_Denise à Philippe._
1er juillet.
Quel enfant vous êtes; ne vous souvenez-vous pas de mes théories
subversives sur le divorce? Ne voulez-vous pas comprendre surtout que
ce grand élan d'amour par lequel j'ai passé, qui m'a portée des jours et
des nuits sur les ailes du rêve dans un idéal de pensées de joie, m'a
laissée bien sceptique, bien meurtrie, lorsque j'ai repris terre?
Allez, je pourrais, comme l'amoureuse Iroquoise, dire à Chevrignies:
«L'ami que j'ai devant les yeux m'empêche de te voir.»
Tout ce petit remuement de diplomatie de Michel Chevrignies, s'il
existe, et que vous vous plaisez à voir à la loupe pour vous faire
l'illusion d'un tremblement de terre, m'émeut juste autant que de lire
dans les échos mondains des journaux: «Grande réception chez madame de
Z... On a soupé par petites tables.» Oh! ces petites tables! oh! ce
Michel! oh! vous, attachant encore de l'importance à ça!
Je vis en moi et de moins en moins dans le monde, ayant pris dans mon
amour l'habitude du recueillement. Je rêve loin, bien loin des vilenies
de la vie, heureuse seulement de sentir la main d'Hélène toujours
blottie dans la mienne, et vous, et mère, et Gérald, dans mon air, cette
atmosphère de spéciale, de latente et constante tendresse dans laquelle
j'aime vivre. Qu'importent les distractions cueillies au dehors? Il ne
faut pas me singulariser trop en vivant solitaire; Hélène grandit; je
conserve pour elle ma place dans le monde. Encore suis-je si peu
mondaine!
Il faut être vous pour arriver à me faire des algarades comme en
contiennent vos lettres.
Allons, prince Grognon, venez ce soir passer deux heures avec votre
amie. Elle vous chantera un _Lied_ tout frais composé et pas trop
mauvais. Songez que vers le 12 nous partons chez les Danans. Profitez de
ce court temps qui me reste, avant d'être des mois séparés, et
voyons-nous beaucoup.
Yours Denise.