19 novembre.

Voici une lettre, ma chère vaillante, qui ne vous arrivera pas à temps;

j'ai manqué l'heure du courrier et cela sans bonnes raisons, uniquement,

je crois, parce que c'était l'heure et que je suis l'inexactitude même.

Je ne le regrette qu'à moitié: je n'ai de plaisir à vous écrire que

quand je suis seul avec vous, de même, lorsque je suis auprès de vous,

je souffre beaucoup de la présence d'un tiers dans notre conversation.

Or, je suis ce soir bien tranquille dans mon «cabinet d'étude, murs tant

de fois déserts», près de ma lampe fidèle, et je songe à vous, à notre

amitié.

Comme je vous ai peu vue, somme toute, depuis--j'allais écrire: depuis

que je vous connais--mais sans exagérer depuis un an. Cette volumineuse

correspondance qui est la vôtre en est la preuve. Je viens de la relire,

j'en demeure ému et rêveur. Si quelqu'un voulait savoir exactement ce

qu'est l'amitié entre homme et femme, il l'apprendrait dans ces lettres

en y joignant quelques-unes des miennes. Ne m'avez-vous pas proposé un

jour de faire cette confrontation? Je m'en promets un plaisir délicieux.

Oui, notre amitié est dans ces lettres; on y voit les nuances, la

gradation, et l'on sent combien ce sentiment est difficile à conserver,

côtoyant ces deux abîmes: l'indifférence du coeur et l'amour, entre

lesquels il n'est qu'un étroit passage.

Vraiment, si cette correspondance ne m'était pas adressée, si je pouvais

en parler, surtout en penser avec une liberté que je n'ai pas, je crois

que je ferais un chapitre intéressant avec les réflexions qu'elle me

suggère. N'aurais-je pas bien des documents pour écrire un roman

intitulé: _Amitié de femme_.

J'ajouterais à vos lettres quelques autres que je possède, des

observations prises sur le vif et dont j'ai gardé le

souvenir--malheureusement pas écrit--et enfin mes impressions

personnelles. C'est là que la chose deviendrait difficile. Je ne sais si

j'arriverais, non seulement à être sincère--ce qui me demanderait un

grand effort--mais si, l'étant, j'arriverais à me débrouiller au milieu

de la contradiction, de la complexité, de la fluidité de mes sentiments.

Je me demande même s'il est des mots pour traduire certains états d'âme,

et si ce n'est pas fausser certaines nuances de la pensée que de les

évoquer seulement?

Vous voudrez bien me dire si vous avez compris ce dernier passage. J'ai

peur d'être tombé dans un affreux galimatias. Aussi bien ce que je veux

vous dire est-il très difficile à exprimer, et cet essai malheureux vous

prouve-t-il que je n'écrirai jamais le roman en question. Au surplus, il

me répugnerait infiniment de dévoiler devant le public ces côtés

mystérieux et sacrés de mon coeur. Je n'ai pas l'impudeur nécessaire

aux gens qui écrivent. Un instinct irrésistible me pousse, quand

j'éprouve une émotion très forte, à la cacher. Par combien de gens

cette préoccupation constante de dissimuler ne m'a-t-elle pas fait

prendre pour sceptique ou moqueur!

Je ne suis rien de tout cela: je ne suis, au fond, qu'une vieille bête

sensible.

Je vais m'endormir sur cette idée-là. Bonsoir, mon amie.

Amitié amoureuse · 第 313 / 469 题