Espèce de rageur autoritaire, allez! Expliquer quoi? Vous constatez des
vérités d'une logique irréfutable, dans le genre de «Monsieur de La
Palisse est mort, mort de maladie; un quart d'heure avant sa mort, il
était encore en vie!»
Me fallait-il m'exclamer devant cette trouvaille: «On ne fait pas
renaître le feu de froides cendres?» J'ai dit _in petto: amen_, et me
croyais quitte envers vous. Vous le voyez, je ne suis nullement fâchée.
Mais vous, n'insistez plus, car cela vous donnerait, en vérité, un petit
air fat parfaitement ridicule. Allez-vous prendre cette manière de
commencer vos lettres par la crevaison d'une petite poche à fiel? Je
n'apprécie pas beaucoup ce genre-là!
Et puis, si vous croyez que je n'aurais pas mieux aimé avoir votre
article sur la _Reine Pédauque_ au lieu d'apprendre que vous jouez, vous
vous trompez; et si le respect n'était pas la base de toute amitié
durable, je ne me gênerais pas pour vous dire: vous êtes un sot, en
trois lettres, mon fils, de perdre ainsi vos plus belles années.
Mariez-vous, que diable, et à défaut d'autre travail, faites des
enfants!
Et croyez-vous encore qu'il soit joli ce petit air détaché que vous
prenez pour me dire cela? Si je vous écrivais à mon tour: «Ce que je
fais? je me promène, je gâte la pâleur de mon teint au soleil, j'écoute
des inepties; elles ne me font pas même rire;»--car personne n'est à
l'abri des inepties, en ce monde misérable, et celles qui courent,
folâtres, sous les voûtes du petit castel de Nimerck, valent bien celles
que vous dégustez à Paris.
Vous aurez un autre jour les histoires de ma tante, pas aujourd'hui; un
gros travail de composition m'a rompue; vous ne savez pas le tourment
que donne le respect du texte au compositeur qui veut garder intacte la
prosodie naïve d'un poète ancien. J'ai dû laisser des muettes sur des
temps forts, ce qui est une hérésie, mais ce qui donne un certain parfum
de naïveté au joli petit air que j'ai trouvé et que je vous chanterai.
Je vous dirai donc seulement que tite-Lène va bien. Depuis quelque temps
elle fait, sans fautes, de longues dictées assez difficiles. Elle joue
beaucoup, elle devient jolie. Miss May prétend qu'on la voit grandir.
Depuis deux jours elle a inventé un jeu qui l'enchante. Elle a construit
une grande hutte abritée de feuilles et de branchages soutenus par des
pieux si ingénieusement disposés, que mère et moi, sans lui en rien
dire, sommes dans l'admiration. Autour de la cabane pittoresque, sauvage
et fleurie, elle crée un roman d'imagination tout aussi brillant,
mouvementé et dangereux à vivre, que si elle était bel et bien
abandonnée dans les pampas. Sa petite tête prévoit, combine, s'exerce à
lutter dans le rêve, déjà prudente, ingénieuse et rusée, en attendant la
lutte imminente--hélas! moins poétique--à soutenir dans la vie.
Que d'énergie déployée par chaque individu pour former cette chaîne
étonnante qui se déroule de siècle en siècle et qui est l'humanité! J'en
suis comme anéantie quand je lis l'histoire générale, et me demande si
c'est beau ou si c'est monstrueux, ce travail de chacun pour tous qui
éternise la douleur humaine. Au fond, et malgré l'apparence, personne ne
lutte pour soi, ne vit sa vie propre.
Hélène m'échappe déjà dans ses expéditions autour de ma chambre. Quand
son imagination l'entraîne, elle me dit: «Adieu... je reviendrai.» Le
voyage qu'elle entreprend sous mes yeux, près de ma table à écrire ou
sous la queue de mon piano devenu une caverne, ou dans la haute futaie,
dure une heure, deux heures. Mais qu'elle est loin de moi pendant ces
heures et comme je l'ai perdue!
Je traduis mal ma pensée; sentez-vous ce que je veux dire?
Adieu, mon ami. Hélène entre: «Vous écrivez à mon ami
Phillip?--Oui.--Alors dites-lui que sa tite-Lène l'aime beaucoup et
qu'il vienne, et que je lui écrirai ça bientôt et puis d'autres choses
précieuses encore.»
Ces _choses précieuses_ me ravissent. Et vous?