17 septembre.

Voici la lettre demandée. Et, je vous prie, qu'y vais-je mettre, vous

ayant dit tant de choses avant-hier? Cette dernière soirée m'a été

douce,--vous allez rire et vous moquer de moi,--parce que vous me l'avez

sacrifiée spontanément. Vous ne vous souvenez même pas de cela, vous, je

parie?

--«M. de Luzy, je vous accorde trois valses ce soir!» vous a jeté

Suzanne d'un bout de la table à l'autre, pendant le dîner.

--Je vous remercie, mademoiselle, mais mon intention est de ne pas

descendre au casino; pour ma dernière soirée, je demande à madame

Trémors la permission de rester avec elle.

--C'est-à-dire que vous l'obligez à rester chez elle au lieu de venir

avec nous?

--Tu te trompes, Suzanne; dès hier, j'avais dit que je ne sortirais pas

ce soir; le landau seul est commandé...

J'ai fait ce mensonge avec honte et joie. Avez-vous vu avec quelle

prestesse j'ai filé, au sortir de table, décommander le break?...

passez, muscade!

Votre volonté de me garder, il fallait bien la dissimuler aux autres...

Vous avez des manières impératives, parfois, qui me troublent et me

ravissent. Moi, la volontaire de nous deux, je me sens tout humble

devant ce caprice exprimé. Je feins comme je peux, et le petit danger

couru n'est pas non plus pour me déplaire.

Du reste, vous avez ressenti la même impression; vous avez trop ri aux

éclats de la répartie comique dite par Gérald, pour que je n'aie pas vu

là que vous jetiez au vent votre gêne.

--Bon! me voilà six valses sur les bras, alors, car je vois bien,

Suzanne, quel triomphe vous me préparez de me les offrir! et dire que le

bon public va en conclure des choses exorbitantes! C'est ainsi qu'on

écrit l'histoire.

Cette réplique avant la lettre pouvait faire sourire, mais non aussi

joyeusement que vous l'avez fait, avouez-le? Au reste tout a été bien

puisque votre gaieté a détourné l'attention d'un chacun.

Ah! la bonne soirée! Le gai départ de ma belle-soeur, de mère, de

Suzanne, de Gérald dans la voiture... le bruit des graviers craquant

sous les roues s'éloigne, se perd... Nous restons sur la terrasse,

accoudés à la balustrade de pierre.

Des senteurs d'héliotropes, de roses, de résédas, venant jusqu'à nous

des massifs de la grande pelouse, embaument l'air. Tite-Lène joue à

courir autour des caisses d'orangers; elle serpente de l'une à l'autre

dans un enlacement rythmique, tandis que la lune la baigne de sa lueur

blanche et dessine son ombre, sa petite ombre falote, si fantastique et

si grande... Ah! la bonne soirée! miss May emmène la fillette dormir, et

nous restons seuls, sans parler, heureux, presque émus--de quoi, mon

Dieu?

Et puis, une fenêtre s'ouvre et tite-Lène, mignonne, perdue dans sa robe

de nuit flottante, nous lance des baisers avec ses deux mains et

chante: «Bonsoir, mon Phillip, bonsoir, mère chérie... attrapez tous ces

beaux baisers...» Le doux bruit de ses lèvres grésille, semble vraiment,

pluie de tendresse, tomber sur nous en bénédiction...

Et vous alors, _pour jouer_, tendez les mains au ciel et votre voix mâle

monte vers la voix cristalline:

--Je les ai tous vos jolis baisers, mon Hélène; mais rentrez vite, il

fait humide, petit ange!

Ce mot-là emplit l'air de la nuit... il nous suit pendant notre

promenade par les allées sombres, sous les grands arbres aux branches

persillées de longs rayons de lune, baignant de lumière le sable des

avenues.

Ah! la bonne soirée, où nous ne dîmes rien, où nous allions seulement si

calmes dans le silence et la nuit!...

Que vous dire, maintenant?

J'ai bien songé a tout ce dont vous m'avez parlé; il me semble, vous

devez persévérer dans ce projet de travail, effleuré seulement par vos

pensées.

Mon frère qui a un grand sens critique, lui, vous trouve un esprit fin:

au déjeuner, ce matin, il a dit sur vous des choses qui m'ont fait

plaisir; je ne vous les redis pas, vous deviendriez fat.

Par amitié pour moi, essayez de condenser votre volonté sur ce point. Ne

vous effrayez pas outre mesure des sujets à trouver; c'est un

entraînement qu'on acquiert bien vite, m'ont dit tous mes amis

littérateurs.

Ah! si je pouvais vous infiltrer mon _vouloir_! Cette transfusion morale

est peut-être praticable; ce serait une sorte de lente pénétration des

forces cérébrales. Je veux en essayer; mais ne vais-je pas bien vous

ennuyer? Suis-je à une assez noble place dans votre pensée pour que

votre nonchalance ne m'en précipite pas, au risque de me faire rompre le

cou?

Je me sentirais plus forte si j'étais sûre de n'avoir pas pris d'assaut

cette toute petite console, sur laquelle je me suis nichée dans votre

coeur.

Il me paraît découvrir en moi tout un travail occulte qui s'est fait

pour vous--un peu en dehors de votre consentement--quelque chose comme

des avances morales tolérées par votre manque d'énergie, à cause que

vous me sentez droite. En me demandant de nous revoir, en recherchant

cette amitié, peut-être ne demandiez-vous pas tant d'attachement à votre

personne?

Je ris, songeant que si nous continuons de nous analyser ainsi l'un et

l'autre par rapport à l'un et à l'autre, nos lettres seront vraiment

l'expression un peu étrange, mais curieuse en somme, des affinités

latentes des contacts cérébraux que pourront avoir eus deux personnages

mondains du XIXe siècle. A nous, à nous, inimitable Paul Bourget!

Adieu; voici mes plus pimpants souvenirs, voici mes mains à baiser,

voilà encore un peu de tendresse.

Amitié amoureuse · 第 276 / 469 题