Votre lettre m'a bien troublée... Quel émoi cette demande anticipée a
mis dans mon coeur... Hélène, dans ma chambre à cette minute, me
disait: «Maman, je crois bien que l'année prochaine mes poupées ne
m'amuseront plus... même cette belle-là!» C'était à la fois étrange et
cruel de penser à la future union d'une fillette jouant encore à la
poupée.
Me pardonnez-vous? J'ai pris conseil de Marie-Anne. Elle a discuté,
pesé, jugé avec moi votre proposition qui pendant deux jours a été le
sujet de nos entretiens intimes. Enfin voici ma réponse: j'accepte en
principe, mais sans engager en rien ma fille. J'accepte pour deux
raisons: si votre projet réussit, je crois en effet que nous aurons
tenté quelque chose pour le bonheur de ces enfants; s'il échoue, si
votre frère n'aime pas Hélène, si elle n'aime pas votre frère, ils
retomberont tous les deux dans la loi commune et se marieront comme tant
d'autres: au petit bonheur.
Maintenant, parlons de vous. L'épreuve que vous voulez tenter me semble
ardue. J'ai peur de vous voir souffrir d'une détresse plus grande, alors
que votre esprit ne sera plus alimenté par cette vie de la pensée dont
vous êtes friand. Réfléchissez encore, mon ami, avant de vous
transformer en gentleman-farmer.
Voilà une nouvelle étape franchie; maintenant c'est fini... notre amitié
devient grand'mère; une petite flamme qui l'illuminait encore de faibles
et intermittents éclats, s'est éteinte; ces jeunes gens nous entraînent
à l'oubli de nous; leurs mains délicates nous séparent, nous poussent
dans le fossé, leurs lèvres murmurent: «Place à nous.»
Ah! Philippe, quel coeur j'ai aimé en vous! Comme je vous ai deviné
bon, grand. Vous ne leur dites pas: «Arrêtez!» à ces jeunes, mais, avec
une paternelle tendresse, vous leur préparez la route et débarrassez le
chemin des pierres et des ronces qui pourraient les blesser. Vous
oubliez qu'un homme de votre âge peut se créer toute une vie... Ah! mon
cher, cher Philippe!
Puisque je suis encore pour quelques jours ici, dans le recueillement,
voulez-vous m'envoyer mes lettres afin que je les classe avec les
vôtres? Nous les lirons à Nimerck en nous y rejoignant. J'ai toutes les
vôtres ici, je les parcours, mais c'est un peu énigmatique à relire sans
les miennes.
Adieu, mon ami. Grâce à vous, je suis demeurée honnête femme; je me
courbe, respectueuse et reconnaissante, devant le haut sentiment qui
vous a fait agir. Par vous, j'ai connu les suprêmes félicités de
l'amour, comme j'en ai subi les pires souffrances... Ah! de tout mon
coeur je vous remercie d'avoir eu le courage de me maintenir droite!
Et c'est encore vous, mon Philippe, qui armez mes trente-quatre ans,
parfois rebelles un peu, et me guidez et m'ouvrez la voie, me montrant
de nouveaux devoirs, un avenir que, dans sa coquetterie de femme, la
mère ne croyait pas si proche.