19 juin.

Mon petit Philippe vous m'ennuyez; prenez garde aussi: si vous

continuez, vous finirez par me blesser. Parce que je ne renais pas à

votre gré avec une sage lenteur, cela vous cause vraiment trop de souci.

Si je me console de vous avoir aimé en songeant qu'on peut gagner le

ciel par l'amour, c'est, sur la terre, une assez maigre consolation, je

ne vous le cache pas! Où voyez-vous si grand mal a ce que j'enjolive mon

existence par une distraction de coquetterie non recherchée mais prise

parce qu'elle s'offre? et si peu prise, au fond! plutôt tolérée, vous le

savez bien.

Voulez-vous que je vous dise? Eh bien, je vous aime; il faut me

pardonner et me plaindre d'en être encore là; notre vie n'est qu'une

succession d'inconséquences, ne le prouvai-je pas bien? Se trouver

toujours d'accord avec soi-même est une chose impossible; le moi

d'aujourd'hui n'est pas le moi d'hier ni celui de demain, et le vôtre,

qui m'aimait, courait les champs quand il vint au mien l'idée de

l'accueillir. Ah! ne me reprochez pas l'existence un peu mondaine que je

me crée; je la recherche pour me distraire de mon amour; je fais du

bruit pour m'étourdir et ne pas entendre les derniers spasmes de mon

coeur. Tout me semble bon pour arriver à cette complète guérison.

Jusqu'ici je frôle le bonheur des autres sans m'en faire un propre; je

suis une âme douloureuse et gaie, je succombe et renais sans cesse, je

suis sage et déraisonnable, j'ai des croyances ferventes et des

déceptions folles; je souffre toujours et par tout: art, amitié,

maternité, amour, rien ne m'est un sentiment modéré; trois femmes

pourraient vivre du surplus de vibrations que dégage la force de mon

imagination. J'emploie une patience surhumaine à me modérer, à refouler

mon existence débordante, et vous ne savez pas quels efforts représente

mon _au point_.

Vous allez dire, mon chaste et sportique ami: elle est folle... Bah!

qu'importe! Des fous? j'en connais d'autres que moi, par le monde, que

l'on ne songe pas à enfermer et qui sont pourtant fous au plus haut

degré; la seule différence entre eux et les emprisonnés, c'est qu'ils

divaguent et déraisonnent sur des points divers et nombreux. Ils ne se

croient pas seulement rois ou présidents d'une république, mais génies,

dieux, tables, cuvettes.

Philippe, acceptez ma guérison comme elle se présente; le point

important est que je sois guérie. Je sens déjà en moi un grand mieux.

Prenez-moi comme je suis, sans méchante humeur.

Il est des jours où mon esprit est grave et semble engourdi de pensées

douloureuses latentes; vous m'aimez ces jours-là... d'autres, où il est

gai; je m'aime ces jours-là... les jours où il est dominé par l'âme, les

jours où il est sous la dépendance du corps jeune, en somme, et qui

tient à cette misérable vie. Aujourd'hui est un jour d'influence

_corps_; aussi je vous pardonne votre lettre. Les jours de _l'âme_, elle

m'eût fait pleurer. Vous avoir tant aimé et être si mal connue de vous!

Aujourd'hui j'ai reçu des fleurs comme en reçoivent, seules, les

courtisanes--et des vers d'amour pas mal troussés, ma foi; je marque

plein beau. Je ne veux pas songer: «que la pensée de ceux qui nous

aiment le mieux succombe indéfiniment».

_Adio, caro mio._

Amitié amoureuse · 第 413 / 469 题