Vous avez deviné, je ne pars pas pour la Suisse, mon infante m'a quitté,
ne me trouvant pas assez _rigolo_ pour devenir l'ordonnateur de ses
menus-plaisirs. J'ai peur pour l'avenir de cet objet; dans la
galanterie, il faut savoir s'ennuyer pour réussir... Mais laissons cet
être inférieur en l'éternel oubli, et ne soyons plus que vous et moi
dans l'univers.
Je m'apprête à prendre une formidable résolution et j'aurais bien aimé
que mon amie fût là pour me guider et remonter mon courage.
Quel pauvre correspondant je fais! Quand je relis mes lettres avant de
vous les envoyer, je suis toujours sur le point de les déchirer. Je n'ai
jamais pu écrire correctement ni traduire exactement ma pensée du
premier jet.
Si j'avais été écrivain j'aurais beaucoup raturé; vous devez vous en
apercevoir et souvent me trouver obscur. Je regrette de n'avoir pas la
bêtise nécessaire qui me donnerait un tranquille contentement de
moi-même. D'un autre côté, je vous l'ai déjà dit, ça ne m'aurait pas
dégoûté d'être un homme de génie; mais se sentir médiocre et impuissant
et se le reprocher continuellement, quelle vie! c'est la mienne. Enfin
mon coeur reste bon et vous l'avez; c'est pour cela que vous m'aimez
un peu, je pense. Le tableau de Grégor, de Suzanne, de la petite fille,
du petit cheval, de la petite voiture est idyllique. Je suis de votre
avis: gai, gai, marions-les. Il sera toujours temps de voir après. Si
vous étiez un peu adroite, vous devriez bâcler cette affaire-là.
Je baise vos mains. Mon bras va mieux.