Je suis bouleversé; je me sens si coupable envers vous... comme cette
petite de l'Été de la Saint-Martin: «J'en ai trop mis.»
Les qualités d'excessive finesse de votre nature sont seules vos
ennemies; cette passion qui se révèle, et que vous vous croyez la force
d'étouffer, m'épouvante. Il me faut la dure expérience que j'ai acquise
de la vie pour conclure: cette tourmente passera.
Ma pauvre enfant, j'ai sur vous une influence d'amour; c'est en ce
moment votre maladie morale; mais comme vous m'avez autrefois jugé plus
digne de votre amitié que de votre amour, ce mal d'aimer se guérissant,
j'espère qu'il arrivera à vous quitter d'une manière complète sans pour
cela briser l'amitié précieuse qui nous lie.
Je suis profondément malheureux d'avoir produit ce mal; j'en voudrais
seul souffrir les effets, en étant la cause involontaire. Je me sens
coupable d'une trop ardente amitié, d'une étreinte trop complète de nos
intelligences, de nos coeurs. Vous êtes suprêmement, ma chérie, de ces
grandes âmes «propres à l'amour» et «qui demandent une vie d'action...»
«Les grandes âmes ne sont pas celles qui aiment le plus souvent; c'est
d'un amour violent que je parle: il faut une inondation de passion pour
les ébranler et pour les remplir[2]».
Avec mon apparence d'amour j'ai amené cette inondation de passion.
Pardonnez-moi!
Je vous aime d'une amitié amoureuse. J'ai voulu bien des fois l'arracher
de mon coeur, sans jamais le pouvoir. J'arrivais à vous, ma chaste
amie, les sens repus, désireux seulement de l'esprit du coeur qu'en
égoïste je me faisais donner par vous. Je m'enivrais de l'artiste
vibrante que vous êtes, aussi bien que de vos cheveux sombres, de vos
yeux d'or, de la ligne fine de vos sourcils noirs, de vos longs cils
rehaussant la pâleur de votre teint, aussi des lents mouvements de votre
corps souple et gracile. Votre esprit s'accordait si bien avec la
mélodie, le velouté de votre voix et les belles clartés de vos regards,
que je ressentais de votre présence des enchantements inouïs, amoureux
de cette débauche pure et retenue.
J'ai tenté d'avoir avec vous un amour de rêve que ne pouvait me donner,
sans danger pour lui, qu'un corps malade. C'est l'équilibre admirable du
vôtre qui est cause de la catastrophe. L'âme, en s'embrasant, a embrasé
le corps.
Je ne vous désirais plus, guéri de mon amour, plein de respect dans ce
culte de votre joli Vous. Toujours sous le charme, je vous ai voulue à
moi seul, dans une amitié fabuleuse, unique, où personne ne pouvait
prétendre.
J'ai voulu que vous fussiez mienne ainsi que l'oeuvre d'un artiste est
sienne; j'ai animé ma Galathée d'une vie de tendresse intellectuelle que
je ne n'ai pas vue se transformer pour elle en vie d'amour.
Vous avez été le bibelot rare dont s'éprend jalousement l'amateur et
vers lequel il reporte ses plus fines sensations.
J'ai été dilettante et cruel: je vous dispensais la tristesse ou la joie
selon que je me sentais le besoin de voir vos yeux noyés de larmes, ou
vos lèvres de sang s'ouvrir et montrer l'éclat nacré de vos dents.
J'ai aimé de vous votre maternité suave, vos élans passionnés pour les
choses, vos retenues et vos pudeurs en face des êtres, vos tristesses,
vos joies, et la solitude, et la pureté de votre vie. J'ai oublié
l'époux: je vous ai faite vierge et mère comme Marie, sage comme Marthe,
passionnée comme Magdeleine.
Denise, parce que je m'accuse et montre la plaie de mon âme, la
recherche cruelle de mon cerveau, ne m'en veuillez pas! Nous sommes
ainsi beaucoup de jeunes, torturés, insatisfaits des joies de la vie,
chercheurs involontaires de sensations inéprouvées par d'autres. Cet
«au rebours» vécu par moi, d'abord avec inconscience, puis compris et
savouré ainsi qu'un sentiment superficiel exquis, peut-être introuvable
hors en nous, a amené le désastre de votre vie. Ah! Denise, Denise,
pardonnez-moi! Ce qui m'avait un peu rassuré--faible excuse,
hélas!--c'était le souvenir de votre sage défense et de votre fuite
quand, autrefois, je vous ai dit: «Je vous aime.»
Je vous aimais troublée par moi de mille manières, assaillie
d'impressions vagues dépassant votre puissance réceptive, heureux de la
force de réaction qui vous faisait vous dérober, et, malgré ces
reprises, vous sentant bien mienne,--et si purement--assujettie à ma
volonté.
Voir votre âme pleine de trouble et la sentir luttant, héroïque et
victorieuse de ses tentations, m'était une sensation délectable.
Vous étiez la fleur fragile, délicate, qui seule m'intéresse à la vie.
Réellement je vivais de vous, de la répercussion de mes émotions en
vous. Quelle joie coupable j'ai eue à voir votre personnalité, jusque-là
si forte, vous échapper! Vos grands yeux limpides parfois me
touchaient; pris de remords, je vous fuyais; mais pouvais-je vivre
longtemps loin de ma chère pâleur? Il me fallait revoir les nuances
fines de sa chair, les imperceptibles veines bleues sur la matité des
tempes, le cerne des chers yeux; il me fallait sentir palpiter ce
coeur; il me fallait surprendre les fuites, les élans de la fragile
amie qui s'offrait à moi, énigme obscure et divine, à moi amoureux
d'elle si bizarrement, sans jamais vouloir altérer sa pureté.
J'ai nourri mon cerveau de ces ivresses malsaines, et c'est vous qui
délirez et criez de douleur...
Voilà ma confession. Vais-je vous perdre?
Ah! chère, guérissez, car vous m'êtes devenue de jour en jour plus
chère, comme un morceau de moi-même, et je perdrais de ma vie en vous
perdant.