9 juillet.

Mon ami,

Venez quand il vous plaira; je n'ose plus espérer que ce soit bientôt;

j'ai eu trop de joie et trop de déception en vous attendant à vide.

J'étais persuadée, en partant de Paris, que vous viendriez ici pour

moi.--«Certes!»--allez-vous protester; mais attendez la fin: moi,

doublée de Suzanne et de tous les petits remuements de petits sentiments

qui s'agitent autour d'elle. Jugez si l'idée de vous avoir un peu à moi

seule, de par votre volonté, me rendait heureuse!

Me voilà, à cette nouvelle, ne sachant qu'inventer pour vous engager à

venir. Mes ressources de vautrage sur le sable fin et l'herbe des

falaises, de causeries au coin de ma table, me paraissent aujourd'hui

d'une bien misérable éloquence et d'un bien pauvre entraînement.

Il n'y a de vrai, voyez-vous, que le droit qu'ont certaines de dire:

«Venez, j'ai besoin de vous voir.»--Cette raison dépourvue de raisons ou

plutôt cet ordre voilé serait alors, pour vous, joyeux à exécuter; tous

vos efforts y tendraient; mais ceci ne rentre pas dans mes droits

amicaux.

Le malheur est que j'ai, sur cette pauvre amitié, les mêmes idées un peu

enthousiastes qu'a Montaigne; vous vous en éloignez considérablement et,

ce me semble, vous vous rapprochez d'Aristote disant à ses familiers: «O

mes amis, il n'y a nul ami!»--Tandis que Montaigne pense: «En l'amitié

de quoy je parle, les âmes se meslent et confondent l'une en l'autre

d'un meslange si universel qu'elles effacent et ne retrouvent plus la

cousture qui les a joinctes. Si on me presse de dire pourquoi je

l'aymois, je sens que cela ne se peult exprimer qu'en répondant:

parceque c'estait luy, parceque c'estait moy. Ceste parfaite amitié de

quoy je parle est indivisible; chascun se donne si entier à son amy

qu'il ne luy reste rien à despartir ailleurs; au rebours, il est marry

qu'il ne soit double, triple ou quadruple, et qu'il n'ayt plusieurs âmes

et plusieurs volontez pour les conférer toutes à ce subject... Rien

n'est extrême qui a son pareil.»

Ici je clos mon cours sur l'amitié; aussi bien pourquoi vous le fais-je?

Je sais, par une lettre de Suzon à sa mère, que vous vous êtes amusé,

distrait, pendant son court séjour à Paris et, quoi que vous en disiez à

votre amie, le moral et les amours vont mieux.

Tout ceci me fait inférer que nous ne nous verrons pas aussi tôt que

vous semblez le penser. Moquez-vous de moi autant qu'il vous plaira en

m'appelant «petite sainte».--Vous vous rencontrez là en pensée avec

Maupassant. Il m'écrivit un jour une délicieuse lettre commençant

ainsi: «Ma chère sagesse.»--Il m'y reprochait de ne pas être _une

princesse assez sédentaire_.--C'est une faute que je renouvelle avec

vous bien contre mon gré, je vous jure. Fasse le ciel que cette petite

cause ne m'induise pas à vous perdre.

Je vous serre affectueusement la main et j'ai bien envie de signer: une

princesse extrême qui n'a _pas son pareil_--pour en revenir à Montaigne.

Amitié amoureuse · 第 257 / 469 题