Mon ami,
Vous doutez-vous du bien que m'a fait votre lettre? Vous vous intéressez
donc à moi? J'entre donc pour une parcelle de quelque chose dans votre
vie?
Non, non, je ne vous oublierai jamais; mon malaise vient même de ce que
je ne vous oublie pas assez, et vous méconnaissez étrangement mon
caractère--ce qui est peu de chose--mais mon coeur--ce qui est plus
grave--en m'accusant d'être «chercheuse de nouveau».
Mon ami, n'avez-vous donc pas senti à quel point je suis vôtre,
uniquement, absolument? rien ne m'intéresse hors vous; toutes mes
aspirations, toutes mes croyances, toute ma foi, tout mon être, sont en
vous et à vous. La violence de ce sentiment me fait souffrir; il est en
moi comme ma vie même. Hélas! rien ne m'en peut distraire; j'use mes
forces et ma volonté dans une lutte perpétuelle contre moi-même, et je
suis dévorée malgré tout d'une torture dont personne ne se doute, pas
même vous.
Il y a des jours de lassitude infinie où je suis brisée, triste,
malheureuse sans cause apparente, et où je voudrais mourir parce que ce
serait la fin de tout.
Je viens d'être ainsi pendant des jours: hors du monde, hors de la
douceur familiale, en tête à tête avec mon mal, en proie à une sorte
d'hébétude au point que même le travail m'était impossible et odieux.
C'est là toute l'histoire de mon malaise... et puis, j'étais restée un
peu endolorie de la rudesse avec laquelle vous l'avez traité quand je
vous l'ai laissé apercevoir. Je veux m'en guérir, je m'en guérirai; n'en
parlons donc plus.
Je suis désolée de vous savoir aux prises avec les préoccupations et
l'ennui. Vous ne pouvez vous imaginer quels voeux je forme pour la
réussite de la grande affaire. Peut-être serez-vous alors plus loin de
moi, nos vies séparées... l'argent est un tel dissolvant! Vous
m'appartenez par vos soucis, les misères, les tristesses de votre
coeur; riche, vous ne serez plus solitaire; la richesse nous donne
tant d'amis! Je souhaite pourtant la réalisation de vos espoirs, ma
tendresse étant faite d'entière abnégation; rien ne me coûte de souffrir
pourvu que je vous sache heureux.