Je vous ferai remarquer, madame, que voilà quinze jours que vous ne
m'avez écrit. Si vous croyez que c'est une conduite! Je sais: vous
attendiez un mot de moi. Cet échange de lettres mesuré et régulier est
une combinaison absurde et peu digne de vous, permettez-moi de le dire.
Au moins travaillez-vous? Je lis avec un plaisir grandissant vos
dernières mélodies. Je suis désolé d'être si éloigné de ce que vous
faites, de ne plus pouvoir suivre d'aussi près la marche de votre talent
dont je suis déjà très fier, mère du Cantique des Cantiques; de ne plus
me disputer avec vous sur la religion ou sur la littérature ou sur la
musique; de ne plus être attrapé que vaguement sur ma nonchalance et ma
paresse; de ne plus vous entendre chanter, de ne plus goûter avec vous,
comme cela nous est arrivé souvent, ces fortes et délicieuses émotions
artistiques qui font que le coeur s'arrête.
Avouez que ce serait une pitié si tout cela se perdait, et laissez-moi
vous prier, pour finir, de mettre un peu de votre bonté à entretenir, en
m'écrivant--quand bien même je ne vous répondrais pas exactement à cause
des préoccupations où je suis--le feu sacré de notre amitié jusqu'au
jour où nous nous reverrons.
_Yours most devotedly._