Vous m'aimez? Ah! le bon billet que j'ai là, le bon billet!
Puis-je discrètement vous recommander--pour l'avenir--de ne pas
précisément choisir l'instant où vous avez le plus de monde autour de
vous pour m'écrire? Votre lettre de ce matin a une petite allure
maritale tout à fait touchante; mais puisque je n'ai pas les corvées de
cette situation ne m'en envoyez pas si sèchement les bénéfices!
Et puis qu'est-ce, ce ton? Vous me jetez: _intellectuelle_ bien
ironiquement au nez; serait-ce un monopole pour vous, messieurs,
l'intellectualité? Quelques-uns d'entre vous le sont éminemment,
intellectuels, sans perdre aucune de leurs séductions; mais, croyez-en
l'opinion d'une pauvre petite femme, beaucoup plus pourraient l'être
sans inconvénient.
Pourquoi ce domaine de l'esprit nous serait-il interdit?
Les femmes qui s'intéressent à ces choses sans effort, sans feinte, sans
imitation, mais par instinct et noble besoin, ne sont déjà pas si
nombreuses; on peut les trouver et les compter dans une charretée de
foin! A celles qui le font, entraînées par la volonté d'être libres, par
le besoin de gagner leur vie, ayant pour but d'être les vraies compagnes
de l'homme dans ses travaux, ses aspirations, aussi bien que dans son
amour, on devrait leur en savoir gré.
A moins d'être merveilleusement douées, il leur faut tant travailler,
tant lutter pour arriver! et c'est si peu dans notre nature ce
déploiement de volonté et de persévérance... Nos sentiments, nos
réflexions, nos actes sont d'abord et uniquement des sensations. Voilà
notre point faible. Nous sentons avant de penser et sommes presque
toutes intuitives.
La première chose que nous tentons dans la vie, c'est d'y être
heureuses. Être femme, seulement cela! Se laisser bercer, choyer, aimer,
vivre d'espoirs et de tendresses, voilà notre unique aspiration. Celles
de nous qui versent dans l'intellectualité, ce sont les échouées sur la
rive, les malmenées par les événements, celles que le bonheur a fuies.
Pareilles aux autres, j'ai cherché à être heureuse; jusqu'à présent je
l'ai mal pu; encore le suis-je comparativement à de certaines; j'ai mon
adorable Hélène, et même vous, à me fourrer sous la dent, lorsque,
rageuse, il me prend envie de mordre. Malgré elle et vous, j'ai pourtant
un peu versé dans l'intellectualité avec ma composition, mais seulement
pour m'occuper et me distraire.
Parce que la mission des femmes est de vous servir, de vous adorer sans
discussion, d'écarter de vous la peine, le souci, l'ennui, ne le
peuvent-elles plus faire quand elles pensent? Certaines de nous me
semblent au contraire plus près de votre âme, justement parce qu'elles
aspirent à autre chose qu'au rôle de comparses. Ne les sentez-vous pas
plus capables de bien vous donner la réplique, et leur jeu ne se fond-il
pas mieux dans votre jeu? Pour vous plaire, devons-nous nous contenter
d'être passives et soumises? Nos actes ne se peuvent-ils accompagner
d'une lueur de réflexion et d'esprit?
Pourquoi nous en vouloir d'essayer de devenir mieux que la compagne
vulgaire, bonne aux seules joies de la vanité, aux seules voluptés de
l'alcôve, mais l'étoile qui resplendit toute palpitante de sollicitude
et d'amour sur votre vie, ne défaut ni ne pâlit, prête toujours à donner
le feu qui féconde? Cet effort ne vous est-il pas un hommage discret?
La femme-poupée vous gâte et vous fait nous jeter l'anathème; vous la
satisfaites si facilement dans ses appétits de luxe, de vanité, de
plaisir, de libertinage! Soyez donc indulgent pour d'autres, noblement
ambitieuses d'un vous plus parfait; ne les raillez pas de leur modeste
intellectualité: elle vous force à cultiver «le coin divin qu'il y a
dans l'homme».
Allez, toute la supériorité des mères sur les maîtresses, c'est de vous
aimer en vous obligeant au développement de ce «divin», en le cultivant,
en exigeant ce _plus_ que l'homme peut donner.
Il ne faut donc pas en vouloir aux femmes qui cherchent en vous autre
chose que le mâle aux appétits exploitables.
Les beaux germes s'atrophient assez vite, ô chercheurs de sensations!
Vous appelez avec désinvolture des blagues de sentiment, ce que je
baptise la grandeur des pensées, la pureté des actes, le dévouement,
l'abnégation dans l'amour.
Non seulement cette question se pose, pour moi, dans les rapports
d'homme à femme, mais dans l'humanité; un peu de noble amour pour les
déshérités, un peu de souci de leur sort, quelques actes de générosité,
la chaleur bienfaisante de coeurs compatissants, ramèneraient bien des
cerveaux égarés par les utopies clamées par des indifférents ambitieux.
Si je crie: «Amour!» ainsi que Séverine crie: «Charité!» c'est que
l'amour est l'essence même de la générosité; il renferme non la charité
seule, mais l'espérance et la foi.
Avant toute autre doctrine, sachant bien qu'elle pouvait être à elle
seule la grande philosophie des humains, le Christ a enseigné:
«Aimez-vous les uns les autres.»
Bon Dieu! où vais-je? Allez, c'est très triste d'être une femme que ne
satisfait pas le papotage des visites, la description d'une robe, la vue
d'un chapeau, la lecture de son nom dans un journal à propos d'une
réception quelconque, prête à crier: «Néant! néant!» si la certaine
fibre un peu délicate qu'elle possède ne vibre de temps en temps sous
l'attouchement de pensées hautes conçues par d'autres coeurs épris,
comme elle, d'un certain idéal.
Je sens bien l'infériorité où me place cette recherche, et j'envie les
heureuses futiles qui se donnent ces maigres buts de mondanité à
atteindre et trouvent le moyen d'y étourdir, d'un semblant d'importance
et d'activité, leur vide existence.
Oui, c'est triste de ne pouvoir regarder les feuilles tomber sans songer
aux maux qu'apporte aux pauvres l'hiver; ni la flamme du foyer sans
craindre que des misérables ne meurent de froid, ni se mettre à table
sans penser qu'il en est qui meurent de faim. Toute joie matérielle en
est gâtée; aussi ai-je recours aux joies morales... Celles-là frustent
de plus riches que moi, et de si peu encore! Ce que je garde d'eux, en
prenant contact, c'est un grain de mil.
Mon ami, la femme qui n'est pas chercheuse, pas curieuse, pas inquiète
d'un peu de sublime est stupide, voilà mon sentiment.
Je sais... malgré leur supériorité, la plupart des hommes aiment les
êtres inférieurs. Un Jean-Jacques fait ses délices d'une Thérèse, et
avant et après lui combien d'autres! Le règne des servantes-maîtresses
dure toujours.
Et quant à vous, qui n'êtes nullement Rousseauyen par ce côté, lorsque
je pense de quel charme, de quelles vertus affectives il faut que nous
soyons pourvues, moi et toutes celles qui vous aiment, pour vous garder
comme ami, j'en demeure émerveillée, prête à vous sacrer grand homme de
nous avoir animées d'un tel sublime effort! Quelle collaboration
inconnue, laborieuse, décevante, de vous donner le meilleur de nos
pensées, de nos âmes, enfin de vous aimer _à vide_, toutes!
Nouvelles Danaïdes, nous emplissons en vain ce coeur nonchalant et
sans fond; la chute en lui de tant de douces choses ne l'émeut même pas.
Combien vous en faut-il de ces âmes de femmes cueillies en passant, pour
vous tresser un souvenir?
Vous vous récriez sur ce _toutes_? Eh! mais, m'sieur, Germaine,
Suzanne, moi et tant d'autres que j'ignore et veux ignorer, le
composons, ce _toutes_.
Adieu; je suis sombre. Voilà mon état d'âme. Je ne sais pas s'il est
très intellectuel, je le sens plutôt vaguement désastreux. Avec cela, la
campagne ne m'enchante plus; j'ai usé ma veine champêtre annuelle;
fâcheux contretemps, pas vrai?
_Adio, caro mio._