Voici la lettre demandée. Et, je vous prie, qu'y vais-je mettre, vous
ayant dit tant de choses avant-hier? Cette dernière soirée m'a été
douce,--vous allez rire et vous moquer de moi,--parce que vous me l'avez
sacrifiée spontanément. Vous ne vous souvenez même pas de cela, vous, je
parie?
--«M. de Luzy, je vous accorde trois valses ce soir!» vous a jeté
Suzanne d'un bout de la table à l'autre, pendant le dîner.
--Je vous remercie, mademoiselle, mais mon intention est de ne pas
descendre au casino; pour ma dernière soirée, je demande à madame
Trémors la permission de rester avec elle.
--C'est-à-dire que vous l'obligez à rester chez elle au lieu de venir
avec nous?
--Tu te trompes, Suzanne; dès hier, j'avais dit que je ne sortirais pas
ce soir; le landau seul est commandé...
J'ai fait ce mensonge avec honte et joie. Avez-vous vu avec quelle
prestesse j'ai filé, au sortir de table, décommander le break?...
passez, muscade!
Votre volonté de me garder, il fallait bien la dissimuler aux autres...
Vous avez des manières impératives, parfois, qui me troublent et me
ravissent. Moi, la volontaire de nous deux, je me sens tout humble
devant ce caprice exprimé. Je feins comme je peux, et le petit danger
couru n'est pas non plus pour me déplaire.
Du reste, vous avez ressenti la même impression; vous avez trop ri aux
éclats de la répartie comique dite par Gérald, pour que je n'aie pas vu
là que vous jetiez au vent votre gêne.
--Bon! me voilà six valses sur les bras, alors, car je vois bien,
Suzanne, quel triomphe vous me préparez de me les offrir! et dire que le
bon public va en conclure des choses exorbitantes! C'est ainsi qu'on
écrit l'histoire.
Cette réplique avant la lettre pouvait faire sourire, mais non aussi
joyeusement que vous l'avez fait, avouez-le? Au reste tout a été bien
puisque votre gaieté a détourné l'attention d'un chacun.
Ah! la bonne soirée! Le gai départ de ma belle-soeur, de mère, de
Suzanne, de Gérald dans la voiture... le bruit des graviers craquant
sous les roues s'éloigne, se perd... Nous restons sur la terrasse,
accoudés à la balustrade de pierre.
Des senteurs d'héliotropes, de roses, de résédas, venant jusqu'à nous
des massifs de la grande pelouse, embaument l'air. Tite-Lène joue à
courir autour des caisses d'orangers; elle serpente de l'une à l'autre
dans un enlacement rythmique, tandis que la lune la baigne de sa lueur
blanche et dessine son ombre, sa petite ombre falote, si fantastique et
si grande... Ah! la bonne soirée! miss May emmène la fillette dormir, et
nous restons seuls, sans parler, heureux, presque émus--de quoi, mon
Dieu?
Et puis, une fenêtre s'ouvre et tite-Lène, mignonne, perdue dans sa robe
de nuit flottante, nous lance des baisers avec ses deux mains et
chante: «Bonsoir, mon Phillip, bonsoir, mère chérie... attrapez tous ces
beaux baisers...» Le doux bruit de ses lèvres grésille, semble vraiment,
pluie de tendresse, tomber sur nous en bénédiction...
Et vous alors, _pour jouer_, tendez les mains au ciel et votre voix mâle
monte vers la voix cristalline:
--Je les ai tous vos jolis baisers, mon Hélène; mais rentrez vite, il
fait humide, petit ange!
Ce mot-là emplit l'air de la nuit... il nous suit pendant notre
promenade par les allées sombres, sous les grands arbres aux branches
persillées de longs rayons de lune, baignant de lumière le sable des
avenues.
Ah! la bonne soirée, où nous ne dîmes rien, où nous allions seulement si
calmes dans le silence et la nuit!...
Que vous dire, maintenant?
J'ai bien songé a tout ce dont vous m'avez parlé; il me semble, vous
devez persévérer dans ce projet de travail, effleuré seulement par vos
pensées.
Mon frère qui a un grand sens critique, lui, vous trouve un esprit fin:
au déjeuner, ce matin, il a dit sur vous des choses qui m'ont fait
plaisir; je ne vous les redis pas, vous deviendriez fat.
Par amitié pour moi, essayez de condenser votre volonté sur ce point. Ne
vous effrayez pas outre mesure des sujets à trouver; c'est un
entraînement qu'on acquiert bien vite, m'ont dit tous mes amis
littérateurs.
Ah! si je pouvais vous infiltrer mon _vouloir_! Cette transfusion morale
est peut-être praticable; ce serait une sorte de lente pénétration des
forces cérébrales. Je veux en essayer; mais ne vais-je pas bien vous
ennuyer? Suis-je à une assez noble place dans votre pensée pour que
votre nonchalance ne m'en précipite pas, au risque de me faire rompre le
cou?
Je me sentirais plus forte si j'étais sûre de n'avoir pas pris d'assaut
cette toute petite console, sur laquelle je me suis nichée dans votre
coeur.
Il me paraît découvrir en moi tout un travail occulte qui s'est fait
pour vous--un peu en dehors de votre consentement--quelque chose comme
des avances morales tolérées par votre manque d'énergie, à cause que
vous me sentez droite. En me demandant de nous revoir, en recherchant
cette amitié, peut-être ne demandiez-vous pas tant d'attachement à votre
personne?
Je ris, songeant que si nous continuons de nous analyser ainsi l'un et
l'autre par rapport à l'un et à l'autre, nos lettres seront vraiment
l'expression un peu étrange, mais curieuse en somme, des affinités
latentes des contacts cérébraux que pourront avoir eus deux personnages
mondains du XIXe siècle. A nous, à nous, inimitable Paul Bourget!
Adieu; voici mes plus pimpants souvenirs, voici mes mains à baiser,
voilà encore un peu de tendresse.