Ma chère Denise, voyez dans cette lettre, sur laquelle j'attire votre
attention d'une façon un peu solennelle, un engagement que je vais
prendre; il pourra resserrer entre nous les liens d'amitié fondés sur
notre estime réciproque, profonde; il transformera mon existence en lui
donnant un but.
Depuis quelque temps déjà, j'avais le désir de vous entretenir d'un
projet; je vais aujourd'hui vous le soumettre. Si je ne l'ai pas fait
plus tôt, c'est par scrupule: je ne voulais pas vous influencer; mais
dans ce désir d'élever votre gendre pour qu'il soit digne de votre
fille, je vois comme un acquiescement anticipé à un voeu que j'ai
vaguement formé moi-même. Je me fais de l'amitié, mon amie, d'une amitié
comme la nôtre s'entend, une idée très haute. C'est un sentiment que je
respecte beaucoup; il crée, à mon avis, des devoirs étroits. Un des
premiers de ces devoirs est la confiance; si la pensée qui me guide
vous est importune, je vous supplie de me le dire avec franchise; je
promets de ne pas m'en froisser, il n'en sera plus question entre nous
et c'est tout. Je m'explique: Vous vous rappelez sans doute combien nous
avons trouvé Hélène belle le jour de sa première communion? Grande,
élégante, diaphane dans ses voiles blancs, rayonnante d'une beauté de
forme et d'âme vraiment idéales. Nous n'étions pas seuls à l'admirer.
Votre mère avait eu la bonté d'inviter mon frère Jacques au dîner de
famille. Lorsqu'il vit Hélène entrer au salon, drapée virginalement dans
son voile, il eut, plus que nous tous, un éblouissement que j'ai
surpris. A cette minute, son enthousiasme ne m'étonna pas. Mais depuis
ce jour, plus souvent certes qu'il n'était besoin, il s'informait de
notre chérie.
Or, le soir de mon duel, après la visite qu'il vous fit, il revint ayant
gardé d'Hélène et d'une conversation qu'ils eurent tous les deux sur
moi, une sorte de jalousie se traduisant par des boutades dans le genre
de celle-ci: «Tu as de la chance... on t'aime dans cette famille...
cette petite a eu pour toi des mots exquis; elle est délicieuse, cette
gamine... si elle avait trois ans de plus, je me mettrais bien sur les
rangs pour l'épouser.»
Ceci n'est rien, me direz-vous? Mon amie, ceci peut, si nous le voulons,
devenir quelque chose. Je viens donc vous demander--non la main d'Hélène
pour Jacques, ce qui serait grotesque--mais de consentir à ce que je
dirige mon frère et veille sur lui, et entretienne en son esprit la
pensée d'Hélène, en vue d'une union possible de nos deux enfants.
Bien entendu, ni eux ni personne au monde ne soupçonnera le but
poursuivi par nous; avec art, nous les intéresserons l'un à l'autre.
Jacques a vingt-deux ans; il y a dix ans de différence entre eux; la
proportion est bonne. Mon dragon aura vingt-huit ans quand il pourra
raisonnablement prétendre à la main d'Hélène. Si ce projet vous semble
réalisable, j'en serai bien heureux.
Je m'en irai cet automne vivre à Luzy; je prendrai la direction de nos
intérêts, jusqu'ici confiés à l'un de nos gros fermiers, sorte
d'intendant ne manquant pas de nous exploiter pour ne pas faire mentir
la tradition.
Vous savez notre état de fortune: quinze mille livres de rente chacun,
dont une vingtaine en terre et les dix autres inscrits sur le Grand
Livre. Je ne soupçonne pas la dot qu'aura Hélène et ne veux pas m'en
inquiéter. Si nous amenons nos enfants à conserver leurs coeurs
intacts, purs d'émois causés par d'autres, ils seront heureux entre tous
et quelques mille livres de rente de plus ou de moins n'y feront rien.
Je prends vis-à-vis de moi-même, en m'attelant à la tâche de faire
prospérer nos biens en vue de faciliter l'avenir de mon frère, une grave
résolution. Je renonce à une vie facile dont je sens l'écoeurement me
gagner. J'ai réfléchi beaucoup avant de me décider à vous écrire cette
détermination prise. C'est une épreuve que je veux tenter. J'espère y
voir mon activité morale et intellectuelle s'y développer au lieu de se
ralentir. Je penserai, je lirai, je travaillerai.
Il s'agit, pour moi, de rompre avec quinze ans de bêtise et de paresse,
ce n'est pas là une petite affaire. Et puis, je serai définitivement
fixé sur ce que je vaux. Ou je me relèverai, ou je me laisserai tomber
doucement dans une matérialité béate et inactive; elle trouvera son
contentement dans la vie large et facile que me fera la campagne.
Je serai soutenu par vous, n'est-ce pas, mon amie? et par ce but à
atteindre: le bonheur de nos enfants.
Adieu; vous êtes la bonté et la grâce mêmes.
Je vous aime.