_Denise à Philippe._
1er octobre.
Mon ami,
Je suis un peu triste d'être depuis si longtemps sans nouvelles; cela
m'ôte tout courage pour vous envoyer des nôtres.
Vous l'avez éprouvé vous-même: involontairement le silence entraîne à
croire qu'on est oublié; la crainte d'être importune achève de couper
les ailes à toute pensée désireuse de s'envoler vers l'ami, et on
n'écrit pas, et on est triste, et tout cela pourtant n'est qu'un rêve
méchant qui hante mal à propos l'esprit inquiet.
Voilà Suzanne revenue rue Murillo; Alice m'écrit qu'elle va reprendre
mardi ses dîners hebdomadaires; elle m'annonce entre autres comme
premiers convives les Dalvillers et vous. Cet événement, petit en somme,
promet néanmoins une superbe confession, cher abbé. Ma nièce et moi
l'avons prévue; nous avons ri en songeant à la mine discrète et alléchée
que va prendre le curieux ami pour arriver à tout savoir. Si bien que
vous sachiez deviner et arracher les petits secrets de nos coeurs,
l'abbé, saurez-vous tout?
Hélas! nous sommes des petits coeurs en peine et en souci, des petits
coeurs agités, avec mille recoins tout sombres où nous-mêmes voyons à
peine goutte; si franches soyons-nous, ne pensez-vous pas que nous
sommes de fameuses serrures pleines de secrets et que toutes les clefs
ne savent pas ouvrir? Ces petits mystères sont notre force; par là nous
vous tenons.
Oh! nos confessions vous seront faites, car vous êtes un habile homme,
mais quelles? Voilà, voilà le point intéressant à éclaircir. Nous nous
mentons si facilement à nous-mêmes et sommes si habiles à prendre la
réalité pour le rêve et le rêve pour la réalité, selon les besoins de
notre imagination!
Après que je vous livre ainsi notre petit état d'âme, me croirez-vous
vraie si je vous dis: je vais chaque jour vous aimant un peu plus que la
veille, et vous seriez un monsieur mon ami très suave si vous répondiez
seulement de temps en temps à mes lettres.
Ah! le cher paresseux! Il faut l'ardeur de mon amitié pour résister à la
tiédeur de la sienne!