Au panier? Ah bien ouiche! Je m'attendais à être saboulé, traité de
propre à rien; mais je l'aime, votre lettre, je l'aime; elle m'a tiré
d'une rude appréhension.
Vous me dites un tas de choses habilement trouvées; mais si vous croyez
qu'elles vont m'encourager à écrire! C'est trop laborieux de vivre ses
émotions doubles: sur soi, puis sur le papier. Pour ce qui est de
composer, ce me serait bien impossible n'ayant de ma vie ouvert un
traité d'harmonie. Je suis assez bon exécutant, j'adore la musique, j'en
jouis très puissamment, mais c'est tout. Vous souvenez-vous de notre
émotion si vivement partagée en écoutant la symphonie avec choeurs de
Beethoven? L'ouïe a ses extases comme les autres sens.
Je me résous donc, mon amie, à profiter du génie des autres sans
chercher en vain et douloureusement à m'en créer un propre. J'y pourrais
échouer, tandis que rien ne m'empêche d'en rêver. Il y a une certaine
saveur à se dire: peut-être aurais-je été cela? J'aime mieux résister à
la faible tentative d'art, laquelle, mise à exécution, me prouverait que
jamais je n'aurais été _cela_.
Adieu, je m'ennuie de vous, d'Hélène, de Nimerck, même de Gérald et de
votre mère. Elle possède, la chère châtelaine aux cheveux blancs, une
grâce créole que l'on retrouve chez tite-Lène et, à rares intervalles,
chez vous. Enfin, que voulez-vous y faire? Je vous aime tous et vous
demande des nouvelles pour vivre de votre vie.