut et l’oubli; de la Trappe voisine de Bellecombe

où il s’était retiré, le Père Blinkine la venait voir entre deux

missions. Le verbe enflammé du converti l’enivrait. Abraham lui

racontait les étapes de sa propre conversion, réveillait en elle le

sentiment du divin et la faisait passer par toutes les transes et toutes

les larmes, des plus douces aux plus amères. Elle fut vraiment pendant

les jeunes années d’Olivier semblable à un ange; une grande sérénité

avait succédé aux extases, aux jeûnes et aux macérations; son corps

n’existait plus tant il demeurait profondément endormi; son cœur était

tout entier pris par l’affection échangée avec son fils; elle

l’embrassait longuement dans son petit lit le matin et, sur le coup de

six heures, par tous les temps, se rendait à la première messe. Un vieux

curé obscur officiait dans le lointain céleste, sa tête blanche seule

visible, allant et venant, suspendue comme à des ailes dans la vague

lumière des cierges et ainsi qu’on voit les figures de chérubins sur les

peintures anciennes. L’église toute longue, étroite, écrasée, percée de

meurtrières, semblait une galère sans rames. La paix régnait sur les

âmes de bonne volonté unies là dans ces prières matinales; Angèle s’y

retrouvait telle qu’en ses jeunes années; elle s’élançait vers Dieu avec

le même désir d’éternité; elle goûtait dans les sacrements la même

consolation; elle y puisait un réconfort sans pareil.

Quand elle retournait à la petite maison qui était devenue la sienne

depuis le retour de son frère, Olivier était déjà éveillé, les yeux

grands ouverts sur les objets hétéroclites que François avait rapportés

de ses voyages. L’enfant, dès son bas âge, avait marqué sa dilection

pour toutes ces choses dont on ne se servait point; dès qu’il avait été

en âge de comprendre, il s’en était émerveillé. A l’école, il avait

appris tout seul à lire et à écrire en regardant sagement les autres

alors que sa mère ne le menait là que pour qu’il y fût surveillé, tandis

qu’elle vaquait aux soins du ménage. Maintenant, il composait

d’étonnantes histoires qui remplissaient Angèle d’admiration, d’orgueil

et lui serraient le cœur. Il s’échappait avec ses camarades, les

conduisait, toujours le premier, à la découverte des nids de faucon, à

l’exploration des cavernes. A chacun de ses retours, François débordait

davantage de joie: «Quel étonnant clampin! Ah! il tient de son père,

celui-là! Eh! la maman, qu’en penses-tu?» Elle répondait: «Oui» en

hochant la tête.

Déjà elle craignait tous les périls pour son enfant. L’ardeur précoce

d’Olivier dans l’étude et dans le jeu lui apparaissaient terrifiantes;

elle se rappelait sa propre enfance si turbulente mais surtout les

épouvantables histoires qu’elle savait sur l’enfance de Bernard. Elle

s’était ouverte de ses appréhensions au Père Blinkine qui l’avait

écoutée pensivement. «Il faut le mener avec douceur, avait-il répondu,

ne pas le briser.» «Ah! pensez-vous que je sois mère à le briser.»--«Je

sais. Est-il bon?»--«Oui, je crois qu’il a du cœur.» Elle racontait avec

ravissement comment, dès ses sept ans, il l’entourait de douces

prévenances au retour de ses pires escapades. Ses colères, ses

méchancetés d’enfant ne résistaient pas aux larmes de sa mère. Il

l’écoutait avec une avidité d’amour dont elle ne pouvait parler sans

qu’un sanglot d’attendrissement remontât à sa gorge. Tous les soirs à

quatre heures, il organisait la course au sortir de l’école; il partait

le dernier, fougueux, les mâchoires serrées, dépassait tous ses

camarades l’un après l’autre et arrivait essoufflé à la maison. Il

embrassait cent fois sa mère, la serrait, la mordait, la pinçait, puis

s’asseyait avec de grands rires de triomphe. Ensuite, il allait au

tiroir, tirait le chanteau de pain, s’y taillait un quignon et le

dévorait en l’accompagnant de saucisson, de miel noir, ou de ces

fromageons de chèvre qui sentent la fleur de genêt. Et de nouveau il

sortait pour jouer sur la place, se dépenser, jeune animal plein de sève

et de puissances secrètes. Quand le soir tombait, Angèle se penchait à

la fenêtre entre la lavande et le basilic. Le cœur de l’enfant

s’arrêtait d’amour et de bonheur; ses mains lui envoyaient des baisers.

Il la rejoignait. Ils montaient ensemble vers l’église, dans le silence:

«Appuie-toi sur moi, maman», disait le petit homme. Elle lui laissait

sentir le poids de son bras avec délice pour qu’il se pût enorgueillir

de soutenir sa mère. A l’église il était dans ses bras, perdu, noyé,

sauvé, envolé, à l’aventure, sur cet esquif merveilleux; quel mystère,

quel prodige! «Oui, il a du cœur», disait la mère.

Le Père Blinkine en concluait que tout était bien. Il fallait l’élever

dans le respect des lois divines et humaines, dans l’obéissance et

l’amour de ses parents, et surtout le soustraire aux influences

pernicieuses. Les enfants du bourg n’étaient pas mauvais, mais, plus

tard, au collège...

--Et s’il devenait marin comme son père?» Sa tendresse maternelle ne

pouvait envisager une telle hypothèse sans frémir. Cet enfant sans peur

lâché dans les bordées de matelots...

Le Père Blinkine l’invitait à se rassurer. Et pourquoi serait-il marin,

cet enfant? intelligent, travailleur, il pouvait faire ses études

secondaires; le père gagnait assez pour tenir son fils au Lycée, en

faire un ingénieur ou un médecin... sa mère ne le quitterait que

lorsque, marié, il lui aurait donné à sa place un autre enfant de son

sang à aimer.

Elle se calmait, se sentait heureuse de cette seule joie qui lui fût

permise: aimer son fils et le garder. Il lui semblait qu’elle aurait

voulu le voir petit ainsi indéfiniment; elle aurait consenti à vieillir

auprès de cet enfant que nul ne songerait à lui enlever tant qu’il

serait un bambin. Elle vivait toute à lui. Le souvenir de Rabevel ne la

troublait plus; elle y pensait parfois avec une sorte de sérénité

indifférente; il était le passé, l’orage définitivement éloigné; en vain

se penchait-elle pour en saisir un grondement attardé et lointain.

Pourtant, l’occasion ne lui avait pas manqué d’évoquer son visage. Elle

connaissait par le menu les difficultés où se débattait son père; seul,

disait celui-ci, celui qui m’a engagé dans cette affaire peut m’en tirer

avec honneur. Mais, tout occupée par son fils, elle n’apportait plus à

ces combinaisons malencontreuses qu’une attention distraite. Aussi

fut-elle fort étonnée lorsqu’un jour, dans la petite maison où elle

vivait depuis le retour de son frère à la demeure paternelle, son père

arriva et lui déclara tout à trac que si Rabevel ne venait pas arranger

la situation, «il était dans le lac»; La situation semblait désespérée:

les créanciers montraient les dents, l’usine marchait mal, ne rapportait

plus rien, avant six mois c’était la faillite; le pauvre homme pleurait

et se lamentait. Angèle désolée lui demanda ce qu’il comptait faire.

--Il faut que Rabevel vienne ici, tu comprends. On réunira les

créanciers; lui, il peut les faire attendre; il jouit d’un assez grand

crédit. Il verra aussi l’usine; sûrement j’ai été mis dedans pour cette

affaire par le fournisseur; il saura s’en rendre compte et arranger

cela. Quand on verra que tout remarche et qu’il n’y a plus d’espoir de

faillite, les gens qui tergiversent pour racheter les terres à jardin

n’hésiteront plus. S’il ne vient pas, c’est fichu. Et puis, à lui aussi

je dois de l’argent, j’ai des traites à échéance dans six mois; pourvu

qu’il ne les ait pas mises en circulation! Je lui ai tellement dit qu’il

pouvait compter que je ne les renouvellerais plus!

--Écris-lui de venir.

--Il ne viendra pas. Tu sais bien que mes lettres n’arrivent pas à le

déranger.

--Va le chercher.

--Il ne viendra pas; il faut que tu viennes avec moi...

Elle poussa un cri: «Moi!» Les cieux tournèrent. Elle ferma les yeux et

les rouvrit aussitôt; il lui sembla que la vie venait de changer; la

menace était revenue la chargeant d’un poids infini.

--Oui, toi, disait placidement le père. Tu le connais depuis l’enfance,

tu es la femme de son meilleur ami. Si tu le supplies de me sauver, il

t’écoutera.

Elle fit ses bagages plus morte que vive. Mais Olivier ne voulait pas la

laisser partir; elle tremblait elle-même de le laisser sans mère, ce

petit qu’elle n’avait jamais quitté. «Prenons-le donc avec nous, dit

Mauléon, on peut le montrer, il n’est pas vilain; je lui paye le

voyage». Ils partirent le lundi de Pâques après que Rabevel eut répondu

à leur télégramme qu’il les attendait.

Bernard n’avait pu se dispenser d’annoncer à sa femme que Madame Régis,

son fils et son père allaient venir passer quelques jours à Paris. Reine

connaissait un peu François dont l’exotisme faisait vibrer en elle les

cordes que les romans de Loti lui avaient révélées; le Capitaine était,

à chacun de ses voyages depuis douze ans, passé en météore et chaque

fois Rabevel l’avait prié à dîner tant pour causer avec lui des détails

d’exploitation de la compagnie dans le Pacifique que pour complaire à sa

femme dont il savait la faiblesse tout esthétique pour les récits des

pays de la perle et du corail. Reine ne cacha pas le plaisir que lui

causait la venue d’Angèle et proposa même à son mari de la recevoir chez

eux: «Nous préparerons deux chambres, dit-elle; puisque nous avons de la

place chez nous, profitons-en pour donner l’hospitalité aux gens

sympathiques; ils sont si rares!» Mais Rabevel hésitait; tout de même

recevoir sous le même toit sa femme et sa maîtresse! Bah! songea-t-il,

préjugés tout cela. Et aussitôt son esprit travaillait. Il dit, comme

pensant tout à coup à un détail: «Eh! mais, deux chambres, deux

chambres, ma petite Reine, tu te trompes, il en faut trois». «Tu

plaisantes, nous mettrons un lit pliant dans la chambre de Madame Régis;

un enfant de douze ans peut bien dormir dans la chambre de sa mère...»

Il ne put celer un mouvement de contrariété qui n’échappa point à Reine:

«Que de pudeur! dit-elle en riant, nous ajouterons un paravent puisque

tu t’offusques».

Elle voulut qu’ils allassent tous deux chercher leurs hôtes le mardi

matin. Dès que Bernard les vit apparaître il les lui indiqua: «Les

voilà, là-bas, dit-il, tu vois: la brune au chapeau gris avec le

monsieur à grand feutre près du pilier.»--«Mais l’enfant?»--«Nous ne

pouvons pas le voir, il est dans la foule. Je m’en vais, je sais que les

femmes n’aiment pas qu’on les aperçoive à l’arrivée d’un train de nuit,

après quinze heures de voyage. Je vous rejoindrai à l’heure du

déjeuner». A la vérité, il se sentait tout drôle, secoué d’une émotion

oubliée depuis douze ans; il prit un fiacre et rentra à son bureau, mais

il ne put fixer son attention sur aucun travail et passa quelques heures

inutiles, désordonnées et des plus irritantes qu’il eût connues.

Quand il rentra chez lui, il alla d’abord dans son cabinet de toilette,

ce qu’il ne faisait jamais; il s’examina longuement: était-il changé?

Mais non; certes, plus homme; deux rides barraient horizontalement son

front, deux rides verticales à la naissance du nez marquaient l’habitude

de la réflexion et la nature impérieuse du tempérament; quelques cheveux

blancs aux tempes. Dame, se dit-il, nous ne sommes plus jeune, ma foi:

trente-quatre ans! Mais il était resté svelte, souple et droit; l’œil

étincelait de malice derrière le lorgnon. Allons, il pouvait se

présenter. Angèle devait être plus marquée que lui. Il se donna un coup

de peigne et se rendit au salon. Sa femme venait au devant de lui:

«Quelle belle personne cette madame Régis, lui dit-elle à mi-voix; et

qu’elle est gentille!» Il eut froid au cœur; il se sentait coupable

d’avoir permis le rapprochement de ces deux femmes. Il ouvrit la porte

du salon; les trois visiteurs se levèrent: il ne vit d’abord, il ne

voulut voir que Mauléon, lui serra la main, se détourna légèrement vers

Angèle pour la saluer, donna une tape amicale à Olivier sans le regarder

et entama immédiatement une conversation cordiale avec le bonhomme.

«Quel accueil charmant! se disait celui-ci; il est probable que ce

Rabevel a quelque remords de ne m’avoir pas secouru plus tôt.» Il voulut

essayer d’attaquer la question qui lui tenait au cœur, mais Bernard lui

coupa la parole en riant: «Rien du tout ici, dit-il, rien qu’un bon

déjeuner. Évidemment nous ne serons pas aussi bien traités que par la

tante Rose, mais nous ferons de notre mieux pour que vous ne regrettiez

pas trop la Commanderie pendant votre séjour. Quant aux affaires nous

verrons cela tout à l’heure à mon bureau. Pour l’instant, à table.»

Cependant le petit Jean était venu chercher Olivier très intimidé et

tous deux s’installaient à l’office aux soins de la Miss qui servait à

l’enfant de gouvernante, de femme de chambre et de répétiteur. Un

instant après, Marc invité spécialement venait les rejoindre sous la

conduite d’Eugénie qui se présentait rougissante comme une jeune fille

tandis que les enfants heureux de cette réunion anormale qui avait des

airs de fête et de liberté entreprenaient des bavardages éloquents.

--Ah! ma tante, dit Rabevel, tu ne connais pas Angèle, toi; c’est une

amie de toujours pourtant. Nous nous tutoyions étant enfants.

Maintenant, tantôt on se laisse aller à ce tutoiement, tantôt on se

retient. On devient timides avec l’âge.

--Mais, dit Eugénie, je me souviens très bien de vous, Madame, je vous

ai souvent vue de ma fenêtre quand vous rentriez de l’école. J’ai même

deux souvenirs très précis: le premier c’est que vous aviez un cartable

en cuir vert. Est-ce vrai?

--Mais oui, répondit Angèle surprise.

--Alors mon second souvenir est véridique aussi, dit Eugénie avec une

pointe de malice. Le voici: c’est que, tous les soirs, malgré la

personne qui vous accompagnait et malgré les gestes de coq en colère de

Bernard, vous vous arrangiez pour l’embrasser avant de le quitter.

--Cela, je ne m’en souviens pas, dit Angèle confuse.

--Avouez, avouez, fit Reine ravie de ce roman d’enfants; avouez, je n’ai

pas de jalousie rétrospective.

--Oui, je m’en souviens aussi, déclara Bernard; j’étais noir de honte;

Blinkine qui devait devenir le confesseur et Régis le mari de mon flirt

se moquaient de moi il fallait voir comme. Ah! c’est loin! j’avais douze

ans; et vous neuf, petite Angèle.

--Neuf ans! fit comiquement Mauléon, voyez comme la vertu de ma fille

était bien gardée!

--Mais comment avez-vous pu me reconnaître? demanda Angèle à Eugénie.

--Vous êtes la même. Cela paraît ridicule ce que je vous dis, mais c’est

exact: même figure d’ange...

--Qui couvait de terribles ardeurs d’après ce que je vois, fit Reine

taquine.

--Oh! dit le père en riant; elle est de bonne race.

--Ces figures ne bougent guère que pour s’empâter, je l’ai remarqué,

observa Reine; et vous, vous n’êtes pas de celles qui s’empâtent. Quand

je dis ces figures, je veux signifier ce genre de visages exquis qui

sont parents de ceux que peignait Léonard de Vinci; on a dû vous le dire

assez souvent que vous aviez le visage de la Sainte Anne, n’est-ce pas?

--Une fois, une seule fois, répondit Angèle rêveuse.

--Mais vous ne l’avez pas oublié, fit remarquer Bernard.

Elle dit malgré elle:

--Je n’ai rien oublié; je crois avoir oublié et puis, tout d’un coup,

tout me revient, là, présent, comme si...

Elle s’arrêta, s’apercevant tout à coup qu’elle disait à haute voix ce

qu’elle venait de ressentir, et un courant glacé coula dans sa nuque.

Mais personne n’avait compris que Bernard.

--C’est très curieux ces phénomènes de faux oubli, dit l’intelligente

Reine; ils s’apparentent certainement aux phénomènes de fausse mémoire.

Qu’en penses-tu, Bernard? Rabevel répondit, disserta, heureux de faire

dévier une conversation que le trouble d’Angèle jusqu’alors visible

seulement pour lui pouvait d’instant à l’autre rendre périlleuse.

Quand le repas fut terminé, Reine proposa qu’on fît entrer les petits.

Eugénie annonça que son mari qui n’avait pu déjeuner avec eux

s’arrangerait peut-être pour venir prendre le café. Et en effet, Noë

arriva en même temps que les enfants. Du seuil, il resta un moment à les

regarder, puis, avec sa franchise habituelle:

--C’est le petit Olivier Régis? Qu’il est beau! Viens ici, petit

bonhomme.

Il l’examina.

--Comme il ressemble à sa mère, s’écria-t-il, tous les traits, tous les

traits; le nez, le menton, cette bouche mystérieuse, les pommettes, les

yeux, les oreilles; je détaille, hein? Mais pourquoi les cheveux lui

cachent-ils le front? Pourquoi te coiffe-t-on ainsi, petit bonhomme?

Est-ce que tu aurais un front vilain, par hasard?

Il releva la frange, découvrit un beau roc lumineux, regarda la mère.

--Il est aussi beau, mais ce n’est pas celui de ta mère; elle te veut

tout à elle, c’est pourquoi elle le cache, hein?

Son regard qui comparait revint à Angèle, s’arrêta sur Bernard

distraitement, puis s’en détourna avec une sorte de stupeur et de

vivacité tandis qu’il lissait de nouveau hâtivement la frange de

l’enfant. Les deux amants seuls avaient saisi le geste fugitif. Ils se

regardèrent à la dérobée avec angoisse; que peu de chose pouvait donc

suffire à les trahir!

Le petit Jean racontait le déjeuner à sa mère. Olivier les avait remplis

d’admiration; il leur avait dit les plantes, les animaux, tout ce qui

poussait et qui respirait dans son pays et dans les pays que son père

avait visités.

--La vie est sa passion, dit Angèle; il passe des heures à observer les

abeilles, les fourmis, les hirondelles. Il n’est que trop exalté; quand

il ne lit pas des récits de voyages ou d’explorations, il en invente et

vient me les conter.

--Il raconte bien, dit Marc, il raconte bien.

Habitué aux abstraites leçons des écoles parisiennes, le petit Marc

avait senti tout de suite combien Olivier le dépassait dans la

connaissance réelle des choses. Les parents les faisaient parler tous

trois, avides de saisir à leur éclosion les divergences, les prémisses

et les espérances de ces jeunes esprits. Olivier l’emportait de beaucoup

par une sorte de rayonnement divinateur, un sens évident de la nature

des êtres et une capacité de tout comprendre et de tout embrasser.

--Il te ressemblerait, dit doucement Noë à Bernard, s’il n’était pas

bon.

--Oui, répondit celui-ci en riant, c’est sa tare.

Marc attentif et solide, d’un caractère plus assis, promettait de

maintenir les grandes choses qu’Olivier pourrait créer si ses penchants

ne contrariaient pas son intelligence. Le petit Jean de quelques mois

plus jeune semblait leur cadet de cinq ans. La bouche de Reine se

crispa; elle crut qu’elle allait pleurer; elle regarda son mari. Mais

celui-ci ne paraissait pas le moins du monde humilié; il contemplait et

écoutait Olivier avec une admiration non dissimulée et sans paraître

ruminer d’arrière-pensées.

--Il faudrait nous le laisser ce petit, finit-il par dire; il tiendrait

bien compagnie à Jean et à Marc. Jean gagnerait beaucoup à leur

fréquentation. J’ai bien envie de vous le confisquer, Angèle, qu’en

dites-vous?

Elle le regarda avec inquiétude; si cette idée s’ancrait en lui

maintenant, quelles luttes en perspective contre une telle tête de fer;

instinctivement elle attira l’enfant à elle. Tout le monde se mit à

rire.

--Quel joli geste de lionne blessée, fit Reine.

--Et quel joli groupe, dit Eugénie, ce serait dommage de le disjoindre.

--Eh bien! je garde le groupe, conclut Bernard en riant; ou vous toute

seule, si vous aimez mieux; vous savez que je vous préférerais encore à

votre fils.

Elle eut la force de répondre sur le même ton badin:

--Tant pis pour vous, il est trop tard; il fallait me dire cela quand je

vous embrassais par force, rue des Rosiers.

On se levait. Il lui dit vite et bas:

--Tu aimes encore être prise par force?

Elle lui tourna le dos, rejoignit Reine qui fit des exclamations:

--Par exemple! Voilà Madame Régis qui a peur qu’on lui enlève son

Olivier. Si! Si! C’est certain! J’avais fini par suivre ton conseil,

Bernard, et mettre dans deux chambres séparées la mère et l’enfant. Tous

deux trouvaient cela très bien. Maintenant, ça ne va plus? Enfin, à

votre guise.

--C’est d’elle-même, se dit Bernard, c’est d’elle-même qu’elle a peur.

Rentré à son bureau quelques instants après, il écoutait les

explications de Mauléon en prenant des notes avec son attention

habituelle: «Tout ça n’est pas très brillant, conclut-il. Et que

comptez-vous faire?»

Mauléon fut abasourdi; c’était la question même qu’il voulait, de son

côté, poser. Il jeta un regard angoissé vers Angèle: «Bon, se dit

Bernard, Angèle est chargée du plaidoyer. Offrons-nous donc ce régal.»

En effet, la jeune femme à la torture, à la limite de l’humiliation et

de la crainte, le suppliait de sauver son père de la faillite. Il

savourait les accents de cette voix merveilleusement délicieuse et

pathétique, la suavité de cette incomparable figure toute, et

mystérieusement, et toujours, chargée d’une tragédie dormante dont il

avait connu d’inoubliables réveils. Le refrain de sa vie, le refrain de

cette femme retrouvée, que ce soit à chaque instant lorsqu’ils vivaient

ensemble, que ce soit tous les jours lorsqu’elle était malade chez

Abraham, et que ce soit maintenant au bout de douze ans, le même refrain

divinement simple et définitif lui montait aux lèvres doué du timbre de

l’éternité: «Qu’elle est belle! Qu’elle est belle!» Que ces traits

fondus lui rappelaient de caresses, de douceurs, de phrases

extraordinairement émouvantes et simples, d’amours qu’elle seule pouvait

donner, que nul autre ne connaîtrait, qu’il ne connaîtrait avec nulle

autre. Il la persécutait de son silence, l’écoutait tâtonner, se

reprendre, hésiter, se répéter, se désespérer; il cherchait,

puisqu’enfin elle était revenue tomber docilement et volontairement dans

ce piège tendu depuis douze ans, il cherchait comment il allait la

prendre. Une commotion rapide zébra ses nerfs; il eut le désir bref et

puissant de s’en saisir tout de suite, le soir même; impossible. La

faire rester à Paris quelques jours?... Il sentit, malgré l’inconsciente

bassesse du désir charnel, comme le chantage serait net et qu’elle le

mépriserait; elle ne céderait pas peut-être et, en tous cas, il ne la

reverrait plus. Non, il valait mieux l’accompagner ces quelques jours,

ranimer les espoirs, les souvenirs, et les feux éteints, la laisser

respectueusement libre d’elle-même et qu’elle partît; il fixerait une

date, irait à la Commanderie dans quelques mois; ainsi vivrait-elle dans

la fièvre et l’attente et n’aurait-il qu’à cueillir ce fruit tourmenté

de l’orage et fermentant de son tourment. Il la ferait revenir à Paris

pour élever son fils, son Olivier (si splendide, ce petit!) il

l’installerait; la vie redeviendrait enfin possible; ou plutôt il aurait

la seule existence digne de porter ce nom, car, enfin, il ne pouvait

songer à vivre toujours sans cette femme qui était tout pour lui (il le

sentait maintenant plus fort que jamais) et sans cet enfant. Cet enfant.

Il sourit d’attendrissement; vraiment, quelle douceur, il se sentait

amant et père comblé.

--Vous souriez, dit Angèle.

--Non. C’est un tic», répondit-il, aussitôt à la parade comme avec un

adversaire. Il se reprit.

--Je plaisante. Je souris de tant d’efforts dépensés en pure perte...

Mauléon fit un geste de désespoir. Angèle baissa le front, accablée.

--En pure perte. Il était bien inutile d’user tant d’éloquence pour

persuader un converti.

Le bonhomme douta s’il avait bien entendu.

--Voyons, dit Bernard, croyez-vous que je vous laisserai noyer si je

peux vous sauver? Ah! ajouta-t-il, prévenant un geste de reconnaissance

de Mauléon, pas de gratitude anticipée. L’affaire est embrouillée, se

présente très mal; on ne peut être encore sûr de rien. Mais enfin, on

peut certainement éviter la faillite; ou, alors, c’est que Bernard

Rabevel et Cie n’aurait plus aucun crédit.

Il prononça son propre nom avec une superbe involontaire où déjà l’on

sentait s’annoncer et poindre l’orgueil, vice essentiel de la

quarantaine proche, père de tous les autres vices de cet âge.

--Quand viendrez-vous? interrogea Mauléon.

Il réfléchit; il fallait qu’Angèle eût le temps de macérer...

--Pas de danger avant six mois, dit-il, donc cela nous donne jusqu’à

Novembre.

Mais Angèle le devinait.

--Venez plutôt en Septembre, la saison est belle à la Commanderie.

--«Elle joue mon jeu», se dit-il, ravi. Il consulta son agenda; rien de

prévu pour cette époque; il réfléchit encore; ma foi, c’était celle qui

convenait le mieux. Eh bien! il acceptait, c’était dit et réglé,

entendu; la première quinzaine, n’est-ce pas?

--Très bien, dit Angèle, et j’en suis d’autant plus contente que

François sera là à ce moment.

--«La fine mouche!» pensa-t-il vexé mais amusé tout de même. Il dit, en

riant à cause de Mauléon: «François sera là, à condition qu’il n’ait pas

reçu l’ordre imprévu de changer de destination».

Elle fut suffoquée une seconde, puis, tranquillement:

--Impossible, puisqu’il revient sans escale des Marquises avec un

voilier de coprah.

--C’est, ma foi, vrai. D’ailleurs ce que j’en ai dit c’était pour

plaisanter.

--Je le sais bien, allez. Alors, dès l’arrivée de François, on vous

espérera?

--Attendez, dit Mauléon, ça ne va pas comme ça. J’aimerais autant, moi,

que tout fût arrangé quand François arrivera; je n’ai pas besoin d’avoir

l’air d’un serin devant mon gendre. Quel est le jour prévu pour son

arrivée?

--Normalement le 5 Septembre, répondit Bernard après avoir consulté son

tableau de mouvements des navires.

--Eh bien! venez donc vers le 1er?

--Je veux bien mais c’est mon ancien béguin qui n’a pas l’air

enthousiaste; vous étiez plus gentille il y a vingt ans! Allons, est-ce

que cette date vous convient? ajouta-t-il, prenant comiquement un ton de

gosse rechigné.

--Il faut bien», répondit-elle de même en lui tirant la langue, tandis

que le père loin de se douter du drame que cachait cette comédie jouée

pour lui, se félicitait du liant et de l’heureuse issue qu’avait amenée

l’évocation des souvenirs d’enfance.

Reine arrivait: «C’est arrangé? demanda-t-elle. Oui? A la bonne heure!»

Ils se mirent à deviser dans cette sorte de détente que créait la

conclusion heureuse de leur conseil; à un moment la voix d’Olivier

s’éleva timidement dans le petit bureau voisin où Reine avait conduit

les enfants en leur recommandant d’être sages:

--Je vais vous la chanter, la chanson du rat blanc, disait-il, mais vous

ne vous moquerez pas de moi?

Abi Abirounère

Qui que tu n’étais donc?

Une blanche monère,

Un joli goulifon...

Marc et Jean poussèrent des cris de joie, reprirent en chœur, exigèrent

une autre chanson:

--Celle du chat, alors, dit Olivier.

Il saut’ sur la fenêtre

Et groume du museau

Pasqu’il voit sur la crête

S’amuser les oiseaux,

Tirelo![1]

[1] Ces couplets sont un jeu de mon ami Léon Paul Fargue. (Note de

l’auteur.)

--Mais c’est délicieux, cela, dit Reine. Qui lui a appris ces petites

merveilles?

--Personne, répondit Angèle; il en invente tous les jours de semblables;

il a fait la chanson de la fourmi, celle du faucon, du bœuf, du chien,

que sais-je encore! chacune sur un air qu’il compose aussi à sa façon.

On fit entrer Olivier; il finit par accepter de chanter son répertoire,

mais non sans quelque gêne. Reine battait des mains, enthousiaste.

--Il faut le mettre dans un lycée ici, où il soit bien conduit, c’est un

prodige, ce petit. Il faut nous le confier, Bernard avait raison. Songez

qu’il y va de son avenir. Vous ne pouvez pas laisser s’éteindre une

flamme pareille!

--«En voilà bien d’une autre! se disait Angèle un peu ahurie. Mais ce

n’est pas de la poésie, cela, ni du génie!» Elle soupçonnait vaguement

Reine d’une complicité avec Bernard pour lui ravir le petit. Pourtant,

non, ce n’était pas possible, cette jeune femme semblait trop candide.

Alors un nouveau débat s’ouvrait en elle; si Reine avait raison, si

vraiment son devoir lui commandait de faire donner à l’enfant une

éducation exceptionnelle?

--Il sera marin comme tous les Régis, dit-elle mélancoliquement. Il ira

finir ses jours quelque part dans les eaux du Pacifique...

--Comme La Pérouse, dis, maman? demanda l’enfant avec exaltation.

--Comme La Pérouse...

--Ah! que je voudrais!...

Il ne savait pas encore très bien expliquer pourquoi mais déjà on

percevait sous ses mots et malgré leur maladresse, une nostalgie de

l’infini, de la solitude, de la grandeur et de cette immense extension

de la vie qui ne la distinguerait plus bien de la mort si l’intelligence

ne la gouvernait avec sévérité.

--Un romantique, dit Reine, qui l’interrogeait avidement. Mais quel

romantique musclé et contenu!» Elle l’embrassa passionnément: «Qu’il me

plaît, votre Olivier, chère Madame, que je le voudrais avec mon petit

Jean!»

Angèle comprit bien qu’elle était sincère; elle leva les yeux, vit le

visage radieux de Bernard, son œil aigu attaché sur elle; elle se

trouvait émue et tremblante; elle avait un peu froid. Elle s’évada:

«Nous avons le temps de songer à tout cela, dit-elle; son père décidera

en Septembre ce qu’il veut en faire».

Elle commençait à pressentir que l’heure était venue où la lutte qu’elle

redoutait tant depuis la naissance de cet enfant allait s’imposer à

elle. Sous quelle forme et dans quels termes? Rien encore qui pût la

fixer sur ce point. Mais il ne faisait point de doute que Bernard

n’abdiquait rien de ses prétentions, que le désir restait intact en lui

malgré l’écoulement de douze années, que, d’autre part, son amour

paternel était éveillé, surexcité par l’orgueil et qu’il tenait

désormais doublement à la mère et à l’enfant en raison même de ce qu’il

retrouverait de l’enfant dans la mère et de la mère dans l’enfant. Et

voilà que, par surcroît, cette Reine s’intéressait à son petit, voulait

le voir auprès d’elle! c’était un comble! Ah! celle-là! Angèle se

rappelait le bref moment d’émotion qu’elle avait ressentie lorsque lui

était parvenue la lettre imprimée lui faisant part du mariage de son

amant. Quels sentiments subits de jalousie, de déchirement, de haine!

Quelle tempête ravageante tout à coup déchaînée! Le prudent Rabevel

s’était abstenu de lui écrire; depuis douze ans elle n’avait rien appris

que la naissance du petit Jean et toujours par cette voie quasi-anonyme

des lettres de faire-part. Son mari lui avait bien décrit vaguement

Madame Rabevel, mais sans insister autrement; elle avait cru comprendre

que Bernard n’avait pas trouvé le bonheur et que sans doute il ne

l’avait pas cherché; et une préoccupation sournoise, un sentiment

bizarre et confus demeurait en elle-même depuis qu’elle s’était crue

définitivement libérée de l’empreinte de son amant. A cette heure, elle

jugeait avec une espèce de terreur désespérée que Reine ne tenait dans

le cœur de Bernard qu’une place minime et que le fauve conservait sa

liberté, son intégrité redoutable de puissance et d’appétit. Et elle

n’osait pas descendre au fond d’elle-même pour se consulter. Rabevel

l’observait, la devinait: «Il faudrait, se disait-il, que je pusse

arriver à dissiper cette terreur méfiante...» Il cherchait... Il sut

trouver.

Il sut arriver, de ces quelques jours passés à Paris et desquels le

petit Olivier devait rapporter des souvenirs merveilleux, à faire pour

Angèle le comble de la torture et de l’enchantement. Elle sortait

parfois avec Reine, parfois avec son père, parfois avec lui, emmenant

d’ailleurs toujours son fils qu’elle considérait presque

superstitieusement comme sa sauvegarde. Elle revivait sa prime jeunesse

et les souvenirs les meilleurs de ses amours en se promenant dans des

rues jadis familières; cette délicate provision de délices que constitue

certaine forme de la mémoire lui permettait de jouir à l’extrême de son

passé le plus aimé. Une crainte aiguë pourtant la traversait en flèche

quand Bernard l’accompagnait, celle qu’il se permît d’un mot, d’un

geste, d’empiéter sur son domaine intérieur passionnément gardé clos. Sa

piété repoussait toute tentative avec horreur; elle vivait sur le

qui-vive; et, par une contradiction naturelle, si elle souhaitait que la

présence de Bernard fût innocente, elle s’avouait désirer cette présence

innocente. Bernard se conduisait en grand frère; pas un mot, pas une

attitude qui pût rappeler le passé et entamer l’avenir; pas même ces

quelques intentions voilées par un regard ou une intonation, et dont

elle avait eu tant de peur le premier jour; et, bien entendu, rien qui

fît allusion aux mots prononcés à voix basse ce même jour. Que de

supplices exquis pourtant! à certaines minutes, à ce moment, par

exemple, où leur voiture s’arrêta (la gourmette d’un cheval s’était

accrochée au timon, le cocher était descendu pour remettre les choses en

ordre) sur le quai de l’Horloge, juste devant la porte de ce petit

appartement d’Abraham où ils avaient passé ensemble des heures si

douloureuses et si tendres, elle ne sut pas s’empêcher de le guetter.

Qu’allait-il dire? Mais il regardait paisiblement la rue. Elle crut

d’abord à une sorte de manœuvre taquine; puis à l’indifférence, à

l’oubli; elle poussa un soupir malgré elle, le cœur gros de tant

d’ingratitude.

--Qu’avez-vous? dit-il d’un ton étonné.

--Rien, répondit-elle, courroucée, rien du tout. Ne trouvez-vous pas que

certaines femmes sont bien bêtes de se donner à des hommes qui se

moquent d’elles?

--A propos de quoi dites-vous cela, chère amie? Vraiment, je ne vous

comprends pas.

--Eh! reprit-elle avec colère, regardez donc où vous êtes!

Il pensait: «La voilà, la vraie Angèle, la mienne». Il se pencha à la

portière:

--Ma foi, dit-il, je ne faisais pas attention. Nous sommes devant

l’ancien appartement d’Abraham.

--Ah! tout de même! et ça ne vous fait rien, à vous?

La voiture s’ébranlait. Olivier qui avait voulu monter auprès du cocher,

leur faisait des signes d’amitié à travers la glace. Elle lui envoya un

baiser, puis retourna vers Bernard son beau visage toujours courroucé.

Mais il avait fermé les yeux et paraissait dormir.

--Ah! mufle! lui dit-elle, mufle! mufle!

Il ne bougea point, mais fit à mi-voix, comme en rêve:

--Elle n’a pas changé. Petit animal orgueilleux et colérique qui ne

devient toute douceur qu’au plus doux de l’amour.

Elle ne trouva pas un mot, interdite:

--Ne vois-tu pas, reprit-il, que si je n’étais pas plus raisonnable que

toi il me suffirait de te suivre dans cette évocation de souvenirs pour

m’amollir de nouveau, pour retomber au péché?» Ce mot de péché la fit

frissonner; mais quel droit un tel homme avait-il de le prononcer? Il la

comprit.

--Je sais bien, poursuivait-il, que cela ne me va guère de parler du

péché; je n’en parle que pour t’épargner. Car, pour moi... Vois-tu, il

vaut mieux que je ne cherche pas à pénétrer ce qui se passe au fond de

moi...

Rabevel, ou le mal des ardents, Volume 3 (of 3) · 第 1 / 14 段