Vous êtes un grand mou et par-dessus le marché un gros oublieux. Ne vous
souvenez-vous pas de la tante en zinc? La pauvre vieille chère tante,
pour une fois, va vous servir à autre chose qu'à vous moquer d'elle.
Vous êtes pris!
Voici un sujet pour délayer dessus un bel article; vous allez l'écrire
immédiatement et le porterez ce soir même à l'aimable M. X...
Non, mais plaignez-vous! On vous dit: «Faites-moi quelque chose», et
vous asseyez, du coup, un homme découragé sur les coussins d'un fiacre?
Mais qu'est-ce qu'il vous fallait donc? C'est un directeur à faire
encadrer qu'un directeur qui vous fait une commande.
Ah! mon pauvre vieux, comme on voit bien que vous avez de bonnes petites
rentes!
Si vous saviez que de tourments, d'inquiétudes, de luttes, représente le
moindre succès! Si ceux qui triomphent voulaient l'avouer, cela
relèverait le courage des lutteurs. Mais chacun ne montre que le
résultat, honteux de la lutte et orgueilleux de faire croire que le
grand talent, seul, conquiert le monde.
Vous n'avez pas une âme d'artiste; ces âmes-là ne connaissent pas le
découragement, elles demeurent éternellement combatives pour donner le
jour aux idées qui dévorent leurs cerveaux et leurs coeurs, et c'est
par coquetterie aussi bien que par orgueil qu'elles ne montrent pas les
plaies que leur ont faites les ronces du chemin.--«Vous avez réussi,
vous!»--«Mon idée était si belle!»--Hélas, l'idée c'est quelque chose,
mais la persévérance lui est utile autant que la vie l'est au corps pour
qu'il demeure dans l'humanité militante.
Vite, du papier, une plume et brodez sur ceci qui est vrai:
Le 2 décembre 1852 a lieu le coup d'État qui fait Louis-Napoléon,
Empereur.
Le 7 décembre un dîner intime est offert aux Tuileries par l'Empereur,
qui avait déjà quitte l'Elysée. Convives: madame de Montijo et sa fille
Eugénie, madame Edouard Thayer, née de Padoue, petite cousine de
l'Empereur par sa mère, madame de Padoue, cousine de Lætitia, mère de
Napoléon Ier (il avait même été question du mariage de Marie de
Padoue avec Louis-Napoléon, alors que la reine Hortense était en Suisse
avec madame de Padoue), M. Edouard Thayer, directeur général des postes;
M. Amédée Thayer son frère--tous deux fils de lady Thayer qui aima et
protégea les artistes et se fit d'eux une petite cour où, au premier
rang, brilla la Malibran--et madame Amédée-Hortense Thayer, née
Bertrand, filleule de la reine Hortense et fille du fidèle général
Bertrand qui suivit Napoléon à Sainte-Hélène; enfin M. et madame de
Bassano.
En se mettant à table, chacune des femmes présentes à ce premier dîner
aux Tuileries trouva sous sa serviette un souvenir; seule la jeune
fille, mademoiselle de Montijo, n'eut rien. Marie Thayer, née de Padoue,
reçut un médaillon; madame de Bassano, une bague; madame Amédée Thayer,
née Hortense Bertrand, une croix en rubis, etc.
Madame Hortense Bertrand-Thayer, pendant le dîner, nommait l'Empereur
_Sire_. L'Empereur lui dit: «Ma chère madame Thayer, vous êtes la seule
qui m'appeliez Sire.» Elle répondit: «J'ai pris et conservé l'habitude
d'appeler les Napoléon ainsi, alors que j'étais toute petite, auprès de
votre oncle, à Sainte-Hélène». Napoléon répondit: «Monseigneur m'était
mille fois plus harmonieux à entendre».
Au milieu du repas, on parla de la façon de composer un discours.
L'Empereur dit: «Moi, toutes les fois qu'une pensée que je juge bonne me
vient à l'esprit, je l'écris; ensuite je mets toutes ces notes en
ordre.»
Le dîner achevé, l'Empereur entraîna ses convives dans son cabinet de
travail et leur montra ces «brouillons de pensées». La porte de sa
chambre était ouverte, la chambre, éclairée. L'habit qu'il avait quitté
avant le dîner gisait sur un fauteuil; on apercevait le lit, surmonté
d'un aigle immense qui soutenait les rideaux de soie rouge, et sur un
guéridon une petite couronne impériale toute en violettes de Parme.
L'Empereur alla tout à coup prendre cette couronne, et comme madame
Thayer, à qui mademoiselle de Montijo donnait le bras, s'avançait pour
l'admirer, l'Empereur fit quelques pas vers elles, éleva la couronne
au-dessus de la blonde tête de l'Espagnole, faisant le geste de l'y
déposer; ce que voyant, mademoiselle de Montijo abandonna le bras de
madame Bertrand-Thayer, fit une profonde révérence qui l'agenouilla
presque devant l'Empereur et dit d'une voix émue:
«--O Sire, elle est trop grande pour moi!»
L'Empereur posa alors sur les cheveux d'or la couronne de violettes.
On rentra au salon. Dès ce soir-là, madame Bertrand-Thayer fut persuadée
que ce dîner était la présentation _officieuse_ de mademoiselle de
Montijo comme future Impératrice.
Elle ne se trompait pas. En quelques semaines l'Empereur violenta
l'opinion de ses conseillers et de ses intimes. Au mois de janvier avait
lieu son mariage civil dans la salle des États (ou celle des Maréchaux);
mademoiselle de Montijo y apparaissait très pâle et si troublée que M.
de Tascher, qui devait l'introduire et lui tendait son bras à la porte
de la salle, comme elle allait passer le sien dessous, fut obligé de lui
dire:
«--Eh! non, madame, appuyez seulement votre main sur mon poing!»
Malgré son extrême pâleur et son extrême trouble, l'Impératrice était si
belle, paraît-il, qu'elle fit sur tous une impression de grandeur
vraiment impériale.
Voilà, monsieur, sur quoi vous allez vitement broder et prendre au mot
cet admirable directeur. Liez, liez, allégez; ôtez-les: il dit, qu'elle
dit, qui dit...; faites un peu de littérature, que diable, avec ce bon
petit fonds; plongez-vous un peu dans l'oeuvre des stylistes,
imprégnez vos yeux de l'harmonie, de la richesse de leurs phrases et
n'allez pas faire afficher à la quatrième page du _Figaro_: On demande
du style, noble, si faire se peut, attrayant si possible, mâle ou
femelle, suprêmement original; l'adresser contre bonne récompense,
honnête ou malhonnête--au choix du demandeur et selon le porteur--4,
avenue de Messine, à l'entresol.
N'ai-je pas tout prévu? Allons, courage, mon ami!