24 novembre.

Vous m'aimez? Ah! le bon billet que j'ai là, le bon billet!

Puis-je discrètement vous recommander--pour l'avenir--de ne pas

précisément choisir l'instant où vous avez le plus de monde autour de

vous pour m'écrire? Votre lettre de ce matin a une petite allure

maritale tout à fait touchante; mais puisque je n'ai pas les corvées de

cette situation ne m'en envoyez pas si sèchement les bénéfices!

Et puis qu'est-ce, ce ton? Vous me jetez: _intellectuelle_ bien

ironiquement au nez; serait-ce un monopole pour vous, messieurs,

l'intellectualité? Quelques-uns d'entre vous le sont éminemment,

intellectuels, sans perdre aucune de leurs séductions; mais, croyez-en

l'opinion d'une pauvre petite femme, beaucoup plus pourraient l'être

sans inconvénient.

Pourquoi ce domaine de l'esprit nous serait-il interdit?

Les femmes qui s'intéressent à ces choses sans effort, sans feinte, sans

imitation, mais par instinct et noble besoin, ne sont déjà pas si

nombreuses; on peut les trouver et les compter dans une charretée de

foin! A celles qui le font, entraînées par la volonté d'être libres, par

le besoin de gagner leur vie, ayant pour but d'être les vraies compagnes

de l'homme dans ses travaux, ses aspirations, aussi bien que dans son

amour, on devrait leur en savoir gré.

A moins d'être merveilleusement douées, il leur faut tant travailler,

tant lutter pour arriver! et c'est si peu dans notre nature ce

déploiement de volonté et de persévérance... Nos sentiments, nos

réflexions, nos actes sont d'abord et uniquement des sensations. Voilà

notre point faible. Nous sentons avant de penser et sommes presque

toutes intuitives.

La première chose que nous tentons dans la vie, c'est d'y être

heureuses. Être femme, seulement cela! Se laisser bercer, choyer, aimer,

vivre d'espoirs et de tendresses, voilà notre unique aspiration. Celles

de nous qui versent dans l'intellectualité, ce sont les échouées sur la

rive, les malmenées par les événements, celles que le bonheur a fuies.

Pareilles aux autres, j'ai cherché à être heureuse; jusqu'à présent je

l'ai mal pu; encore le suis-je comparativement à de certaines; j'ai mon

adorable Hélène, et même vous, à me fourrer sous la dent, lorsque,

rageuse, il me prend envie de mordre. Malgré elle et vous, j'ai pourtant

un peu versé dans l'intellectualité avec ma composition, mais seulement

pour m'occuper et me distraire.

Parce que la mission des femmes est de vous servir, de vous adorer sans

discussion, d'écarter de vous la peine, le souci, l'ennui, ne le

peuvent-elles plus faire quand elles pensent? Certaines de nous me

semblent au contraire plus près de votre âme, justement parce qu'elles

aspirent à autre chose qu'au rôle de comparses. Ne les sentez-vous pas

plus capables de bien vous donner la réplique, et leur jeu ne se fond-il

pas mieux dans votre jeu? Pour vous plaire, devons-nous nous contenter

d'être passives et soumises? Nos actes ne se peuvent-ils accompagner

d'une lueur de réflexion et d'esprit?

Pourquoi nous en vouloir d'essayer de devenir mieux que la compagne

vulgaire, bonne aux seules joies de la vanité, aux seules voluptés de

l'alcôve, mais l'étoile qui resplendit toute palpitante de sollicitude

et d'amour sur votre vie, ne défaut ni ne pâlit, prête toujours à donner

le feu qui féconde? Cet effort ne vous est-il pas un hommage discret?

La femme-poupée vous gâte et vous fait nous jeter l'anathème; vous la

satisfaites si facilement dans ses appétits de luxe, de vanité, de

plaisir, de libertinage! Soyez donc indulgent pour d'autres, noblement

ambitieuses d'un vous plus parfait; ne les raillez pas de leur modeste

intellectualité: elle vous force à cultiver «le coin divin qu'il y a

dans l'homme».

Allez, toute la supériorité des mères sur les maîtresses, c'est de vous

aimer en vous obligeant au développement de ce «divin», en le cultivant,

en exigeant ce _plus_ que l'homme peut donner.

Il ne faut donc pas en vouloir aux femmes qui cherchent en vous autre

chose que le mâle aux appétits exploitables.

Les beaux germes s'atrophient assez vite, ô chercheurs de sensations!

Vous appelez avec désinvolture des blagues de sentiment, ce que je

baptise la grandeur des pensées, la pureté des actes, le dévouement,

l'abnégation dans l'amour.

Non seulement cette question se pose, pour moi, dans les rapports

d'homme à femme, mais dans l'humanité; un peu de noble amour pour les

déshérités, un peu de souci de leur sort, quelques actes de générosité,

la chaleur bienfaisante de coeurs compatissants, ramèneraient bien des

cerveaux égarés par les utopies clamées par des indifférents ambitieux.

Si je crie: «Amour!» ainsi que Séverine crie: «Charité!» c'est que

l'amour est l'essence même de la générosité; il renferme non la charité

seule, mais l'espérance et la foi.

Avant toute autre doctrine, sachant bien qu'elle pouvait être à elle

seule la grande philosophie des humains, le Christ a enseigné:

«Aimez-vous les uns les autres.»

Bon Dieu! où vais-je? Allez, c'est très triste d'être une femme que ne

satisfait pas le papotage des visites, la description d'une robe, la vue

d'un chapeau, la lecture de son nom dans un journal à propos d'une

réception quelconque, prête à crier: «Néant! néant!» si la certaine

fibre un peu délicate qu'elle possède ne vibre de temps en temps sous

l'attouchement de pensées hautes conçues par d'autres coeurs épris,

comme elle, d'un certain idéal.

Je sens bien l'infériorité où me place cette recherche, et j'envie les

heureuses futiles qui se donnent ces maigres buts de mondanité à

atteindre et trouvent le moyen d'y étourdir, d'un semblant d'importance

et d'activité, leur vide existence.

Oui, c'est triste de ne pouvoir regarder les feuilles tomber sans songer

aux maux qu'apporte aux pauvres l'hiver; ni la flamme du foyer sans

craindre que des misérables ne meurent de froid, ni se mettre à table

sans penser qu'il en est qui meurent de faim. Toute joie matérielle en

est gâtée; aussi ai-je recours aux joies morales... Celles-là frustent

de plus riches que moi, et de si peu encore! Ce que je garde d'eux, en

prenant contact, c'est un grain de mil.

Mon ami, la femme qui n'est pas chercheuse, pas curieuse, pas inquiète

d'un peu de sublime est stupide, voilà mon sentiment.

Je sais... malgré leur supériorité, la plupart des hommes aiment les

êtres inférieurs. Un Jean-Jacques fait ses délices d'une Thérèse, et

avant et après lui combien d'autres! Le règne des servantes-maîtresses

dure toujours.

Et quant à vous, qui n'êtes nullement Rousseauyen par ce côté, lorsque

je pense de quel charme, de quelles vertus affectives il faut que nous

soyons pourvues, moi et toutes celles qui vous aiment, pour vous garder

comme ami, j'en demeure émerveillée, prête à vous sacrer grand homme de

nous avoir animées d'un tel sublime effort! Quelle collaboration

inconnue, laborieuse, décevante, de vous donner le meilleur de nos

pensées, de nos âmes, enfin de vous aimer _à vide_, toutes!

Nouvelles Danaïdes, nous emplissons en vain ce coeur nonchalant et

sans fond; la chute en lui de tant de douces choses ne l'émeut même pas.

Combien vous en faut-il de ces âmes de femmes cueillies en passant, pour

vous tresser un souvenir?

Vous vous récriez sur ce _toutes_? Eh! mais, m'sieur, Germaine,

Suzanne, moi et tant d'autres que j'ignore et veux ignorer, le

composons, ce _toutes_.

Adieu; je suis sombre. Voilà mon état d'âme. Je ne sais pas s'il est

très intellectuel, je le sens plutôt vaguement désastreux. Avec cela, la

campagne ne m'enchante plus; j'ai usé ma veine champêtre annuelle;

fâcheux contretemps, pas vrai?

_Adio, caro mio._

Amitié amoureuse · 第 320 / 469 题