Pourquoi avez-vous eu cet air, quand je vous ai dit hier: je ne vous
aime plus?
Certainement je ne vous aime plus. J'en mourais; m'étant avisée de
m'arrêter d'en mourir, la plus simple des logiques m'a amenée à conclure
ceci: Vous avez été pour moi une espèce de maladie d'imagination.
J'avais, latent, le besoin d'aimer; je vous ai choisi; vous vous êtes
récusé avec toutes sortes de raisons qui m'ont paru très mesquines au
moment psychologique, je les juge maintenant très sages; il ne faut pas
m'en vouloir de _votre_ sagesse, voyons?
Je ris de tout cela depuis que je me gouverne, mais je puis me vanter
d'avoir connu, en ce temps-là, toutes les profondeurs de la souffrance.
J'ai passé de terribles heures; elles me semblent inouïes,
inexplicables. Vous ai-je donc aimé si follement? J'étais ridicule,
insensée. Ce moi-là n'existe plus; a-t-il jamais été moi?
C'est bien ça la passion: de grands élans, de grands mots, de grands
cris passant en ouragan et... qu'on oublie.
L'orage a tout emporté dans la tourmente. Je suis une amie toute neuve,
propre et nette, vertueuse et calme, prête à dire: «Pauvres femmes!» aux
douloureuses égarées, sans me souvenir que je souffris comme elles et
fus aussi folle que les plus folles.
Et quand je pense que sans votre belle résistance,--elle l'a été, mon
cher Joseph, ne vous fâchez pas si madame Putiphar ose l'avouer!--j'aurais
pu m'imaginer et croire qu'avant moi vous n'aviez jamais aimé, que
j'étais la _grande première_ de votre vie d'amour... car vous m'auriez
bercée de tous ces cantiques et, si absurdes qu'ils eussent pu être, je
m'en serais persuadée, j'aurais cru en eux, naïve, et... j'aurais été
heureuse d'y croire.
Voilà l'amour: c'est une aberration, c'est une chimère; mais, mais,
mais... ce doit être tout de même bien bon de le connaître et c'est
parfois un peu triste de se dire: «les lauriers sont coupés!»