30 octobre.

Vos rugissements contre mon mal m'amusent, petit lion jaloux du repos de

mon _âme délicate_. Il y a ainsi dans les plus graves préoccupations qui

nous agitent des coins entr'aperçus qui nous font sourire...

Mère a eu hier au soir un mot charmant. Je descendais de la chambre de

tite-Lène à qui je venais de donner son baiser de la nuit. J'arrive au

salon me traînant, épuisée du souci que je porte en moi, et vais

m'affaler sur un fauteuil près du feu. Mère, sous la clarté de la lampe

posée sur une petite table, à l'autre coin du foyer, tricotait pour les

pauvres.

Au bout d'un instant elle me regarde et me dit, dans une triste

intuition:

--Ma Denise, il manque à ta vie quelque chose, mais ce quelque chose

n'est pas tant que tu crois; tu es bien incapable de te laisser envahir

par de mauvaises pensées, tu y répugnerais. Eh bien, donne-toi

l'illusion de l'amour, sans amour. _Il te faut une petite lueur_ pour

animer un peu tes jours, rien que cela. Rentrons bientôt à Paris; la

solitude, cette année, ne t'est point bonne. Sois mondaine; va au bal,

au théâtre; coquette un peu, donne des soirées; je donnerai, moi, des

dîners en l'honneur de Gérald. Cela te distraira, te guérira, mon

enfant.

»J'ai passé par une crise semblable étant mariée; tu sais quel amour

avait pour moi ton père et comme tendrement je l'aimais. Je ne sais

comment cette soif mauvaise, sans projet, sans but, cette crise de

tourments était entrée en moi; ton père la pressentit.--Ainsi je

pressens la tienne--il ne me méprisa pas de la subir, il m'en aima plus

tendrement, je crois. Il m'entraîna dans le monde, laissa les hommes me

faire la cour; puis, lorsqu'il me vit distraite, mieux, il s'arrangea

pour que je devinsse jalouse... Seigneur! combien ce drame lointain de

nos coeurs m'émeut encore!... Enfin, Denise, ton père m'a guérie. Je

ne peux veiller ainsi sur toi, ma fille, mais commence au moins ce

traitement par la distraction, il m'a réussi. Pour le reste, je suis

bien tranquille; il y a un certain orgueil qui est l'estime de soi et

qui n'est en rien une vanité: tu as cet orgueil. Tu as aussi Dieu.

Pauvre mère! j'ai été l'embrasser et lui ai promis de chercher à me

guérir.

Le joli drame du coeur entr'aperçu dans cette confidence, et quel

homme exquis, délicat, fin, était mon père! Un imbécile se fût blessé,

fâché, aurait fait des scènes. Lui n'a rien de mieux imaginé que de

rendre un peu libre sa femme, et, comptant sur son affection profonde,

de la ramener à lui par un brin de jalousie. C'est touchant, n'est-ce

pas?

Mon ami, je vous baptise ma _petite lueur_. Ne vous en étonnez pas outre

mesure, et recevez ce baptême sans révolte; il ne vous entraînera à

aucun effort, à aucune complication d'existence; vous aurez le droit

d'être une petite lueur nonchalante, une petite lueur fuyante, une

petite lueur vacillante. Pourvu que vous demeuriez simplement la petite

lueur de madame Tanagrette, tout sera bien.

Amitié amoureuse · 第 307 / 469 题