_Denise à Philippe._
Paris, 8 janvier 18...
Vous m'avez dit, hier, à l'Opéra, une chose qui m'a fait bondir le
coeur; vous souvient-il seulement de vos paroles? Non, n'est-ce pas?
Les voici: «Je ne vous aime pas, ce soir, dans cette robe de velours
cerise et ces fourrures, vous avez l'air d'une bohémienne; vous choquez
mes instincts de civilisé et le gris où tendent mes facultés et mes
besoins. Tout le monde vous regarde; un voisin de mon fauteuil vous a
désignée à un de ses amis en disant: «Voyez cette femme qui entre dans
la sixième loge à droite, elle est étrange». Et l'autre alors vous a
appréciée toute, d'une façon qui m'a donné envie de le gifler. Tâchez
donc, ma chère, qu'on ne vous remarque plus!»
Ma robe, ne vous en déplaise, mon cher, a été composée par Doucet et
c'est un brevet de bon goût. Tant pis si vêtue ainsi je parais étrange à
ceux qui ne me connaissent pas!
Après cette aimable leçon vous vous êtes tourné, sans avoir la politesse
d'entendre ma réponse, et vous avez causé indéfiniment avec Suzanne,
heureux de ses coquetteries, sans vous apercevoir qu'elle se servait de
vous pour faire souffrir le brave Aprilo.
Nous avons souffert lui et moi, ce soir-là; moi jusqu'à en crier si
j'avais osé, et sans pouvoir m'en aller, retenue là par ma belle-mère
qui, vous ayant vu me parler sèchement, épiait mon attitude.
Votre amitié, depuis quelque temps, se fait lourde à porter: vous avez
des allures de maître, injustifiées. Dans cet affichage de votre
exclusivisme, il y a une prise de possession un peu bien maritale de ma
manière d'être, de mes goûts, et qu'il ne me plaît plus de souffrir.
Je trouve lâche ce que vous avez fait, de me jeter au visage votre
mauvaise humeur et de passer le reste de votre soirée à caqueter avec
les jeunes femmes qui étaient dans la loge de madame Trémors. Je n'ai
pas eu la force d'en faire autant avec les hommes de nos amis venus là
pour nous saluer; cette soumission douloureuse, si peu dans ma nature,
m'inquiète; j'aime mieux renoncer à votre amitié que, de nouveau,
pareillement souffrir.
Adieu. J'ai seule donné mon coeur; je le reprends, sûre de ne pas
troubler la quiétude et les demi-teintes du vôtre.