23 septembre.

Mon cher, si vous faites le sentimental et si vous vous mêlez d'avoir du

coeur au moment de révéler quelque chose sur quelqu'un, vous

n'écrirez jamais. Regardez autour de vous, même un peu plus en arrière:

est-ce que Jean-Jacques s'embarrassait de cela? il n'a pas craint de

nous livrer le nom de toutes les femmes qui ont été _charitables_ envers

lui. George Sand, non contente de raconter ses amours d'une façon fort

sublime et à demi voilée, juste assez pour nous laisser la joie de

trouver les noms des élus, nous dit, en outre, toutes les histoires de

sa mère.

Musset? Mais année par année, mois par mois, nous suivons la liste de

ses enchanteresses.

Ainsi font les plus grands talents; zuze un peu, mon bon, de ce que ce

doit être avec les plus moyens!

Allez, petit malheureux, qui vouliez écrire et ne saviez pas quels tours

de force il faut faire exécuter à son coeur pour cela!

Souvenez-vous que plus l'auteur livre de lui, de son cerveau, de ses

pensées, de son âme, de ses douleurs ou de ses joies, ou des douleurs ou

des joies qu'il coudoie ou qu'il engendre, plus il nous captive et nous

intéresse. En dehors des conceptions philosophiques abstraites, que

survit-il des lettrés disparus? _Adolphe_, _Manon Lescaut_, _Fanny_;

_Lui et Elle_ est une des oeuvres de George Sand qui a le moins

vieilli avec ses _Lettres d'un voyageur_ et _l'histoire de sa vie_,

parce que c'est son coeur blessé, palpitant, et le heurt des passions

qui l'ont animée, que nous retrouvons dans ces pages.

_Dominique_, de Fromentin; _Sur l'eau_, _Notre coeur_, de Maupassant,

voilà encore des oeuvres vécues. Elles nous intéresseront toujours,

parce que les auteurs ont beau nier, on sent, on touche le lambeau de

coeur saignant encore qu'ils ont mis là.

C'est de la vraie dissection, c'est l'anatomie de l'écrivain

_s'interprétant_, qu'il faut décrire pour passionner le lecteur: plus

l'auteur s'y trouve écorché, plus nous voyons à nu ses nerfs, ses

muscles, son sang, sa chair, son cerveau, son âme, plus nous sommes

heureux, tous!

Ne dites pas que j'exagère. Je dis la vérité. Si vous viviez entourée

d'écrivains comme je le fais, vous verriez que j'ai raison. C'est l'idée

constante de ce _livrage_ au public, cette espèce de défloration de

leurs sensations les plus intimes, même de celles qu'ils créent, qui

rend les grands si tristes:

Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps;

Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes

Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.

* * * * *

Leurs déclamations sont comme des épées:

Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant

Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.

C'est un sort mélancolique de se livrer à des inconnus, de se donner

pour juges certaines gens avec lesquels on n'aurait pas le courage

d'échanger deux mots, tant on les sent loin de soi.

On y gagne parfois des adeptes? c'est un cas si rare, cela! Alors quand

quelque lecteur vient protester:

--Vous avez osé dire pareille chose? c'est un tel, une telle, que vous

avez dépeints; c'est indiscret, indélicat, terrible!

Les interpellés sourient. Ils ont pris en ces gens, quoi? leur surface

de marionnette se mouvant dans la vie; mais d'eux-mêmes, bourrant de

pensées les gestes de ces marionnettes, ils ont révélé bien autre chose.

Ils ont été pendant six mois les amants, les amis lâches ou braves des

êtres qu'ils ont créés dans leur roman.

Ils ont vécu, dans une ubiquité tuante, leur vie à tous; ils ont

dispersé sur chacun les troubles, les tendresses, les erreurs, les

beautés, les sécheresses, les désespoirs, les souffrances, les joies,

les bonheurs que leur être, se diversifiant, a imaginé ressentir. Ils

les ont exagérés, atténués; ils ont poussé le vécu de leur imagination

jusqu'à en souffrir d'une souffrance matérielle.

Un ami de génie, un jour qu'il me lisait un passage d'un de ses

manuscrits et que je pleurais, vraiment empoignée par l'acuité des

sensations dépeintes là, me dit: «Moi aussi j'ai pleuré en l'écrivant».

Sublime et touchant aveu! Il avait pleuré... Avec quelle vérité faut-il

décrire la souffrance pour arriver à donner une larme à la fiction que

l'on crée! Il y en a qui meurent à force de mettre au monde des

_passages_ comme ceux-là. Et notez, mon ami, que celui qui m'a avoué

cette larme versée était un sceptique, un ironique à qui la vie

apparaissait grotesque et bouffonne.

Tous ont un but en écrivant: Les grands enseignent, cela les soutient;

ils font des disciples, cela les encourage. Les autres, que pousse à

écrire une moins noble pensée, eh bien! je crois qu'ils ont en eux un

surplus de vie, dû à leur imagination, qui les force à la faire se

mouvoir dans des fictions.

Cela n'empêche que je n'aurais jamais pu écrire, peut-être parce que je

ne suis qu'une femme.

Montrer à nu son âme, ses pensées, son coeur, ses aspirations, même si

par un tour de force cérébral elles ne font qu'émaner de nous sans être

nous, n'est-ce pas une impudeur morale aussi blâmable que l'impudeur

physique? montrer son âme à tout venant, au fond c'est pire... du moins

j'éprouve cette sensation. Je souffrirais de cela si fort que j'aime

mieux la complication, l'ardu des règles de l'harmonie auxquelles il

faut se soumettre pour composer.

La pensée livrée n'est qu'une mélodie de mon âme qui pleure ou qui

jouit, sans le dire. Dans ce chant, chacun peut trouver ce qu'il veut

sans jamais saisir exactement ce que j'y ai mis. Les musiciens ne

copient ni la nature ni l'humanité: ils créent. Avec les sept notes pour

tout trésor et l'infini rêve pour horizon, ils tissent à leur gré des

larmes ou des sourires et les font si mélodieux qu'ils grisent et

parfois consolent.

Ah! la misérable petite chose que les mots pour exprimer: je souffre! Et

quelles richesses les combinaisons harmoniques nous déversent pour

chanter cette souffrance! Un peu abstraites dites-vous? Bien plus

personnelle, bien plus unique, puisque nous n'avons pas de termes fixes

pour dire cette souffrance. Si le public sent la douleur que nous avons

mise dans nos chants il dit: «C'est beau, je suis ému.» Il ne dit pas:

«C'est mon propre mal.» Non, je lui fais partager mon émoi sans qu'il le

connaisse, sans qu'il en touche du doigt la plaie secrète. Ma souffrance

est à Dieu et à moi; personne ne la profane ni ne m'en prend

l'expression.

Quel petit tempérament jaloux et sauvage je fais, hein? Il ne faut pas

oublier, monsieur mon ami, que je descends des Rurik.

Toute cette dissertation, que vous pouvez fourrer au panier, sans que

je pense à m'en offenser, vient de ce que j'ai tremblé, ma lettre de

l'autre jour partie, que vous ne fussiez pas content de votre article;

il m'est apparu tout à coup que mettre du style autour d'un indifférent

sujet n'était pas noble besogne; c'est signe d'esprit littéraire si vous

y avez renâclé. Peignez vos troubles, vos hésitations, vos souffrances

d'une manière personnelle et sous une forme inédite; comment l'amour

vous fait mal et comment il vous rend joyeux; mêlez votre être avec ce

que votre divination vous a livré de l'être adversaire, et alors ce sera

et n'importe sous quelle forme vous le présenterez, de la bonne besogne.

Si votre coeur a souffert, qu'il propage, dédouble, triple, quintuple

cette souffrance en la laissant vraie. Ciselez votre style,

éblouissez-nous du scintillement de ses contours fins et aigus, ou

alanguissez-nous avec une forme plus molle, perceptible à travers les

nuages, les doutes d'un esprit insatisfait. Dans telle ou telle de ces

formes, dans le développement de ce fond, quelques-uns se reconnaîtront,

négligents ou moins doués que vous pour se dépeindre et s'écrieront:

«J'ai ressenti cela, moi!»

Alors, vous serez un auteur aimé par ceux qui se seront ainsi découverts

en vous, car vous ennoblissez leur souffrance, la leur montrez fine,

délicate, inédite même, quoique déjà partagée avec la vôtre. Grâce à

vous ils croiront leurs sensations rares. Vous rendrez là un hommage

discret, non prévu, à la belle et intéressante nature de votre lecteur;

la magie de votre plume l'aura fait sortir des limbes où se couvaient

ses embryonnaires sensations.

Souvenez-vous aussi que, pour ceux qui écrivent, le contraire des

principes du _Paradoxe sur le comédien_ doit être leur loi, parce que

plus l'émoi ressenti par l'artiste est jeté tout brutal sur le papier,

meilleur il le retrouve plus tard, encore tout palpitant, vécu, et peut

le reprendre, l'atténuer, le façonner à son aise avant que de le livrer

au public.

Je suis donc contente que vous n'ayez pas fait cet article pour m'obéir.

Voyez-vous mon désespoir si, votre ami l'ayant publié, vous en étiez

mécontent et m'en vouliez de ce demi-succès?

Enfin, si vous voulez le fin mot de tout cela, c'est que j'ai tremblé à

l'égal d'une mère qui, envoyant son fils au combat s'aviserait, lui

parti, de songer qu'il n'était peut-être pas suffisamment armé pour se

défendre.

Alors, cette fois, j'aime votre paresse, ô cher irrésolu! Quel résultat,

bon Dieu, après tant d'efforts tentés pour vous encourager à

entreprendre quelque chose!

La pensée et la réflexion ont été données à l'homme pour le faire

souffrir...

Adieu, cher grand. Cette fois, ma lettre prend les proportions d'un

in-quarto!

Amitié amoureuse · 第 285 / 469 题