15 juillet.

Nous avons fait un bon voyage, moi tourmentée de vous et un peu triste,

Hélène, heureuse de traverser des pays nouveaux; miss May ravie d'être

en _miouvemente_; Marie-Anne était venue au-devant de nous à la gare de

Clermont-Ferrand. Nous avons abandonné là nos compagnes de route et

sommes parties immédiatement pour Fontana.

Le château des Danans est une grande maison Louis XVI Auvergnat, sans

finesse, mais avec de belles lignes simples. Le parc est superbe; à plat

d'un côté, en terrasse de l'autre, avec une dégringolade d'arbres

centenaires sur un versant de colline jusqu'à un ravin au bas duquel

coule un fou petit cours d'eau: la Tiretaine. A l'horizon, à gauche, le

puy de Dôme; à droite, Royat, sa vieille église, les ruines de son

château, et, tout au loin, les plaines immenses de la Limagne avec

Clermont posé sur une petite montagne plate, sa cathédrale dominant tout

et mise au milieu des maisons sur ce monticule comme sur un tabouret. Le

lettré grand seigneur Paul Danans a été charmant pour nous; il s'est

extasié sur la beauté de ma fille, ce qui me flatte toujours.

Il m'a conduite lui-même à ma chambre et m'a dit: «C'était celle

qu'habitait notre chère Magda.» J'ai eu un frisson. Magda

Leprince-Mirbel était une grande amie de Marie-Anne et la maîtresse du

beau Philippe Montmaur qu'elle aima follement.

La vie est triste, mon ami; me voilà assise à la table où cette femme

supérieure, entrevue dans le monde par moi alors qu'elle s'apprêtait à

en sortir si tragiquement, et que j'y promenais triomphante mes jeunes

débuts, venait s'accouder et penser, et écrire à son amant. Pauvre ombre

de grande amoureuse, si vous errez par la chambre, que vous devez

sourire de la fugitive flamme qui m'a un si court instant embrasée, puis

s'est éteinte...

Cher grand, ne sentez-vous pas ainsi que moi? J'ai souvent l'impression

que le temps nous presse de vivre: il groupe et hâte les événements de

nos vies, comme s'il avait souci de nous tirer du charme tentateur

déversé par les situations latentes. Cette coïncidence de notre

rencontre au concert, ce duel, ces nouvelles explications entre nous,

cette nouvelle séparation, voilà encore une étape franchie par notre

amitié; nous voilà proches du dénouement, bien près d'avoir conquis le

calme dans lequel nous vivrons désormais, après tous ces ressauts de nos

coeurs. Nous avons épuisé toutes les sensations que comporte l'amitié

amoureuse. Jouissons de ce repos et vivons décidément en honnêteté, en

douceur, en beauté, tout comme les héros d'Ibsen.

Adieu; le premier coup de cloche du dîner sonne; il faut m'habiller.

Marie-Anne m'a conseillé, si je veux séduire son mari, d'attacher

quelque importance à cette toilette: «Montre un peu la peau blanche de

ton cou Paul adore tant se croire à Londres.» Elle souriait, détachée

de ces choses, elle, mais indulgente... Vous êtes nonchalant... il est

Londonnien... «Chacun il a son faute...» comme déclare miss May dans son

imagé jargon soi-disant français.

Amitié amoureuse · 第 447 / 469 题