ALLOCUTION DE M. FRANÇOIS COPPÉE

Mesdames, Messieurs,

Je vous dois un mot d'explication sur le changement du lieu de nos

conférences. Cette salle de la Société d'horticulture où nous

avons entendu tant de voix éloquentes, où nous avons vibré ensemble

de patriotisme, nous était devenue bien chère. Il nous a fallu

l'abandonner cependant, parce qu'un des prêtres de Flore de la rue de

Grenelle est un franc-maçon, et que nous sommes, à ses yeux, de

trop séditieux personnages.--Les agriculteurs de France sont plus

libéraux; ils veulent bien nous louer cette salle, et nous les en

remercions, avec le regret, toutefois, de n'y plus pouvoir réunir un

aussi grand nombre d'amis que naguère.

Nous nous retrouvons dans une heure bien triste. Au lendemain de notre

dernière réunion, un ministère s'est constitué, dont les trois

principales têtes sont: un avocat, fameux pour avoir défendu l'un

des plus gros bénéficiaires de l'ignoble affaire du Panama, un

collectiviste ayant toujours professé les plus dangereuses théories,

et un vieux prétorien, célèbre par sa bravoure et par sa cruauté.

En prenant le pouvoir, ce ministère ne dissimulait pas qu'il était

tout acquis à la cause du condamné que l'on ramenait alors de l'île

du Diable; il reçut aussitôt le nom de ministère de l'acquittement.

Il ne put cependant obtenir cet acquittement, grâce à la fermeté

des juges et des témoins militaires, et, parmi ces derniers, je suis

heureux de saluer ici le général Mercier, qui a déployé, pour le

triomphe de la vérité, tant d'intelligence et de courage.

Après un tel échec, ce ministère devait disparaître, semble-t-il;

cependant il est encore là, grâce à la coupable fatigue de

l'opinion, et surtout à l'inexcusable faiblesse des représentants du

peuple, qui n'opposèrent à tant d'iniquités commises, que de vaines

et stériles protestations. Les hommes néfastes qui composent ce

ministère gouvernent depuis quatre longs mois par l'arbitraire et la

violence.

N'ayant d'indulgence que pour un espion pris en flagrant délit, un

traître dont ils ont fait signer la grâce par le chef de l'Etat

avec une hâte indécente, et aussi pour les anarchistes qui ont

déchaîné une émeute dans Paris et pillé une église en plein

jour, ces ministres inqualifiables ont frappé impitoyablement les

bons Français qui ne pouvaient contenir leur indignation, et je

ne citerai qu'une de leurs victimes: ce jeune professeur seulement

coupable d'avoir enseigné l'amour de la patrie à ses élèves, notre

vaillant ami Gabriel Syveton. Ils ont détruit, autant qu'il était en

leur pouvoir, les forces vives du pays, supprimé notre surveillance

de guerre, congédié nos chefs les meilleurs, traité en suspects

nos soldats les plus glorieux. Sentant gronder autour d'eux la colère

d'un peuple, ils ont eu recours à la terreur, ont fait fabriquer par

leur police un complot chimérique, et ont jeté dans les cachots

un certain nombre de bons citoyens, et, d'abord, le patriote par

excellence, le Français exemplaire, notre grand et cher Paul

Déroulède. Vous savez quelle honteuse comédie se joue en ce moment

à la Haute-Cour, et comment Déroulède va être condamné pour un

fait dont il a été absous par le jury, c'est-à-dire par le peuple,

avec encouragement formel de poursuivre son oeuvre de purification et

de délivrance.

Hier encore, sous l'inspiration directe du ministère, ces juges

politiques ont osé rendre ce monstrueux arrêt de compétence. Et

je vous propose de saluer avec moi les 91 honnêtes gens que renferme

encore cette assemblée, et ces deux illustres défenseurs de la

Constitution républicaine, MM. Wallon et de Marcère, qui ont eu le

courage et la loyauté de dénoncer l'iniquité de leurs collègues

et leur véritable forfaiture. N'oublions pas non plus notre ami du

Comité, M. le sénateur Rambaud, qui a voté avec le même courage.

Demain, ce ministère qui a déjà fait tant de mal se présentera

devant les Chambres avec une poignée de lois encore plus menaçantes

et qui nous promettent de nouveaux attentats contre la justice et

contre la liberté. Il se propose de supprimer à peu près les

conseils de guerre et de porter ainsi un coup mortel à la discipline,

force essentielle des armées. Il prétend exiger, de quiconque

aspirera à un grade ou à une fonction quelconque, trois ans de

séjour dans les établissements scolaires de l'Etat, instituant par

cela même, dans la société moderne, une caste de parias comme dans

l'Inde, et violant le droit sacré des pères et des mères sur l'âme

de leurs enfants.

Attendons-nous encore, à propos des associations, à des chinoiseries

juridiques n'ayant d'autre but que de persécuter lâchement les

prêtres et les religieux--c'est déjà commencé--et d'humilier

l'Eglise chrétienne devant la triomphante synagogue. Tenez aussi

pour certain que, dans peu de temps, on essaiera de nous arracher la

dernière arme défensive qui nous reste, la liberté de la presse.

Nous n'avons malheureusement pas l'espoir que le Parlement s'oppose

demain à tant d'injustices. Il faut s'attendre à toutes les

lâchetés de la part des parlementaires.

Mais rien ne nous fera désespérer, rien même ne nous découragera.

C'est la tâche de tous les bons Français de s'opposer par tous les

moyens légaux à la tyrannie qui nous menace. Cette tâche, notre

courageux, éloquent et admirable ami Jules Lemaître va nous en

tracer le programme, et je ne veux pas retarder plus longtemps le

plaisir que vous aurez à l'entendre. Je me contenterai de vous dire

encore une fois que, d'après ma profonde conviction, la France, la

vraie France, celle qui compte tant d'hommes intelligents, laborieux

et honnêtes, tant de femmes dévouées, tant de familles vertueuses,

tant de braves et loyaux soldats, tant d'ouvriers et de paysans aimant

vraiment leur patrie, finira par triompher de la bande de politiciens

qui l'exploitent et la déshonorent, par établir un gouvernement

probe et respecté, et par relever son pur et glorieux drapeau.

L'oeuvre pourra être longue, sans doute, mais quiconque a le coeur

à sa place et le sentiment de l'honneur et du devoir n'y doit point

faillir.

Quant aux hommes qui nous oppriment momentanément, je ne puis croire,

malgré tout, qu'ils se maintiendront au pouvoir.

L'opinion publique, j'en suis convaincu, ne pourra supporter longtemps

cette monstrueuse antithèse: Dreyfus, deux fois condamné comme

traître, en liberté, et Déroulède, le défenseur des droits du

peuple, en prison.

L'OEUVRE DE LA "PATRIE FRANÇAISE" DISCOURS-PROGRAMME PAR JULES

LEMAITRE

La patrie française · 第 4 / 6 题