Mesdames, Messieurs,
Je vous dois un mot d'explication sur le changement du lieu de nos
conférences. Cette salle de la Société d'horticulture où nous
avons entendu tant de voix éloquentes, où nous avons vibré ensemble
de patriotisme, nous était devenue bien chère. Il nous a fallu
l'abandonner cependant, parce qu'un des prêtres de Flore de la rue de
Grenelle est un franc-maçon, et que nous sommes, à ses yeux, de
trop séditieux personnages.--Les agriculteurs de France sont plus
libéraux; ils veulent bien nous louer cette salle, et nous les en
remercions, avec le regret, toutefois, de n'y plus pouvoir réunir un
aussi grand nombre d'amis que naguère.
Nous nous retrouvons dans une heure bien triste. Au lendemain de notre
dernière réunion, un ministère s'est constitué, dont les trois
principales têtes sont: un avocat, fameux pour avoir défendu l'un
des plus gros bénéficiaires de l'ignoble affaire du Panama, un
collectiviste ayant toujours professé les plus dangereuses théories,
et un vieux prétorien, célèbre par sa bravoure et par sa cruauté.
En prenant le pouvoir, ce ministère ne dissimulait pas qu'il était
tout acquis à la cause du condamné que l'on ramenait alors de l'île
du Diable; il reçut aussitôt le nom de ministère de l'acquittement.
Il ne put cependant obtenir cet acquittement, grâce à la fermeté
des juges et des témoins militaires, et, parmi ces derniers, je suis
heureux de saluer ici le général Mercier, qui a déployé, pour le
triomphe de la vérité, tant d'intelligence et de courage.
Après un tel échec, ce ministère devait disparaître, semble-t-il;
cependant il est encore là, grâce à la coupable fatigue de
l'opinion, et surtout à l'inexcusable faiblesse des représentants du
peuple, qui n'opposèrent à tant d'iniquités commises, que de vaines
et stériles protestations. Les hommes néfastes qui composent ce
ministère gouvernent depuis quatre longs mois par l'arbitraire et la
violence.
N'ayant d'indulgence que pour un espion pris en flagrant délit, un
traître dont ils ont fait signer la grâce par le chef de l'Etat
avec une hâte indécente, et aussi pour les anarchistes qui ont
déchaîné une émeute dans Paris et pillé une église en plein
jour, ces ministres inqualifiables ont frappé impitoyablement les
bons Français qui ne pouvaient contenir leur indignation, et je
ne citerai qu'une de leurs victimes: ce jeune professeur seulement
coupable d'avoir enseigné l'amour de la patrie à ses élèves, notre
vaillant ami Gabriel Syveton. Ils ont détruit, autant qu'il était en
leur pouvoir, les forces vives du pays, supprimé notre surveillance
de guerre, congédié nos chefs les meilleurs, traité en suspects
nos soldats les plus glorieux. Sentant gronder autour d'eux la colère
d'un peuple, ils ont eu recours à la terreur, ont fait fabriquer par
leur police un complot chimérique, et ont jeté dans les cachots
un certain nombre de bons citoyens, et, d'abord, le patriote par
excellence, le Français exemplaire, notre grand et cher Paul
Déroulède. Vous savez quelle honteuse comédie se joue en ce moment
à la Haute-Cour, et comment Déroulède va être condamné pour un
fait dont il a été absous par le jury, c'est-à-dire par le peuple,
avec encouragement formel de poursuivre son oeuvre de purification et
de délivrance.
Hier encore, sous l'inspiration directe du ministère, ces juges
politiques ont osé rendre ce monstrueux arrêt de compétence. Et
je vous propose de saluer avec moi les 91 honnêtes gens que renferme
encore cette assemblée, et ces deux illustres défenseurs de la
Constitution républicaine, MM. Wallon et de Marcère, qui ont eu le
courage et la loyauté de dénoncer l'iniquité de leurs collègues
et leur véritable forfaiture. N'oublions pas non plus notre ami du
Comité, M. le sénateur Rambaud, qui a voté avec le même courage.
Demain, ce ministère qui a déjà fait tant de mal se présentera
devant les Chambres avec une poignée de lois encore plus menaçantes
et qui nous promettent de nouveaux attentats contre la justice et
contre la liberté. Il se propose de supprimer à peu près les
conseils de guerre et de porter ainsi un coup mortel à la discipline,
force essentielle des armées. Il prétend exiger, de quiconque
aspirera à un grade ou à une fonction quelconque, trois ans de
séjour dans les établissements scolaires de l'Etat, instituant par
cela même, dans la société moderne, une caste de parias comme dans
l'Inde, et violant le droit sacré des pères et des mères sur l'âme
de leurs enfants.
Attendons-nous encore, à propos des associations, à des chinoiseries
juridiques n'ayant d'autre but que de persécuter lâchement les
prêtres et les religieux--c'est déjà commencé--et d'humilier
l'Eglise chrétienne devant la triomphante synagogue. Tenez aussi
pour certain que, dans peu de temps, on essaiera de nous arracher la
dernière arme défensive qui nous reste, la liberté de la presse.
Nous n'avons malheureusement pas l'espoir que le Parlement s'oppose
demain à tant d'injustices. Il faut s'attendre à toutes les
lâchetés de la part des parlementaires.
Mais rien ne nous fera désespérer, rien même ne nous découragera.
C'est la tâche de tous les bons Français de s'opposer par tous les
moyens légaux à la tyrannie qui nous menace. Cette tâche, notre
courageux, éloquent et admirable ami Jules Lemaître va nous en
tracer le programme, et je ne veux pas retarder plus longtemps le
plaisir que vous aurez à l'entendre. Je me contenterai de vous dire
encore une fois que, d'après ma profonde conviction, la France, la
vraie France, celle qui compte tant d'hommes intelligents, laborieux
et honnêtes, tant de femmes dévouées, tant de familles vertueuses,
tant de braves et loyaux soldats, tant d'ouvriers et de paysans aimant
vraiment leur patrie, finira par triompher de la bande de politiciens
qui l'exploitent et la déshonorent, par établir un gouvernement
probe et respecté, et par relever son pur et glorieux drapeau.
L'oeuvre pourra être longue, sans doute, mais quiconque a le coeur
à sa place et le sentiment de l'honneur et du devoir n'y doit point
faillir.
Quant aux hommes qui nous oppriment momentanément, je ne puis croire,
malgré tout, qu'ils se maintiendront au pouvoir.
L'opinion publique, j'en suis convaincu, ne pourra supporter longtemps
cette monstrueuse antithèse: Dreyfus, deux fois condamné comme
traître, en liberté, et Déroulède, le défenseur des droits du
peuple, en prison.
L'OEUVRE DE LA "PATRIE FRANÇAISE" DISCOURS-PROGRAMME PAR JULES
LEMAITRE