Mon amie,
Avant votre départ, je veux vous envoyer un mot; pardonnez cette
écriture difforme; je me suis souvenu avec joie tout à l'heure que,
dans mon enfance, j'étais gaucher et, bien qu'assez stupidement on ne
m'ait pas appris à me servir de mes deux mains, vous bénéficierez de
quelques beaux restes d'instinct.
Je ne me suis battu, ma chérie, ni pour vous, ni pour _elle_, voilà la
vraie vérité. Je me suis battu égoïstement pour moi, parce que ce
monsieur m'agaçait. Je m'en suis aperçu tout à coup, et ça m'a fait du
bien de détendre mes nerfs dans l'échange de ce coup d'épée.
Voilà une psychologie à cent lieues de celle de l'aimable effleurée
Suzanne; elle la surprendrait bien.
Ce duel s'est dressé inopinément entre nous; il a surgi sans raison. Ce
n'en est pas une que de succéder à un ami de cercle, dans la vie de ces
demoiselles; nous nous les repassons ainsi, plus ou moins; Michel avait
là une part d'actionnaire que j'ai rachetée temporairement, et c'est
tout. La funeste imagination des âmes sensibles découvre, dans ce simple
fait, trop de choses qui n'y sont pas.
Si j'ai, par nonchalance, laissé croire à cette charmante horizontale
qu'elle valait quelques gouttes de mon sang, c'est galanterie pure. La
pauvrette s'en est fait honneur. J'ai eu la charité de lui laisser ses
illusions. Dans ce monde-là elles croient que ça les pose, un duel...
Mais vous, mon amie, il faut que vous sachiez la vérité; elle est tout
entière dans ce que je vous ai dit: je me suis battu pour moi.
Ne me demandez pas de vous analyser ce sentiment plein d'égotisme en
somme. Mon pococurantisme s'est secoué une seconde; Michel était sous ma
main; avant qu'il ait eu le temps de s'ébrouer il avait reçu l'algarade.
Et voilà.
J'irai vous voir non à Royat, mais à Nimerck. Sachez tout: j'ai promis
d'emmener en Suisse la jeune femme en question; la vue de mon sang pur
lui a fait rêver la neige des glaciers.
J'espère vaguement qu'elle me sera soufflée là-bas par un riche touriste
anglais; elle a le tête-à-tête un peu lourd et je suis habitué à plus de
finesse de compréhension à mon ordinaire. Au travers d'elle, Chevrignies
me poursuit et m'embête encore.
La rupture me sera facile; elle s'annonce déjà bien, la mignonne m'ayant
dit ce matin--à propos de bottes--: «Eh bien, _vrai!_ et moi qui
t'croyais plus riche que Che-che... en voilà une histoire!»--Pardonnez
l'horreur de cette citation, mais elle me paraît, dans la forme et le
fond, devoir éclairer d'un jour tout nouveau pour vous l'état d'âme où
nous sommes, l'ange du mal et moi. _Che-che_, vous savez, c'est
Chevrignies.
Adieu; prenez des forces à vos eaux, ma chère brune aimée; ma main
gauche est rompue; adieu encore... Écrivez-moi et attendez sans
impatience mes réponses, maintenant que vous savez ce qui s'est passé,
ce qui se passe au fond de mon coeur; les intermédiaires entre vous et
moi m'assomment, et puis je ne sais pas dicter.
Adieu; baisers à Hélène et à vos mains pâles, mon cher bonheur.