J'avais bien raison d'avoir peur. Que se passe-t-il? Vous vous révélez
tout à coup défaillante, de quoi? Vous qui avez eu jusqu'ici si peu
besoin de protection, vous implorez mon secours? D'où vous vient cette
déroute morale?
Ma pauvre amie, vous m'allez faire croire à l'efficacité du mariage, qui
place la femme sous la tutelle de l'homme.
Mettez-vous bien dans la tête ceci: le corps a des fonctions dont l'âme
ne doit point s'embarrasser; divisez pour régner. Brisez votre corps par
autre chose que des rêveries; montez à cheval, marchez; venez lutter à
Paris contre la lenteur de votre éditeur à livrer au public les vingt
mélodies.
Voilà bien le pire résultat des mariages de raison; l'homme et la femme
unissent leurs lèvres sans amour, sans fondre en un leur coeur, leur
intelligence. La femme subit la caresse sans désir, sans passion; on se
sépare pour une cause d'incompatibilité d'humeur.
La femme vit sage, désenchantée, concentrant ses forces affectives sur
l'enfant; mais l'enfant grandit, échappe aux caresses. Alors la mère se
reprend, redevient femme. Elle se souvient, elle rêve à l'amour dont
elle a eu seulement le simulacre; elle l'embellit de toutes les
richesses de tendresses amassées en elle et le pare de toutes les
illusions gardées inconsciemment en son âme, de tous les désirs sans but
de son long veuvage. Elle se dit: «Ce qu'on m'a donné, ce n'était pas
l'amour, sans quoi j'aurais aimé».
Mon amie, c'était bien de l'amour. Aimer, c'est associer deux corps;
l'âme vient par-dessus le marché si l'on peut. Il y a un instant
d'ivresse montante, il ne faut pas le nier; mais pour des êtres comme
vous, analytiques et chercheurs, il ne surnage de l'acte qu'une joie
assez médiocre et brutale qui s'entache, dans la faute, d'un peu de
regret et de honte.
La grande peine de nos esprits vient toujours d'un malaise de notre
coeur; aujourd'hui vous êtes malheureuse de votre vie sans amour,
demain vous seriez malheureuse d'avoir aimé. Pour vous ce serait un pire
malheur que l'autre.
Il y a des femmes qui naissent avec, en elles, l'impossibilité d'être
heureuses. Vous êtes, entre toutes, de celles-là. Tâchez, ma pauvre amie
chère, de vous y résigner.
Êtes-vous assez battue pour aujourd'hui?