Ma chère amie,
L'amitié que je vous ai vouée est trop profonde, trop vraie, pour être
brisée par un simple malentendu, vous le savez bien.
J'ai été choqué, il y a quinze jours, d'entendre deux rastaquouères
parler de vous avec irrévérence. Il m'a déplu de vous voir analysée par
ces inconnus, dévêtue par eux, et traitée de «joli cadeau». Parbleu oui,
vous seriez un joli cadeau! Mais pardonnez l'énervement que j'ai eu à
l'entendre dire. Je m'en suis pris à votre robe, dans ma jalousie d'ami.
Parce qu'un sentiment bête m'a fait divaguer, suis-je inexcusable?
Voyons, amie chère, vous n'avez rien de sérieux à me reprocher? Je vous
crois un peu injuste envers moi. J'ai été brutal, je l'avoue; mais
vouloir vous faire sciemment souffrir, voilà une chose dont je suis
incapable pour bien des raisons, croyez-le.
J'attendais un mot de réponse à ma dépêche; je serais accouru vous
demander pardon; ne recevant rien je me suis présenté avenue Montaigne.
--Madame est sortie, me répondit Jean.
Je ne vous dirai pas l'impression que m'a causé ce mot derrière lequel
j'ai senti l'ordre donné. Je suis revenu le lendemain--«Madame est
sortie»--me fut-il encore dit; mais devant l'air embarrassé du vieux
Jean et sa timidité à me répondre, je me suis enhardi et j'ai demandé si
miss May et mademoiselle Hélène étaient là. Visiblement gêné, le
domestique m'a dit: «Non.»
Pourquoi ces mensonges et cette réclusion, mon amie? Au dîner du
dimanche, chez votre mère, je comptais bien vous voir. J'arrive tout
espérant chez madame de Nimerck, elle me reçoit avec sa bonté
habituelle; les convives viennent; je m'informe de vous à Gérald:
--Denise? elle travaille; elle a déjeuné ce matin avec nous; je l'ai
trouvée nerveuse et pâlie; je crois qu'elle se fatigue avec sa diable de
composition.
Alors, j'ai respecté votre volonté bien évidente de me fuir, je ne me
suis plus présenté chez vous. Mais hier votre belle-soeur m'a dit:
«Elle est souffrante...» Denise, je deviens inquiet. A mon tour, je
souffre; pourtant, dussiez-vous prolonger cette souffrance et ces
inquiétudes, je tiens à vous le dire: je supporterai tout. J'aime mieux
être malheureux, même vous sembler manquer de dignité, que renoncer à
votre amitié. Descendez au fond de votre conscience, interrogez-la, et
vous verrez lequel de nous deux aime maintenant le mieux, ce qui ne veut
pas dire le plus.
Je ne vous en veux pas de me faire souffrir; depuis quinze jours je
cherche à vous voir, j'attends un mot d'appel; si je vous ai blessée,
c'est presque involontairement, mais vous!
Je n'ai jamais su garder un ressentiment contre personne; contre vous
cela me serait impossible et insupportable. Je veux aujourd'hui rompre
un silence qui me pèse, je l'avoue. Chère Denise, je viens vers vous les
mains tendues et je vous demande de me rendre le baiser de paix que je
vous envoie du vrai fond de mon coeur.
C'est donc bien peu de chose qu'une amitié, et voilà tout le cas que
vous faites de la nôtre? Survienne une impulsion d'énervement, qu'une
parole un peu vive échappe dans une discussion, et voilà le lent capital
d'affection et d'estime, amassé pendant des années déjà d'une chère
intimité, dissipé d'un seul coup... Et c'est vous... vous! En vérité
quand je pense à cela, j'en suis navré.
Mon amie, depuis ces quinze jours une ombre épaisse s'est étendue entre
nous. J'en suis douloureux et attendri et je viens tout uniment me
blottir auprès de vous, chez qui je souffre de me sentir mal.
Voulez-vous m'écrire de venir? J'accourrai, soumis, repentant. Je désire
que vous me parliez beaucoup de vous, de ce qui s'est passé dans cette
méchante tête et ce grand coeur pendant ces longs derniers jours; vous
me direz ce que vous avez fait et ce que vous avez pensé.
Je désire surtout retrouver sur vos lèvres quelques paroles d'affection
dont vous m'avez si durement privé, et je baise vos mains tendrement.