2 juillet.

Mon cher Philippe, voici une lettre pour vous bien prouver que votre

amie vous est à jamais acquise; les choses ambiantes ne peuvent rien,

désormais, contre vous et moi.

Hier, à cinq heures, Alice me téléphone; son mari avait pris une loge

pour lui faire entendre Yvette Guilbert; elle m'y offrait une place.

J'accepte, ma belle-mère emmenant, de son côté, Suzanne et tite-Lène au

cirque, et vous m'ayant télégraphié que vous ne pouviez venir. Nous

étions installés à nos places depuis dix minutes, lorsque Chevrignies

vint nous saluer; mon beau-frère, au cercle, lui avait dit qu'il nous

emmenait entendre la divette. J'accueille froidement Chevrignies; mais

la douce Alice, créée et mise au monde pour ne rien comprendre et ne

rien voir, lui offre un siège et le prie de rester. Je commence à croire

qu'il est amoureux, car malgré mon froid accueil et bien que, pendant le

simulacre de discret combat entre lui et Alice, je m'obstine à lorgner

dans la salle, il accepte la place et reste.

Or, à peine était-il installé que, toujours lorgnant, je suis

attentivement l'emplissage d'une loge en face de nous et dis à Alice:

«Voilà des danseurs à votre fille: Bernard, Maurice de Laurois; une

jolie femme avec eux et...»

Et vous, mon cher, cher grand... J'avais devant moi _la soirée promise_.

Ah! mon ami, maintenant, je suis sûre de vous aimer purement,

saintement. A peine ai-je senti un coeur un peu battant, une petite

secousse, un frisson, puis, plus rien.

Alors, sans quitter une minute votre loge des yeux et sans avoir l'air

d'y regarder pourtant, j'ai suivi tous vos mouvements, tous.

Comme vous l'avez bien installée, cette petite; quel soin de son

manteau, de ses gants,--vous les avez tirés de votre poche.--Quel

remuement de son fauteuil pour qu'elle voie bien la scène, et comme vous

étiez assis près d'elle, tout près, si près...

Philippe, accordez-moi cela; je n'ai affecté dans ma tenue, ni dédain,

ni curiosité; j'ai été froide avec Chevrignies, nullement coquette, j'ai

peu parlé, peu vu le spectacle, mais combien j'ai pensé!

J'ai été--le loin passé, mon Dieu!--un instant bête et malade; j'ai

désiré vous voir apporter dans ma vie un complément qui lui a manqué; je

vous ai aimé en vue d'une joie que je voulais me créer, où il fallait

votre individualité pour qu'elle fût complète. Maintenant je suis guérie

et sage; je ne vous aime plus _pour moi_; ce n'est plus mon désir que je

caresse en vous; j'ai cessé d'être égoïste, je suis devenue calme; vous

ne me représentez plus une réciprocité cherchée... Philippe, je vous

aime parce que vous êtes le réceptacle de choses bonnes, tendre, sûres,

douces, éternellement accessibles. J'ai en vous une foi irréductible.

Je vous remercie de l'air malheureux, gêné, que vous avez eu en nous

découvrant dans la salle; il venait de la crainte de me faire du

chagrin, pas vrai? Non, je n'en ai pas eu, presque pas eu, et j'ai

compris pourquoi vous ne m'avez pas aimée: cette femme est blonde comme

Ève, blonde comme Vénus, comme Marie-Magdeleine, comme toutes les

grandes amoureuses, comme toutes les aimées...

Voyez, cher vieux pion, à quoi peut tenir l'honneur d'une femme: à une

nuance de cheveux! ô fragilité... le pâle petit pruneau que je suis ne

vous en veut pas; il pense seulement un peu triste: ainsi s'envole

l'amour...

Amitié amoureuse · 第 429 / 469 题