Écoutez-moi, ma Denise, et pardonnez à l'ami qui a le courage de penser
pour vous. Penser, c'est voir. Voir, c'est juger la vie pour ce qu'elle
est, et l'amour, ce pivot de la vie, pour ce qu'il vaut.
L'amour, pour vous, ne représente autre chose que la poésie des sens.
Mon amie, pour moi, il n'existe pas: c'est une nécessité malheureuse qui
s'empreint parfois d'une certaine recherche, d'une apparence de
sentiment. Quand je vous aurai possédée, que l'ivresse sera tombée, vous
souffrirez par tous les points où la douleur et la honte ont prise sur
la pensée. Je contenterai les instincts, les appétits, toute la matière
dont vous êtes faite; je serai le maître de votre corps, mais vous y
perdrez l'époux de votre âme, parce que la matière est soumise à
d'inévitables saturations. Les plus grandes joies ont un lendemain;
c'est ce lendemain que je redoute pour nous.
Je vous vois avec terreur, ma chérie, spiritualiser la chair, lui
demander ce qu'elle ne peut donner. Il y aurait après l'acte, pour une
nature droite et haute comme la vôtre, une détresse effroyable que toute
l'ardeur de mes baisers ne pourrait dissiper; elle vous solliciterait à
tout rompre, à ne plus me voir; un abîme serait creusé entre nous;
croyez-moi: malgré la fougue de votre amour, vous aimez mystiquement.
Allez, les voluptés de la matière ne sont rien auprès de celles
qu'enfante votre esprit!
Le bonheur, c'est la volonté d'être heureux. Je n'ai eu cette volonté ni
aucune autre. Qu'apporterai-je donc dans cette vie d'amour demandée?
Rien que vous n'ayez déjà, s'il s'agit des sentiments nobles et
respectueux de l'homme, rien pour vous griser, vous entraîner, vous
étourdir et faire s'apaiser, dans l'enivrement d'une passion partagée,
le trouble de votre conscience.
Oubliez ce rêve, Denise, un apaisement se fera. Le tumulte où vous êtes
entrave, annihile votre force d'âme, mais j'ai l'intime croyance que la
virilité de votre caractère reviendra quand vous aurez la sagesse de ne
plus compter chaque battement de votre coeur.
L'émoi profond où me mettent vos appels, la sublime et touchante lâcheté
de votre grand amour, me donnent la force de vous parler comme je le
fais.
Chère, chère, laissez-moi habiter votre coeur, seulement cela!