26 juillet.

Ma chère Denise, voyez dans cette lettre, sur laquelle j'attire votre

attention d'une façon un peu solennelle, un engagement que je vais

prendre; il pourra resserrer entre nous les liens d'amitié fondés sur

notre estime réciproque, profonde; il transformera mon existence en lui

donnant un but.

Depuis quelque temps déjà, j'avais le désir de vous entretenir d'un

projet; je vais aujourd'hui vous le soumettre. Si je ne l'ai pas fait

plus tôt, c'est par scrupule: je ne voulais pas vous influencer; mais

dans ce désir d'élever votre gendre pour qu'il soit digne de votre

fille, je vois comme un acquiescement anticipé à un voeu que j'ai

vaguement formé moi-même. Je me fais de l'amitié, mon amie, d'une amitié

comme la nôtre s'entend, une idée très haute. C'est un sentiment que je

respecte beaucoup; il crée, à mon avis, des devoirs étroits. Un des

premiers de ces devoirs est la confiance; si la pensée qui me guide

vous est importune, je vous supplie de me le dire avec franchise; je

promets de ne pas m'en froisser, il n'en sera plus question entre nous

et c'est tout. Je m'explique: Vous vous rappelez sans doute combien nous

avons trouvé Hélène belle le jour de sa première communion? Grande,

élégante, diaphane dans ses voiles blancs, rayonnante d'une beauté de

forme et d'âme vraiment idéales. Nous n'étions pas seuls à l'admirer.

Votre mère avait eu la bonté d'inviter mon frère Jacques au dîner de

famille. Lorsqu'il vit Hélène entrer au salon, drapée virginalement dans

son voile, il eut, plus que nous tous, un éblouissement que j'ai

surpris. A cette minute, son enthousiasme ne m'étonna pas. Mais depuis

ce jour, plus souvent certes qu'il n'était besoin, il s'informait de

notre chérie.

Or, le soir de mon duel, après la visite qu'il vous fit, il revint ayant

gardé d'Hélène et d'une conversation qu'ils eurent tous les deux sur

moi, une sorte de jalousie se traduisant par des boutades dans le genre

de celle-ci: «Tu as de la chance... on t'aime dans cette famille...

cette petite a eu pour toi des mots exquis; elle est délicieuse, cette

gamine... si elle avait trois ans de plus, je me mettrais bien sur les

rangs pour l'épouser.»

Ceci n'est rien, me direz-vous? Mon amie, ceci peut, si nous le voulons,

devenir quelque chose. Je viens donc vous demander--non la main d'Hélène

pour Jacques, ce qui serait grotesque--mais de consentir à ce que je

dirige mon frère et veille sur lui, et entretienne en son esprit la

pensée d'Hélène, en vue d'une union possible de nos deux enfants.

Bien entendu, ni eux ni personne au monde ne soupçonnera le but

poursuivi par nous; avec art, nous les intéresserons l'un à l'autre.

Jacques a vingt-deux ans; il y a dix ans de différence entre eux; la

proportion est bonne. Mon dragon aura vingt-huit ans quand il pourra

raisonnablement prétendre à la main d'Hélène. Si ce projet vous semble

réalisable, j'en serai bien heureux.

Je m'en irai cet automne vivre à Luzy; je prendrai la direction de nos

intérêts, jusqu'ici confiés à l'un de nos gros fermiers, sorte

d'intendant ne manquant pas de nous exploiter pour ne pas faire mentir

la tradition.

Vous savez notre état de fortune: quinze mille livres de rente chacun,

dont une vingtaine en terre et les dix autres inscrits sur le Grand

Livre. Je ne soupçonne pas la dot qu'aura Hélène et ne veux pas m'en

inquiéter. Si nous amenons nos enfants à conserver leurs coeurs

intacts, purs d'émois causés par d'autres, ils seront heureux entre tous

et quelques mille livres de rente de plus ou de moins n'y feront rien.

Je prends vis-à-vis de moi-même, en m'attelant à la tâche de faire

prospérer nos biens en vue de faciliter l'avenir de mon frère, une grave

résolution. Je renonce à une vie facile dont je sens l'écoeurement me

gagner. J'ai réfléchi beaucoup avant de me décider à vous écrire cette

détermination prise. C'est une épreuve que je veux tenter. J'espère y

voir mon activité morale et intellectuelle s'y développer au lieu de se

ralentir. Je penserai, je lirai, je travaillerai.

Il s'agit, pour moi, de rompre avec quinze ans de bêtise et de paresse,

ce n'est pas là une petite affaire. Et puis, je serai définitivement

fixé sur ce que je vaux. Ou je me relèverai, ou je me laisserai tomber

doucement dans une matérialité béate et inactive; elle trouvera son

contentement dans la vie large et facile que me fera la campagne.

Je serai soutenu par vous, n'est-ce pas, mon amie? et par ce but à

atteindre: le bonheur de nos enfants.

Adieu; vous êtes la bonté et la grâce mêmes.

Je vous aime.

Amitié amoureuse · 第 459 / 469 题