10 février.

Philippe, vous aviez raison, j'étais folle. Je voulais votre amour, un

amour égal au mien, mais pas votre pitié.

Je ne suis pas guérie, mais je suis calme; la crise est passée. Je n'en

mourrai pas s'il me reste votre amitié.

J'ai reçu votre dépêche à une heure. Je l'ai ouverte avec un tel désir

d'y trouver ce que j'implorais que j'ai failli m'évanouir après l'avoir

lue. Je me suis vite remise. Très calme, puisque l'avenir de mon amour

dépendait de moi, j'ai préparé ma sortie.

A cinq heures, je suis montée en voiture; par prudence, j'ai donné au

cocher le numéro de la maison d'en face la vôtre; arrivée là, je ne sais

quelle étrange pudeur m'a prise, quelle faiblesse m'a empêchée de

descendre tout de suite du fiacre; baissant la glace du devant j'ai dit

au cocher: «C'est là, mais j'attends quelqu'un».--Il m'a répondu: «Bien,

ma petite dame». Quelques minutes après il dormait sur son siège.

Ah oui! _petite dame_, je n'étais plus que cela: une pauvre chose

étourdie de son action, peureuse, hésitante, troublée comme si elle

avait commis un crime, tremblante, et bien, bien misérable.

L'heure passait dans cet affolement d'irrésolution, de désir, de

honte... J'ai vu vos fenêtres s'éclairer, j'ai vu votre main soulever

un rideau; puis les minutes passaient et j'avais la tête vide et je

broyais dans ma main votre dépêche dont certains mots semblaient sortir,

se dresser devant moi: _Venez--ne résistons plus--ma chérie._ Oui,

seulement ceux-là, toujours les mêmes. Je pensai: il y en a d'autres...

d'autres... m'obstinant à les retrouver... Je n'étais plus rien, rien

qu'un mince paquet de chair, d'os, de muscles, comme mis là en tas,

séparés les uns des autres, n'obéissant plus à l'esprit de volonté qui

anime les corps; je n'aurais pu ni parler, ni marcher, ni penser. Je me

suis dit à un moment: «Il pleut... le cocher dort... j'ai froid...

l'heure?... il attend... il est là... j'irai... il attend...» Mais

c'étaient mots dits au hasard, mots sans liens, involontaires, vides,

sans pensée. Je ne vivais plus, j'étais paralysée.

Les lumières de la rue me semblaient des feux éblouissants. Je crois

bien avoir entendu vaguement sonner six heures, puis sept, puis huit...

Alors vous êtes apparu... vous vous êtes arrêté sous la porte cochère;

vous boutonniez tranquillement vos gants; le sol brillant d'humidité,

vous vous êtes baissé et avez relevé le bas de votre pantalon; j'ai vu

des reflets de lumière luire sur vos souliers vernis; vous avez ajusté

votre pardessus avec soin pour ne pas écraser les fleurs pâles passées à

la boutonnière de votre habit, puis, les mains dans les poches, avec

votre canne dressée le long de votre bras droit ainsi qu'un fusil, vous

êtes parti d'un pas rythmé, allègre, avec une allure d'homme heureux,

libre...

Alors, je me suis mise à pleurer si fort, secouée de si grands sanglots

nerveux, que le cocher s'est réveillé. Il est descendu de son siège, a

ouvert la portière et m'a consolée.

Quelle chose triste et grotesque que la vie!

Il m'appelait; «Ma petite dame...» de plus belle et disait: «Allez, j'en

ai vu d'autres! des p'tites belles comme vous qui s'morfondaient...

elles étaient aussi _démâtées_ qu'vous... Y n'est pas v'nu?... Allez,

marchez, ça passera.» _Ça passera!_ il a dit ça comme vous...

Alors, j'ai ri aux éclats, prise de folie... c'était vraiment si drôle

d'être consolée par ce gros cocher! J'ai tant ri, qu'il a eu peur; son

effarement m'a calmée. Ne voulant pas revenir dans cet état chez moi,

je lui ai dit: «Vous avez raison, mon brave homme, ça passera; mais j'ai

besoin de me calmer, menez-moi au Bois.» Et, pour qu'il ne me crût pas

tout à fait folle, j'ai ajouté: «Prenez ce louis, vous avez été poli et

complaisant, il est juste que vous soyez récompensé. Je vous paierai les

heures à part; allez.» Et nous voilà partis.

Ah! les douleurs, les drames qui se passent dans les fiacres! Les yeux

qu'ils voient pleurer, les têtes qu'ils soutiennent, ballottantes sur

leurs durs capitons! Quelle nomenclature bizarre, à la fois comique et

lugubre on en pourrait faire...

Je crois bien qu'il était onze heures quand je suis rentrée chez moi.

Miss May m'attendait; elle me dit tout de suite qu'Hélène s'était

couchée désolée et qu'elle m'avait écrit. J'ai couru à ma chambre. Sur

mon oreiller l'enveloppe rose se détachait avec cette inscription en

grosses lettres d'une écriture bien appliquée: «A madame maman

chérie».--J'ai ouvert et j'ai lu «Maman aimée, où êtes-vous? pourquoi

donc tu n'as pas dit à ta petite où tu allais? J'ai dîné toute seule,

bien triste, pourtant, il y avait des huîtres et de l'ananas; après

j'ai pleuré, j'ai voulu aller voir chez grand'mère, mais miss May n'a

pas voulu me conduire.»

«Alors j'ai bien pleuré, je pensais que vous étiez écrasée ou bien

morte. Ah! maman Nisette comme j'ai peur! j'ai peur aussi que quelqu'un

t'a pris, volée comme des méchants volent des petites filles, pourquoi

ne viens-tu pas me consoler? Quand tu reviendras viens vite m'embrasser

bien fort, que je me réveille pour n'être pas triste dans mon rêve. Je

t'aime maman, ma maman chérie à moi toute seule.»

Pauvre ange! je l'avais oubliée pendant ces heures noires. J'ai été

l'embrasser, elle s'est réveillée et m'a dit d'une voix défaillante:

«Ah! c'est toi, toi; te revoilà!» Et puis s'est rendormie sous mes

baisers, les bras serrés fort autour de mon cou. Alors, liée à elle

ainsi je l'ai emportée dans mon lit; j'ai passé la nuit à pleurer, à lui

demander pardon de mon égarement. Je murmurais en une litanie: «Mon

enfant! mon enfant! mon enfant!» Sans pouvoir m'arrêter ni trouver autre

chose, j'embrassais ses mains, ses bras, affamée d'elle, malheureuse de

ce que je lui avais fait souffrir...

Ah! Philippe, comme votre souvenir était déjà loin dans ce court

passé!...

Enfin, la douce chaleur de son petit corps, la quiétude de son paisible

sommeil, m'ont calmée. J'ai dormi ainsi qu'une brute, rompue moralement

et physiquement.

Voilà; maintenant c'est fini.

Je ne vous en veux pas, mais je suis encore si faible, si troublée que

je ne sais pas si je suis complètement guérie. Je le suis, certes, de la

crise où j'étais. Vous aviez raison, je le sens. Je vous pardonne le mal

que m'a fait votre sagesse. Mais tous ces raisonnements, tous ces faits

n'ont pu encore déraciner un si grand amour tant ses fibres entourent et

tiennent fort mon pauvre coeur.

Amitié amoureuse · 第 356 / 469 题