4 juin.

Quelle ténacité vous avez, cher nonchalant, et comme le refrain:

«Écrivez»,--revient dans vos lettres! croyez-vous donc, petit

misérable, que je n'aie qu'à m'occuper de vous? Croyez-vous que ce ne

soit rien de composer? bon ou mauvais, génial ou plat, le travail est le

même. Il est des jours où j'en veux presque au maître indulgent, grand

entre tous, qui m'a dit: «Vous devriez faire éditer ça.»

J'ai écrit ces jours-ci une chose que je me suis amusée à jouer à

l'orgue de l'église, dimanche. C'est une suite de fugues qui, à trouver,

m'ont causé une joie profonde. La recherche du thème m'enchante. J'ai

demandé à mes hôtes ce qu'ils en pensaient. Sauf mère et ma soeur

Alice, les autres n'ont pas compris l'oeuvre. Vous voyez, je ne me

refuse rien; je fais, à domicile, ma petite méconnue tout comme une

autre! Eh bien, monsieur, tant pis pour eux. Croyez-moi si je vous dis

que c'est bon. Tout de même j'ai envoyé ça à Massenet pour qu'il me

retourne des sottises, qu'il balafre mes notes de son gros crayon et se

fâche après le cerveau obtus que je suis. Je veux bien de sa colère à

lui--mais pour les autres, bernique!

Écrire au goût des gens qui vous entourent et vous conseillent, c'est se

retirer toute verve, toute originalité, même toute facilité de travail;

c'est emmailloter son inspiration et l'annihiler. Il faut écrire

d'instinct, se laisser envahir par cette sorte de fièvre que donne

l'exaltation cérébrale; le travail est vraiment bon quand, poussé par

cette force, on arrive à la diriger, à en maîtriser l'élan. Cette

puissance, soulevant et entraînant la pensée, se sent dans la phrase

mélodique et la rend pleine, ample, lucide. Elle en fait des phrases

sonores, lumineuses.

Mes compositions, à moi, ne valent que par une espèce de buée tendre, un

peu langoureuse et passionnée, dont s'enveloppent mes phrases au fur et

à mesure que je les écris. Vraiment c'est ça leur seule petite valeur;

et c'est à la minute précise où l'élan de mon coeur s'amalgame avec le

travail de mon cerveau que cette chose se produit; je sens le mélange se

faire, et c'est une grand joie voluptueuse, alors, toute calme, bizarre

et indéfinissable, qui m'envahit.

Voilà pourquoi j'aime composer, voilà pourquoi vous aimez mes

pauv'p'tites oeuvres, le propre de toute volupté étant une sensation

partagée.

Mais tout cela fait que je vis dans une perpétuelle exaltation de

sentiment, dans un raffinement de pensées tendres qui me font trouver

banale, parfois odieuse, toute réalité; c'est mon hypertrophie morale du

coeur.

Et puis, quand on crée des choses de l'esprit, on veut être en communion

constante avec les génies immortels qui ont porté leur art au plus haut

sommet; on les lit, on les comprend, on les admire, on s'en imprègne, on

les suit jusque dans leurs moindres oeuvres, et c'est une rudement

belle fréquentation, je vous jure, et qui fait désirer d'être seule en

tête à tête avec la partition ou le livre, plutôt que de perdre son

temps à entendre jacasser les femmes sur la forme d'une manche ou le

plus ou moins _cloche_ d'une jupe.

Si avec ce coin d'art on a une mère, une Hélène comme les miennes, et un

ami comme vous, on n'est pas une femme trop à plaindre.

C'est pour ces raisons de joies pures que j'en veux un peu aux hommes

qui se moquent de nos tentatives et de nos efforts vers un idéal qu'ils

veulent méchamment accaparer. Heureusement il y a des Maupassant, des

Massenet, des Sully-Prudhomme, indulgents maîtres qui veulent bien nous

guider et nous aider de toute leur science à gagner un tout mince rayon

de soleil, pour illuminer à jamais notre pauvre vie de ce beau idéal:

l'Art.

Voilà une lettre qui me paraît des plus sublimes... que vous en semble?

N'allez-pas vous ficher de moi, hé, là-bas! Après tout, fichez-vous-en

si vous voulez. Je prends spécialement à votre intention la belle devise

de madame Geoffrin: «Donner et pardonner.»

Adieu.

Amitié amoureuse · 第 243 / 469 题