Savez-vous bien, ma chère amie, qu'avec la manière que vous prenez vous
finirez par m'oublier? Pas moins délicate que l'amour, l'amitié est une
fleur ayant besoin de culture, surtout avec une nature comme la vôtre,
où l'éclosion des sentiments est violente, sinon rapide.
En vérité, je me défie de vous; je crois votre âme un peu inquiète,
chercheuse de nouveau, capable de s'attacher seulement où elle
s'intéresse. Je crains de ne vous intéresser plus. Et cependant j'ai
pour vous une vraie et profonde affection; je la verrais disparaître
avec une grande tristesse: ce serait pour moi un vide et une désillusion
amère. Croyez que vous y perdriez aussi.
Ces réflexions me viennent à la suite du silence gardé obstinément par
vous à mon égard. Puisque vous restez encore un peu de temps loin de
Paris, il faut vous résigner à m'écrire souvent. C'est le lien qui nous
unit. Cela m'effraie de ne plus entendre parler de vous; vous n'avez pas
l'excuse de la paresse, vous. Il y a donc quelque chose de plus grave?
Qu'est devenue cette crise dont vous me parliez et à propos de laquelle
nous nous sommes un peu fâchés? Ne me tiendrez-vous plus au courant de
ce qui se passe en votre âme? Rien ne m'intéresse davantage. J'ai aperçu
Granbaud hier au cercle; il m'a dit que vous étiez bien. Est-ce vrai?
Je suis revenu à Paris depuis dimanche et m'y ennuie cruellement. Je
vais m'arranger pour retourner à la chasse le plus tôt possible. Je suis
retenu ici par ma grande affaire; elle traverse une phase palpitante.
Tout va bien et mon espoir s'affermit de plus en plus. Je suis, par ce
côté-là, assez heureux; mais je souffre de la solitude de votre
éloignement. Je n'ai autour de moi aucun de mes amis, ni vous; de cela
surtout je souffre.
Vous voyez qu'une lettre me serait d'un grand secours; ne me la faites
pas trop attendre.
Au revoir; croyez à ma très grande et très sérieuse amitié.