Et je n'ai rien deviné; et je n'ai pas senti que vous étiez plus malade:
j'ai cru ce qu'on me disait, nul pressentiment ne m'a troublée... Vous
êtes cruel de m'avoir laissée partir dans cette ignorance.
Vous êtes triste maintenant; qu'est-ce encore? J'ai une envie folle
d'écrire à Félizet... ma foi, il pensera ce qu'il voudra: il est fin et
bon; peut-être à cause de cela trouvera-t-il ma demande toute simple? Ce
qui me retient d'écrire c'est la peur de vous contrarier et d'être
grondée par le cher vieux pion.
Vous êtes triste? Hélas! s'il est vrai que «l'âme la plus éprouvée a le
plus de pouvoir guérisseur sur l'autre», je dois donc vous guérir...
mais de quel mal, mon Dieu? Ce mot _triste_ me brûle les yeux en
relisant votre lettre, et je sens, désespérée, que je ne puis rien pour
vous. Je ne vous rends pas responsable de l'état où vous êtes, parce que
je vous aime, j'en accuse le milieu où vous vivez. Je ne puis pas vous
dire quel dégoût j'ai de ce monde inutile et chic, vide de pensées,
improductif et joueur. Deux amis d'Aprilo, papillonnant hier au soir au
Casino autour de Suzanne m'en ont donné la nausée. Ces jolis gars
traînent leur existence à la manière des femmes de plaisir; au fond de
tout cela j'ai bien peur qu'il n'y ait pas autre chose qu'une terrible
paresse. Je souffre pour vous de vous voir continuer d'attendre qu'un
dieu de la machine vienne vous tirer du cocon d'ennui où vous êtes... Ne
ferez-vous donc jamais rien? Réfléchissez, trouvez quelque chose, vous
serez moins triste, mon grand. Vous me boudez? Ah! fâchez-vous si vous
voulez, mais «aimez-moi, voilà la loi et les prophètes».