22 octobre.

Non, mon ami, ce n'est pas un si pauvre motif qui m'a fait garder le

silence; je passe par une crise morale de moi à moi. Quand je suis comme

ça, je deviens muette pour le plus grand profit de mes amis.

D'ailleurs, je n'avais rien à vous dire; notre vie est calme, Hélène et

mère sont heureuses, c'est tout ce qu'il devrait falloir à mon propre

bonheur.

Gérald est rentré à Paris; il y est seul et nous écrit que l'appartement

du boulevard Malesherbes, vide, est une grande halle très triste à

habiter. Il ne doit retourner à Cherbourg que dans quelques mois pour

reprendre la mer; à cause de lui nous reviendrons plus tôt à Paris, je

crois.

Je suis contente de vous voir cette passion saine, en somme, de la

bicyclette; ici c'est une rage. Notre spirituel voisin Georges Granbaud

appelle la sienne son «cygne aimé». Ce Lohengrin bien dans le train

vient, grâce au cygne en question, nous voir souvent. Il anime notre

solitude de fusées brillantes, d'apparitions astrales, puis s'éclipse

toujours trop vite au gré de toute la maisonnée.

Moi qui n'ai pas de bicyclette, je lis. J'ai trouvé des choses exquises,

intéressantes et si bien dites dans ce même Renan que vous ne lisez pas,

vous! Ce sont des volumes débordants de pensées.

Vous allez encore vous moquer de moi; mais puis-je ne vous en rien dire?

Je vais me subtilisant de plus en plus et j'en suis bien désolée, mais

sans force pour réagir. Ce mal indéfinissable lentement me gagne; c'est

une triste ivresse montante--je la trouve malsaine--au charme de

laquelle je ne puis me dérober, j'ai dit: ivresse; cela explique que

malgré moi j'y succombe.

Depuis ma dernière lettre, j'ai un besoin maladif de me retirer de ce

qui vit. La solitude, la cellule, me deviennent souhaitables; je

voudrais anéantir mon corps; il me préoccupe et me gêne. J'ai besoin de

maîtriser mes pensées par le rêve. Ah! ces «petits reflets bleus sur la

grève», vous les avez mis à point dans votre lettre pour me la faire

relire et aimer. C'était la manne désirée pour enchanter mon malaise.

Tout ce qui vit, vibre, va joyeux et allègre, m'indispose et m'est

souffrance. Pour vous en donner une idée, je ne compose plus dans la

salle de l'orgue, exposée en plein midi: j'ai fait transporter ma table,

mon piano, dans la chambre mauve, la vôtre. Là seulement je me sens

bien. J'aime le jour du nord qui l'éclaire; à cette exposition seule, je

puis maintenant penser, travailler, parce que ce jour triste, uni, ne

contient que le reflet du soleil, non l'éclat du midi qui est la vie

même de l'astre et met tout en sève, en émoi, en agitation autour de

lui.

Pour une descendante de tziganes dont les aïeux ont fait Dieu le soleil,

c'est vraiment signe de mal, cette désaffection de lui qui me prend.

Moquez-vous de votre amie déprimée, cette vieille femme de trente ans,

assez sage jusqu'ici et qui s'avise tout à coup d'un mal étrange, le mal

des _blue devils_, pauvres papillons importuns et aimés.

Que ne vous ai-je là pour raisonner de ceci avec vous, même pour me

faire gronder par le cher vieux pion...

Je serais une écolière soumise, tenue en laisse, domptée par ce vague

malaise contre lequel les efforts de ma volonté échouent. Ce que j'ai?

je n'en sais rien, mais je sais que je l'ai et que parfois j'en pleure.

C'est si peu moi d'être ainsi! Moi que vous dites être droite et résolue

comme un homme... Ah! les âmes ont un sexe... Malgré l'énergie employée

à me vaincre, je me sens une femme, rien que cela; un pauvre petit bout

de femme que vous devriez battre, je vous jure!

Amitié amoureuse · 第 299 / 469 题