Voici une lettre, ma chère vaillante, qui ne vous arrivera pas à temps;
j'ai manqué l'heure du courrier et cela sans bonnes raisons, uniquement,
je crois, parce que c'était l'heure et que je suis l'inexactitude même.
Je ne le regrette qu'à moitié: je n'ai de plaisir à vous écrire que
quand je suis seul avec vous, de même, lorsque je suis auprès de vous,
je souffre beaucoup de la présence d'un tiers dans notre conversation.
Or, je suis ce soir bien tranquille dans mon «cabinet d'étude, murs tant
de fois déserts», près de ma lampe fidèle, et je songe à vous, à notre
amitié.
Comme je vous ai peu vue, somme toute, depuis--j'allais écrire: depuis
que je vous connais--mais sans exagérer depuis un an. Cette volumineuse
correspondance qui est la vôtre en est la preuve. Je viens de la relire,
j'en demeure ému et rêveur. Si quelqu'un voulait savoir exactement ce
qu'est l'amitié entre homme et femme, il l'apprendrait dans ces lettres
en y joignant quelques-unes des miennes. Ne m'avez-vous pas proposé un
jour de faire cette confrontation? Je m'en promets un plaisir délicieux.
Oui, notre amitié est dans ces lettres; on y voit les nuances, la
gradation, et l'on sent combien ce sentiment est difficile à conserver,
côtoyant ces deux abîmes: l'indifférence du coeur et l'amour, entre
lesquels il n'est qu'un étroit passage.
Vraiment, si cette correspondance ne m'était pas adressée, si je pouvais
en parler, surtout en penser avec une liberté que je n'ai pas, je crois
que je ferais un chapitre intéressant avec les réflexions qu'elle me
suggère. N'aurais-je pas bien des documents pour écrire un roman
intitulé: _Amitié de femme_.
J'ajouterais à vos lettres quelques autres que je possède, des
observations prises sur le vif et dont j'ai gardé le
souvenir--malheureusement pas écrit--et enfin mes impressions
personnelles. C'est là que la chose deviendrait difficile. Je ne sais si
j'arriverais, non seulement à être sincère--ce qui me demanderait un
grand effort--mais si, l'étant, j'arriverais à me débrouiller au milieu
de la contradiction, de la complexité, de la fluidité de mes sentiments.
Je me demande même s'il est des mots pour traduire certains états d'âme,
et si ce n'est pas fausser certaines nuances de la pensée que de les
évoquer seulement?
Vous voudrez bien me dire si vous avez compris ce dernier passage. J'ai
peur d'être tombé dans un affreux galimatias. Aussi bien ce que je veux
vous dire est-il très difficile à exprimer, et cet essai malheureux vous
prouve-t-il que je n'écrirai jamais le roman en question. Au surplus, il
me répugnerait infiniment de dévoiler devant le public ces côtés
mystérieux et sacrés de mon coeur. Je n'ai pas l'impudeur nécessaire
aux gens qui écrivent. Un instinct irrésistible me pousse, quand
j'éprouve une émotion très forte, à la cacher. Par combien de gens
cette préoccupation constante de dissimuler ne m'a-t-elle pas fait
prendre pour sceptique ou moqueur!
Je ne suis rien de tout cela: je ne suis, au fond, qu'une vieille bête
sensible.
Je vais m'endormir sur cette idée-là. Bonsoir, mon amie.