Non, mon ami, ce n'est pas un si pauvre motif qui m'a fait garder le
silence; je passe par une crise morale de moi à moi. Quand je suis comme
ça, je deviens muette pour le plus grand profit de mes amis.
D'ailleurs, je n'avais rien à vous dire; notre vie est calme, Hélène et
mère sont heureuses, c'est tout ce qu'il devrait falloir à mon propre
bonheur.
Gérald est rentré à Paris; il y est seul et nous écrit que l'appartement
du boulevard Malesherbes, vide, est une grande halle très triste à
habiter. Il ne doit retourner à Cherbourg que dans quelques mois pour
reprendre la mer; à cause de lui nous reviendrons plus tôt à Paris, je
crois.
Je suis contente de vous voir cette passion saine, en somme, de la
bicyclette; ici c'est une rage. Notre spirituel voisin Georges Granbaud
appelle la sienne son «cygne aimé». Ce Lohengrin bien dans le train
vient, grâce au cygne en question, nous voir souvent. Il anime notre
solitude de fusées brillantes, d'apparitions astrales, puis s'éclipse
toujours trop vite au gré de toute la maisonnée.
Moi qui n'ai pas de bicyclette, je lis. J'ai trouvé des choses exquises,
intéressantes et si bien dites dans ce même Renan que vous ne lisez pas,
vous! Ce sont des volumes débordants de pensées.
Vous allez encore vous moquer de moi; mais puis-je ne vous en rien dire?
Je vais me subtilisant de plus en plus et j'en suis bien désolée, mais
sans force pour réagir. Ce mal indéfinissable lentement me gagne; c'est
une triste ivresse montante--je la trouve malsaine--au charme de
laquelle je ne puis me dérober, j'ai dit: ivresse; cela explique que
malgré moi j'y succombe.
Depuis ma dernière lettre, j'ai un besoin maladif de me retirer de ce
qui vit. La solitude, la cellule, me deviennent souhaitables; je
voudrais anéantir mon corps; il me préoccupe et me gêne. J'ai besoin de
maîtriser mes pensées par le rêve. Ah! ces «petits reflets bleus sur la
grève», vous les avez mis à point dans votre lettre pour me la faire
relire et aimer. C'était la manne désirée pour enchanter mon malaise.
Tout ce qui vit, vibre, va joyeux et allègre, m'indispose et m'est
souffrance. Pour vous en donner une idée, je ne compose plus dans la
salle de l'orgue, exposée en plein midi: j'ai fait transporter ma table,
mon piano, dans la chambre mauve, la vôtre. Là seulement je me sens
bien. J'aime le jour du nord qui l'éclaire; à cette exposition seule, je
puis maintenant penser, travailler, parce que ce jour triste, uni, ne
contient que le reflet du soleil, non l'éclat du midi qui est la vie
même de l'astre et met tout en sève, en émoi, en agitation autour de
lui.
Pour une descendante de tziganes dont les aïeux ont fait Dieu le soleil,
c'est vraiment signe de mal, cette désaffection de lui qui me prend.
Moquez-vous de votre amie déprimée, cette vieille femme de trente ans,
assez sage jusqu'ici et qui s'avise tout à coup d'un mal étrange, le mal
des _blue devils_, pauvres papillons importuns et aimés.
Que ne vous ai-je là pour raisonner de ceci avec vous, même pour me
faire gronder par le cher vieux pion...
Je serais une écolière soumise, tenue en laisse, domptée par ce vague
malaise contre lequel les efforts de ma volonté échouent. Ce que j'ai?
je n'en sais rien, mais je sais que je l'ai et que parfois j'en pleure.
C'est si peu moi d'être ainsi! Moi que vous dites être droite et résolue
comme un homme... Ah! les âmes ont un sexe... Malgré l'énergie employée
à me vaincre, je me sens une femme, rien que cela; un pauvre petit bout
de femme que vous devriez battre, je vous jure!