Nous avons fait un bon voyage, moi tourmentée de vous et un peu triste,
Hélène, heureuse de traverser des pays nouveaux; miss May ravie d'être
en _miouvemente_; Marie-Anne était venue au-devant de nous à la gare de
Clermont-Ferrand. Nous avons abandonné là nos compagnes de route et
sommes parties immédiatement pour Fontana.
Le château des Danans est une grande maison Louis XVI Auvergnat, sans
finesse, mais avec de belles lignes simples. Le parc est superbe; à plat
d'un côté, en terrasse de l'autre, avec une dégringolade d'arbres
centenaires sur un versant de colline jusqu'à un ravin au bas duquel
coule un fou petit cours d'eau: la Tiretaine. A l'horizon, à gauche, le
puy de Dôme; à droite, Royat, sa vieille église, les ruines de son
château, et, tout au loin, les plaines immenses de la Limagne avec
Clermont posé sur une petite montagne plate, sa cathédrale dominant tout
et mise au milieu des maisons sur ce monticule comme sur un tabouret. Le
lettré grand seigneur Paul Danans a été charmant pour nous; il s'est
extasié sur la beauté de ma fille, ce qui me flatte toujours.
Il m'a conduite lui-même à ma chambre et m'a dit: «C'était celle
qu'habitait notre chère Magda.» J'ai eu un frisson. Magda
Leprince-Mirbel était une grande amie de Marie-Anne et la maîtresse du
beau Philippe Montmaur qu'elle aima follement.
La vie est triste, mon ami; me voilà assise à la table où cette femme
supérieure, entrevue dans le monde par moi alors qu'elle s'apprêtait à
en sortir si tragiquement, et que j'y promenais triomphante mes jeunes
débuts, venait s'accouder et penser, et écrire à son amant. Pauvre ombre
de grande amoureuse, si vous errez par la chambre, que vous devez
sourire de la fugitive flamme qui m'a un si court instant embrasée, puis
s'est éteinte...
Cher grand, ne sentez-vous pas ainsi que moi? J'ai souvent l'impression
que le temps nous presse de vivre: il groupe et hâte les événements de
nos vies, comme s'il avait souci de nous tirer du charme tentateur
déversé par les situations latentes. Cette coïncidence de notre
rencontre au concert, ce duel, ces nouvelles explications entre nous,
cette nouvelle séparation, voilà encore une étape franchie par notre
amitié; nous voilà proches du dénouement, bien près d'avoir conquis le
calme dans lequel nous vivrons désormais, après tous ces ressauts de nos
coeurs. Nous avons épuisé toutes les sensations que comporte l'amitié
amoureuse. Jouissons de ce repos et vivons décidément en honnêteté, en
douceur, en beauté, tout comme les héros d'Ibsen.
Adieu; le premier coup de cloche du dîner sonne; il faut m'habiller.
Marie-Anne m'a conseillé, si je veux séduire son mari, d'attacher
quelque importance à cette toilette: «Montre un peu la peau blanche de
ton cou Paul adore tant se croire à Londres.» Elle souriait, détachée
de ces choses, elle, mais indulgente... Vous êtes nonchalant... il est
Londonnien... «Chacun il a son faute...» comme déclare miss May dans son
imagé jargon soi-disant français.