30 janvier.

Que vous êtes coupable! Il y a des gens qui tuent; en vérité ils sont

moins cruels.

Dans quel état je suis, dans quel calme vous êtes! vous raisonnez de mon

mal et dites: «il passera» et vous vous complaisez dans l'analyse du

vôtre, le trouvant bien supérieur, très subtil, moins banal, créateur de

sensations rares invécues.

Je devrais vous haïr. Depuis des ans je suis le pantin que vous vous

êtes choisi pour sortir votre vie nonchalante et vide du banal où se

complaisent les hommes de plaisir, vos amis.

Je me sens devenir folle...

Vous pensiez: «Chante!» et je chantais. «Pleure!» et je pleurais. «Donne

ton âme!» je la donnais. «Ton esprit!» je le donnais. Vous auriez dit:

«Ta vie!» Mon Dieu, pardonnez-moi, je l'aurais peut-être donnée...

Et vous n'avez rien vu, rien compris de mes souffrances! pas une minute

vous n'avez songé à moi, et, à l'heure qu'il est, vous attendez avec

tranquillité ma lettre, encore confiant dans les bons ressorts de la

marionnette pas assez brisée pour que vous la rejetiez de vos jeux. Vous

n'aviez ni pensé, ni prévu cette agonie? Ah! j'agonise bien, jouissez-en

fort!

Hélas! vous avez raison de compter sur ma défaillance, puisque je vous

aime. Allons, reprenez les ficelles. Que deviendrais-je sans cette main

cruelle qui les tient?

Ce n'est pas vous que je fuyais quand vous m'avez dit «Je vous aime.»

C'était l'amour, la faute, la honte, le remords.

Mais vous? qui vous fait me fuir quand, à mon tour, je vous dis: «Je

vous aime?» Quel mobile vous pousse à cette austérité? de quelle force

de résistance s'arme tout à coup votre nonchalance?

Je suis jeune; vous avez dit vous-même souvent: charmante, jolie. Je

suis désirable, en somme, puisque d'autres me désirent et que des

litanies d'amour,--dont je n'ai pas embarrassé la pudeur de notre amitié

par d'importunes confidences,--s'adressent à moi.

Un soir, si proche encore, vous m'avez dit: «Je vous aime dans cette

robe soyeuse d'un ton si pâle et le fouillis savant de ces dentelles...»

Et ce même soir, venant auprès de moi, vous dites encore avec l'autorité

d'un mari: «Allons, partons-nous? Je commence à avoir assez de cette

réception; tous ces hommes qui vous accaparent m'assomment.» Et comme

je souriais de cet ordre impérieusement donné, amusée d'être un peu à

vous, vous avez murmuré: «J'adore votre sourire et vos mouvements de

tête mutins et la souplesse de votre cou de cygne.»

Dans la voiture, frileusement, nous étions bien près l'un de l'autre...

vous avez posé votre tête sur mon épaule, disant comme les enfants:

«Là... maintenant je suis bien...»

Ah! c'était trop tenter mes forces que de me jeter à tout moment ces

bribes de tendresse! Vous ne savez pas le courage qu'il m'a fallu pour

ne pas incliner un peu ma tête et poser ma joue sur vos cheveux dont le

parfum d'iris, mon parfum, me grisait.

Et tandis que je défaillais vous saviez, vous, que tout cela était un

jeu, rien qu'un jeu, une dînette d'enfants où les grands, impérieux,

tendent aux petits les plats vides disant: «Mangez!» et exigent le

simulacre.

Pauvre bête que j'étais! la tête troublée, le corps ravagé de désirs,

comment aurais-je pu remarquer alors la froideur du baiser d'adieu mis

sur les gants au moment où je franchissais le seuil de ma maison?

Pourquoi ai-je oublié que pour la plupart des hommes: «L'amour fait

tout au plus, aujourd'hui, bien monter à cheval ou bien choisir son

tailleur[3].»

Mon Dieu! quand je suis auprès de vous, mon corps et mon âme veillent

toujours; les vôtres pleins d'une joie quiète, calmes, repus, rêvent et

s'endorment. Le vertige d'une amitié unique, idéale, vous grise de

pureté, de respect, et moi je succombe à tous ces contacts de votre

esprit et presque aussi de votre corps.

N'avez-vous pas vu, n'avez-vous pas compris quel amour insensé est en

moi? Je suis éprise de votre allure, de la forme de votre main, de celle

de vos pieds; quand je vous vois entrer, l'harmonie de votre corps

élégant m'éblouit et m'attire. Vos cheveux me semblent d'une nuance

jamais vue, j'aime la courbe qu'ils affectent. Vos yeux me font

frissonner quand ils se posent de loin sur moi dans le monde; leur

fixité m'effleure ainsi qu'une caresse, vos yeux me possèdent. Le

mouvement de vos lèvres, quand vous parlez, semble attirer mes lèvres.

Ah! je suis folle, folle! éprise de vous tout entier, jusque dans vos

imperfections, prête à défaillir d'amour à la seule évocation de votre

image.

Par cette affreuse possession morale que vous avez prise de moi, je ne

suis plus moi, mais une molécule échappée de vous, attirée éternellement

vers vous.

Le lendemain de mon arrivée de Nimerck, vous m'avez dit, à cette soirée

de ma belle-mère: «Vous avez chanté en grande artiste.» Pourquoi ai-je

bien chanté? parce que vous m'en aviez donné l'ordre avec une sorte

d'orgueil de ma voix; j'ai senti que vous vouliez montrer le talent de

celle que vous vous êtes choisie pour amie, aux hommes nouveaux venus

que vous présentiez ce soir-là, surtout parce que vous êtes resté auprès

de moi, si près que mon épaule nue était presque appuyée sur votre

poitrine; si près que mon corps frôlait votre corps... et j'ai mis dans

mon chant toute la passion, tout le tressaillement plein d'ivresse

éperdue où me jetait ce furtif et inaperçu contact.

Philippe, je vous aime, je vous aime, et ce m'est une joie tourmentante

et divine.

Amitié amoureuse · 第 341 / 469 题