Ma chère trop loin,
J'ai bien peur que cette transfusion ne soit un rêve de votre
imagination jolie. Je me sens las de la vie et des efforts qu'il faut
pour se garder une place dans le monde, si petite soit-elle.
Ma paresse naturelle m'entraîne au rêve et à l'inaction. Aussi suis-je
parfaitement heureux à la campagne, surtout à Nimerck.
Tout mon mal est de ne pouvoir vouloir. Je me demande comment je m'y
suis pris pour faire mon droit et pour être reçu docteur. Je me rebute
au moindre accident de terrain rencontré sur ma route.
Ainsi, encore _empreint_ de votre volonté, j'ai été trouver mon ami
X..., le directeur d'une des innombrables revues de Paris, avec grand,
moyen, petit R. Il a été fort aimable et m'a dit obligeamment:
«--Faites-moi quelque chose avec des souvenirs du second Empire; votre
père était conseiller d'État; vous devez avoir des anecdotes vraies; ces
racontars-là sont à la mode.»
Je n'ai pas voulu détromper et attrister cet homme du monde en lui
disant que j'avais exactement dix ans en 1869; que mon père fut tué le
19 janvier 1870 aux portes de Paris, dans le dernier effort tenté sans
succès par nos troupes sur Montretout, Garches et Buzenval; que de
l'Empire et de sa chute le petit gosse que j'étais ne se rappelle que
l'horrible événement qui le fit orphelin,--que ma mère, épuisée par le
siège, était morte le 10 janvier de la même année en donnant naissance à
mon frère Jacques,--et que ma famille a évité avec un soin jaloux (ce
dont je lui sais gré) de me conter des anecdotes sur le second Empire.
Vous voyez, ce n'est pas ma faute. N'allez pas m'écrire: nonchalant!--Je
me suis remué, pas excessivement, mais enfin un peu; l'effort en
lui-même était noble; j'ai pris un fiacre, j'ai été à la Revue, j'ai
parlé presque d'affaires--horreur!--je suis sorti de la Revue, je suis
remonté dans mon fiacre et me voilà rompu d'un effort qui me remet chez
moi Gros-Jean comme devant.
Que voulez-vous que j'y fasse?