_Denise à Philippe._
Paris, ce dimanche, 30 avril.
J'ai dit «oui», tout à l'heure, quand aux Acacias, au milieu de ces
messieurs et de leurs pimpantes caillettes, vous organisiez le déjeuner
chez Ledoyen; mais l'ouverture du Salon des Champs-Élysées, demain, se
passera de moi. Pourquoi n'ai-je pas dit: «non», tout de suite? Vous
savez la théorie? _Non_ se discute, _non_ se combat, et met les amis au
désespoir. _Oui_, au contraire, s'accepte d'emblée, ne suscite aucun
conflit, n'éveille pas les _tolle_ obligeants de ceux qui veulent
s'amuser et qui, par politesse excessive, prétendent ne le pouvoir sans
vous.
Mon grand deuil s'accommoderait mal de cette partie fine, le crêpe
n'étant guère de mode en cabinet particulier. Cette sortie mondaine
pourrait choquer mère: trois semaines de recueillement sont à peine
suffisantes au gré de son coeur pour que je reprenne une vie active.
Elle aimait beaucoup sa soeur; c'était une seconde mère pour elle, à
cause de leur différence d'âge.
Je ne dois pas oublier non plus, mon cher Philippe, que je dois à la
secousse que m'a causée cette mort, d'avoir été tirée de mon propre
chagrin. La douleur réelle qui nous frappait a éloigné la douleur
imaginaire où volontairement et avec volupté se plongeait,
s'engourdissait mon âme.
Perdre un être qu'on aime, m'est apparu la suprême souffrance. J'ai
frémi à la pensée de la consomption où je me laissais aller pour un mal
que je pouvais combattre, que j'oublierais, que j'avais déjà un peu
oublié, en songeant qu'au lieu de ma tante, ma fille, ma mère, auraient
pu m'être ainsi violemment arrachées. Voilà le seul, l'unique malheur
qui puisse atteindre une vie; les autres ne sont rien.
Pour consoler maman de cette perte cruelle, j'ai repris ma santé. C'est
donc en pieux souvenir et hommage à notre pauvre morte, plus encore que
par peur de choquer le monde, que je m'abstiendrai demain.
N'allez pas conclure méchamment à un petit lâchage; jamais, mon ami,
dans la solitude où me met mon deuil, je n'ai senti mieux _le cher_ de
notre amitié.
Je vous aime toujours, mais d'autre sorte; je vous aime avec le besoin
de vous rendre heureux, c'est donc avec maternité--malgré vos ans de
plus que moi--avec le désintéressement d'une vie sentimentale active:
votre bonheur m'est nécessaire pour que j'en aie un. Je vous sens
heureux d'être aimé ainsi; donc, malgré quelques vagues et fugitives
peines secrètes, je suis heureuse.