11 juillet.

Mon amie,

Avant votre départ, je veux vous envoyer un mot; pardonnez cette

écriture difforme; je me suis souvenu avec joie tout à l'heure que,

dans mon enfance, j'étais gaucher et, bien qu'assez stupidement on ne

m'ait pas appris à me servir de mes deux mains, vous bénéficierez de

quelques beaux restes d'instinct.

Je ne me suis battu, ma chérie, ni pour vous, ni pour _elle_, voilà la

vraie vérité. Je me suis battu égoïstement pour moi, parce que ce

monsieur m'agaçait. Je m'en suis aperçu tout à coup, et ça m'a fait du

bien de détendre mes nerfs dans l'échange de ce coup d'épée.

Voilà une psychologie à cent lieues de celle de l'aimable effleurée

Suzanne; elle la surprendrait bien.

Ce duel s'est dressé inopinément entre nous; il a surgi sans raison. Ce

n'en est pas une que de succéder à un ami de cercle, dans la vie de ces

demoiselles; nous nous les repassons ainsi, plus ou moins; Michel avait

là une part d'actionnaire que j'ai rachetée temporairement, et c'est

tout. La funeste imagination des âmes sensibles découvre, dans ce simple

fait, trop de choses qui n'y sont pas.

Si j'ai, par nonchalance, laissé croire à cette charmante horizontale

qu'elle valait quelques gouttes de mon sang, c'est galanterie pure. La

pauvrette s'en est fait honneur. J'ai eu la charité de lui laisser ses

illusions. Dans ce monde-là elles croient que ça les pose, un duel...

Mais vous, mon amie, il faut que vous sachiez la vérité; elle est tout

entière dans ce que je vous ai dit: je me suis battu pour moi.

Ne me demandez pas de vous analyser ce sentiment plein d'égotisme en

somme. Mon pococurantisme s'est secoué une seconde; Michel était sous ma

main; avant qu'il ait eu le temps de s'ébrouer il avait reçu l'algarade.

Et voilà.

J'irai vous voir non à Royat, mais à Nimerck. Sachez tout: j'ai promis

d'emmener en Suisse la jeune femme en question; la vue de mon sang pur

lui a fait rêver la neige des glaciers.

J'espère vaguement qu'elle me sera soufflée là-bas par un riche touriste

anglais; elle a le tête-à-tête un peu lourd et je suis habitué à plus de

finesse de compréhension à mon ordinaire. Au travers d'elle, Chevrignies

me poursuit et m'embête encore.

La rupture me sera facile; elle s'annonce déjà bien, la mignonne m'ayant

dit ce matin--à propos de bottes--: «Eh bien, _vrai!_ et moi qui

t'croyais plus riche que Che-che... en voilà une histoire!»--Pardonnez

l'horreur de cette citation, mais elle me paraît, dans la forme et le

fond, devoir éclairer d'un jour tout nouveau pour vous l'état d'âme où

nous sommes, l'ange du mal et moi. _Che-che_, vous savez, c'est

Chevrignies.

Adieu; prenez des forces à vos eaux, ma chère brune aimée; ma main

gauche est rompue; adieu encore... Écrivez-moi et attendez sans

impatience mes réponses, maintenant que vous savez ce qui s'est passé,

ce qui se passe au fond de mon coeur; les intermédiaires entre vous et

moi m'assomment, et puis je ne sais pas dicter.

Adieu; baisers à Hélène et à vos mains pâles, mon cher bonheur.

Amitié amoureuse · 第 443 / 469 题