5 février.

Écoutez-moi, ma Denise, et pardonnez à l'ami qui a le courage de penser

pour vous. Penser, c'est voir. Voir, c'est juger la vie pour ce qu'elle

est, et l'amour, ce pivot de la vie, pour ce qu'il vaut.

L'amour, pour vous, ne représente autre chose que la poésie des sens.

Mon amie, pour moi, il n'existe pas: c'est une nécessité malheureuse qui

s'empreint parfois d'une certaine recherche, d'une apparence de

sentiment. Quand je vous aurai possédée, que l'ivresse sera tombée, vous

souffrirez par tous les points où la douleur et la honte ont prise sur

la pensée. Je contenterai les instincts, les appétits, toute la matière

dont vous êtes faite; je serai le maître de votre corps, mais vous y

perdrez l'époux de votre âme, parce que la matière est soumise à

d'inévitables saturations. Les plus grandes joies ont un lendemain;

c'est ce lendemain que je redoute pour nous.

Je vous vois avec terreur, ma chérie, spiritualiser la chair, lui

demander ce qu'elle ne peut donner. Il y aurait après l'acte, pour une

nature droite et haute comme la vôtre, une détresse effroyable que toute

l'ardeur de mes baisers ne pourrait dissiper; elle vous solliciterait à

tout rompre, à ne plus me voir; un abîme serait creusé entre nous;

croyez-moi: malgré la fougue de votre amour, vous aimez mystiquement.

Allez, les voluptés de la matière ne sont rien auprès de celles

qu'enfante votre esprit!

Le bonheur, c'est la volonté d'être heureux. Je n'ai eu cette volonté ni

aucune autre. Qu'apporterai-je donc dans cette vie d'amour demandée?

Rien que vous n'ayez déjà, s'il s'agit des sentiments nobles et

respectueux de l'homme, rien pour vous griser, vous entraîner, vous

étourdir et faire s'apaiser, dans l'enivrement d'une passion partagée,

le trouble de votre conscience.

Oubliez ce rêve, Denise, un apaisement se fera. Le tumulte où vous êtes

entrave, annihile votre force d'âme, mais j'ai l'intime croyance que la

virilité de votre caractère reviendra quand vous aurez la sagesse de ne

plus compter chaque battement de votre coeur.

L'émoi profond où me mettent vos appels, la sublime et touchante lâcheté

de votre grand amour, me donnent la force de vous parler comme je le

fais.

Chère, chère, laissez-moi habiter votre coeur, seulement cela!

Amitié amoureuse · 第 347 / 469 题