Ah! ne partez pas, ne partez pas! que deviendrais-je alors? Je vivrais
dans mon rêve jusqu'à en mourir. Écoutez-moi plutôt avec indulgence.
L'heure était venue de vous dire toutes mes pensées, de vous montrer
tout mon coeur, sinon ne vous seriez-vous pas lassé un jour de mes
apparents caprices?
Je ne veux pas que vous m'aimiez; je ne veux pas être privée de l'ami
sûr qu'un mal étrange me fait trop chérir. Il me semble que si j'avais
continué à me taire, notre amitié y aurait perdu sa franchise et que
vous vous expliqueriez mal certains coins de moi, telles ces tristesses
dont vous vous inquiétez souvent. Je ne vous fais pas cette confession
de gaieté de coeur. J'ai l'âme déchirée et une si profonde humilité me
pénètre... mon ami, je pleure en vous écrivant.
Mais, de tout ceci, il ressortira pour moi une grande force, j'espère:
vous m'aimerez, vous m'estimerez davantage, me connaissant toute; vous
serez indulgent pour ces apparentes froideurs que je ne peux m'empêcher
de manifester, hélas! souvent à l'instant même où je vous aime le plus
follement; donnez-moi votre aide, je guérirai. Oui, je vous aime. Cela
est fou, mais cela est. La fréquence de nos rencontres, la lente
pénétration de votre charme, le rêve irréalisable d'une amitié pure,
voilà ce qui m'a entraînée. Mon seul espoir est que l'hallucination où
je suis s'évaporera dans une larme tiède; elle me sera douce à pleurer,
si elle tombe sur votre coeur et s'y ensevelit.
Ce n'est pas seulement une douleur morale, cet amour, c'est aussi un
étrange mal physique. Il me faut déployer une force presque surhumaine
pour vaincre mon corps misérable. Ne croyez pas, au moins, que cette
lettre vous soit envoyée pour vous attendrir ou implorer la charité de
vos caresses. Jamais, mon bien-aimé, vos lèvres n'effleureront mes
lèvres; mais j'ai bien le droit, n'est-ce pas, de vous aimer dans la
solitude de mon coeur? J'ai bien le droit aussi de vous le dire, afin
que vous sachiez toute la loyauté de mon être et qu'au moins, par ce
point-là, vous m'estimiez et me mettiez un peu à part des autres...
Cette pensée soutiendra mes résolutions, surtout me rendra si
heureuse...
Là-bas, loin de vous, j'ai essayé de vous oublier; je ne peux pas. Je
vous ai si bien donné mon coeur! Jamais je ne pourrai le reprendre.
Comme dans la naïve prière enfantine balbutiée par Hélène: «Aucune
créature ne le possédera que vous seul».
Comment cela est-il arrivé? je n'en sais rien; ce que je sais c'est que
j'aime tout en vous, tout de vous. Vos regards me semblent une caresse
lorsqu'ils se posent sur moi; la façon dont vous prononcez certains mots
m'est une joie... Et puisque jamais nous ne parlerons de ces choses,
laissez-moi vous écrire éperdûment: je vous aime, je vous aime!