Est-ce bien moi qui ai été méchante? Je suis lasse à mourir, cahotée
dans cette amitié, ne sachant plus si j'aime ou si je hais, un jour vous
croyant bien à moi, puis, tout à coup, vous sentant à mille lieues de
moi.
Que se passe-t-il en vous? pourquoi et jusqu'où m'aimez-vous? Pourquoi
m'avoir flagellée de mots méchants parce que des inconnus indifférents
ont dit n'importe quoi qui vous est bien égal?
Ah! vous me faites de la peine, une profonde peine. Si j'osais, je vous
dirais: Même vos louanges, tantôt, m'ont été douloureuses à entendre.
C'était encore cruel à vous de me dire: «J'aime mieux ne pas vous
rencontrer dans le monde».
Tous les parce que allongeant et expliquant cette phrase ne la rendent
pas plus douce à mon coeur. Je vous citerais volontiers ces vers de
Voltaire:
... Aimez-moi, prince, au lieu de me louer,
Je ne sais plus qui je suis ni où je vais. J'ai cru mourir de détresse
quand, tout à l'heure, en entrant au salon, vous vous êtes précipité à
mes pieds et avez baisé mes mains en murmurant: «Ma chérie, ma chérie!»
Je serais tombée évanouie si, ayant pu me lever du fauteuil où l'émotion
m'avait affalée en vous voyant entrer, j'avais été debout.
Et quand vous avez dit: «Que me demandez-vous d'être? que voulez-vous de
moi?...» Pourquoi n'ai-je pas eu la force de vous crier...
Quelles pauvres poupées nous sommes, imaginatives, insatiables,
coquettes et tourmentées, sérieuses et légères, insatisfaites toujours!
Notre amitié déjà vieille, quel vent de folie me fait l'agiter, l'animer
d'un souffle qui ne peut la rendre ni plus solide ni plus durable?
Le fond de tout ceci n'est-il pas triste et décevant, et faut-il
profaner par une tendresse plus familière cette délicieuse atmosphère
d'amour qui m'enivre éperdument et dans laquelle il fait si bon vivre?
Ah! toute cette comédie de phrases vous fera-t-elle comprendre mon
trouble et mes angoisses?
Mon ami, mon ami, ne me dites plus rien; ni vos jalousies amicales, ni
vos paroles câlines, ni vos tendresses trop tendres... tout cela sort
calme de votre âme et tombe sur l'embrasement de la mienne sans
l'assagir ni l'apaiser; vous croyez distraire mes lèvres et tromper ma
soif en me présentant le bord de la coupe, et, malgré toute sagesse,
quitte à en mourir, je veux boire à longs traits.
Si vous saviez par quelles tortures me font passer vos paroles d'amitié
empreintes d'amour!
Voyez la faiblesse de mon coeur, le désarroi de mon être: Philippe,
j'en arrive à regretter de vous avoir rencontré. J'étais presque
heureuse avant de vous connaître; le monde m'avait pardonné certaines de
mes attitudes rebelles. Vous êtes venu, j'ai voulu vous fuir, et tout
ceci maintenant tourne à ma confusion. Comme vous êtes vengé si, dans
cet autrefois de nos vies, je vous ai fait souffrir...
Je ne peux plus m'absorber en Hélène; je n'ose plus invoquer le cher
ange pour me soutenir dans cette lutte contre moi-même. J'ai pour elle
cette tendresse lointaine qui fait que je pense à moi avant de penser à
elle.
C'est à vous que je songeais en marchant dans la lande, cet automne;
c'est votre nom que jetait sans cesse dans les airs la longue plainte de
la mer. Il vole autour de moi, m'enveloppe, m'envoûte; je le vois en
lettres flamboyantes écrit sur tout ce que je regarde. Je le murmure
pour me calmer et me crucifier à la fois.
Depuis un an, je lutte contre l'envahissement de cet amour, et cette
lutte semble fortifier mon désespoir, exalter mes désirs. J'ai pleuré,
j'ai prié... rien ne m'a soulagée.
Par pitié, Philippe, secourez-moi, préservez-moi de moi-même! Hélas!
cher, la faute serait plus ignominieuse, plus torturante pour moi que
pour toute autre puisqu'on ne m'aime pas.
Je vous avoue loyalement ma détresse, aidez-moi à ne pas faillir; ayez
pitié, ayez pitié!